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En Tunisie, des migrants arrêtés et transmis aux forces libyennes qui les jettent en prison

Depuis septembre, plus de 1 500 migrants ont été interpellés par les autorités tunisiennes sur terre ou en mer puis envoyés manu militari à la frontière libyenne. Ils ont ensuite été récupérés par des Libyens et transférés dans des prisons du pays. InfoMigrants a récolté plusieurs témoignages d’exilés racontant ces expulsions et détaillant le mode opératoire des forces tunisiennes et libyennes. Enquête. (source: infomigrants.net)

« On a été interpellés alors que nous étions sous les oliviers », « J’ai été attrapé en mer », « On nous a récupérés dans la rue, vers Sfax ». Voici un exemple de messages de détresse reçus ces dernières semaines par InfoMigrants. Tous proviennent de Subsahariens – des Sénégalais, des Guinéens ou encore des Soudanais – qui racontent la même histoire : des arrestations arbitraires en Tunisie, sur terre, ou en mer après une tentative de traversée, suivies d’expulsions collectives vers la Libye voisine.

Ces méthodes ne sont pas nouvelles. Cet été, des milliers d’exilés ont été raflés dans le sud de la Tunisie, et envoyés dans le désert, à la frontière entre la Libye et l’Algérie. Une vingtaine de personnes, dont des femmes et des enfants y sont mortes de soif.

Mais Tunis, qui a toujours nié ces pratiques, n’a en réalité jamais mis fin à ce procédé. Au contraire. Elle l’aurait vraisemblablement fait évoluer. Désormais, les migrants ne sont plus abandonnés dans le désert, mais remis directement aux forces libyennes à la frontière, puis jetés en prison, au mépris du droit international.

Plus de 1 500 migrants expulsés vers la Libye depuis septembre

« Fin septembre, un groupe de 800 migrants a été expulsé », détaille aussi à InfoMigrants une membre d’ONG qui veut garder l’anonymat. Elle a récolté des dizaines de témoignages.

Début octobre, Ahmed* faisait partie d’un groupe d’environ 200 personnes qui a été envoyé à la frontière libyenne. Mi-novembre, Moussa* a connu le même sort, avec 400 autres migrants. À la fin du même mois, Ibrahima* a, lui, été expulsé avec au moins 150 exilés.

Selon nos informations, plus de 1 500 Subsahariens ont été envoyés en Libye depuis septembre. Les expulsions de ce type ont débuté peu de temps après les arrivées massives à Lampedusa depuis la Tunisie – quand environ 10 000 personnes ont débarqué sur l’île italienne lors de la semaine du 11 septembre. Et le chiffre pourrait être bien plus élevé, tant les expulsions collectives sont menées dans l’ombre.

Les exilés qui témoignent dans cet article sont aujourd’hui sortis de prison. Certains ont fui la Libye, d’autres y sont encore. Voici ce qu’ils racontent.

Deux chemins possibles

Les migrants sont emmenés en Libye sur des routes discrètes, en plein désert entre les deux pays. Deux itinéraires sont régulièrement empruntés par les policiers tunisiens : l’un au nord vers Ben Gardane / Ras Jdir, un autre plus au sud entre Dehiba et Nalut.

Les migrants sont transférés de Dehiba vers Nalut, ou de Ben Gardane vers Ras Jdir. Crédit : Google maps

« À Ben Gardane, il y a une route légale, officielle, goudronnée. Mais ils n’ont pas utilisé cette voie. Les policiers ont roulé sur un chemin non goudronné qui va dans le désert », se souvient Moussa, un Guinéen d’une trentaine d’années.

Le trajet peut durer longtemps : quelques heures ou plusieurs jours, au milieu de nulle part. Ibrahima, un autre Guinéen de 23 ans se rappelle avoir passé trois nuits dans une « prison secrète », à la frontière côté tunisien, sans boire ni manger. Moussa, quant à lui, évoque une seule nuit dans un bâtiment militaire, dédié à la formation des nouveaux soldats. Impossible de savoir si Ibrahim et Moussa – qui ne se connaissent pas – étaient enfermés au même endroit.

« Tout le monde avait peur »

Ces deux exilés détaillent ensuite le même mode opératoire. Les migrants sont entassés dans des pick-up – de la marque Toyota comme ceux utilisés par l’armée tunisienne – et reprennent la route pour une dizaine de kilomètres, direction la Libye. Ils sont ensuite débarqués au milieu du désert, sous la menace de plusieurs armes.

Ceux qui ont fait route vers le nord, près de Ras Jdir, sont pris en charge par la police aux frontières libyenne. Tandis que les personnes envoyées plus au sud, vers Dehiba, sont récupérées par une milice libyenne. D’après plusieurs sources, il s’agirait de la Stability support Apparatus, une branche armée affiliée aux autorités de Tripoli.

L’échange de migrants se fait en cachette, loin des regards. Moussa, envoyé vers Dehiba, se remémore la scène : « Le véhicule s’est arrêté au niveau d’une montagne de sable. De l’autre côté, c’est la Libye. Les Tunisiens sont montés sur la montagne pour annoncer leur présence. Cinq minutes après, on a entendu des klaxons venus d’en face. Les policiers ont alors braqué leur kalachnikov sur nous et nous ont dit : ‘Haya, haya’ [‘allez-y’, en français, ndlr] en montrant la Libye. Tout le monde avait peur ». Ibrahima et Ahmed font le même récit.

Les forces libyennes, lourdement armées et cagoulées, forcent les Subsahariens à monter dans leur pick-up. « Dans chaque voiture, il y avait deux militaires, l’un est le chauffeur, l’autre le gardien », ajoute Ibrahima. « Ils étaient en tenue militaire, de couleur kaki des pieds à la tête. Ils étaient armés jusqu’aux dents. Sur le toit des pick-up, j’ai aperçu des KSK [arme de guerre, ndlr] », signale encore Moussa. « On était ‘protégés’ comme si le président faisait partie de ce convoi ».

Plusieurs témoignages évoquent des échanges d’argent au moment du transfert des migrants de la Tunisie vers la Libye. Un petit sac noir, contenant des billets, serait transmis par les Libyens aux Tunisiens. InfoMigrants n’a pas été en mesure de vérifier cette information.

« Je suis choqué par ces allégations »

Une fois sur le sol libyen, les migrants sont parqués dans des prisons, dans le désert, pendant quelques jours. Une vidéo tournée en octobre et que s’est procurée InfoMigrants montre des centaines de Noirs enfermés dans une petite pièce. « Plus de 500 personnes sont dans une même cellule. On mange qu’une seule fois par jour. On dirait que nous ne sommes pas des humains. S’il vous plait, sauvez-nous. Nous sommes vers Nalut, près d’une grande montagne », dit la personne derrière le téléphone.

Ahmed affirme aussi avoir été retenu près de Nalut, avec 250 autres Subsahariens, dans un hangar transformé en prison.

Les exilés sont ensuite envoyés dans des centres de détention officiels, gérés par le Département de lutte contre la migration illégale (DCIM), formellement rattaché au ministère libyen de l’Intérieur. Moussa a été jeté dans les geôles d’Al Assa (au nord de la Libye, à une vingtaine de kilomètres de la frontière tunisienne), Ahmed dans la prison d’Ain Zara à Tripoli, et Ibrahima à Zouara. Ils ont été libérés en échange de plus de 600 euros, payés par leurs proches restés au pays.

>> À (re)lire : Viols, tortures, détournement de médicaments… : un nouveau rapport de MSF épingle les gardiens des prisons libyennes

Un accord entre la Libye et la Tunisie a-t-il été signé en toute discrétion ? Difficile de le savoir. Une chercheuse pour une ONG en Tunisie relate deux témoignages de migrants allant dans ce sens. « Des gardes libyens leur ont dit qu’il y avait un nouvel accord entre la Libye et la Tunisie », rapporte-t-elle.

Du côté des autorités tunisiennes, on nie en bloc. « Je suis choqué par ces allégations, ces propos sont inacceptables », déclare à InfoMigrants Houssem Eddine Jebabli, porte-parole de la Garde nationale. « Il ne se passe rien à la frontière avec la Libye, il n’y a pas d’opérations d’expulsions. Nous, nous essayons d’aider les migrants et de procéder à des sauvetages en mer ».

L’Organisation internationale des migrations (OIM), joint par la rédaction, ne dément pas les expulsions, sans pour autant les confirmer. « La position de l’OIM est très claire : nous condamnons fermement toute forme d’arrestation arbitraire ou d’expulsion de migrants, où que ce soit. Le respect des lois et règlementations internationales est essentiel pour protéger les droits de tous les migrants », dit sobrement l’agence de l’ONU.

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.

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