EDUCATION

LA GUERRE DES CHAIRES FAIT RAGE À L’UCAD

Les lampions se sont éteints sur le 21ème concours d’agrégation en Sciences de la Santé du Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (Cames) qui s’est tenu à Cocody (Côte d’Ivoire). Un concours qui a vu le Sénégal se hisser sur le toit médical de l’Afrique puisque 68 sur les 70 candidats présentés par nos universités ont été déclarés admis. C’est-à-dire qu’ils sont agrégés. Avec cette nouvelle cuvée, la faculté de médecine de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) va se retrouver avec 250 professeurs-enseignants de rang A (au moins agrégés) en guerre de positionnement ou de « titularisation » pour le contrôle des différentes chaires de cette prestigieuse faculté. Un paradoxe car, pendant ce temps, les quatre autres facultés de médecine des universités de Thiès, Saint Louis, Ziguinchor et Bambey sont en sous effectif. « Le Témoin » pose le débat pour un bon usage de nos brillants agrégés.

Ouvert le 7 novembre dernier, le 21e concours d’agrégation en Sciences de la santé du Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (Cames), s’est achevé ce mercredi 16 novembre à Cocody (Côte d’Ivoire). Ils étaient 388 candidats venus de 13 pays africains en compétition dans différentes spécialisations. A l’issue de ce concours d’agrégation, le Sénégal s’est hissé sur le sommet médical de l’Afrique. Rappelons-le, sur 70 candidats sénégalais présentés, 68 ont été déclarés reçus ou agrégés. Avec son gros contingent (52 candidats), la faculté de médecine de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) a raflé la mise de l’excellence avec 51 admis soit un taux de réussite de 98,04 %. Elle st suivie de l’université Gaston Berger de Saint-Louis avec 7 admis, l’université Iba Der Thiam de Thiès (4), l’université Alioune Diop de Bambey (2) et l’université Assane Seck de Ziguinchor (4 agrégés). L’Ucad et l’Ugb ont eu chacune un recalé tandis que les autres ont eu 100 % de réussite.

Avec ces nouveaux agrégés, la faculté de médecine de l’Ucad va compter près de 250 professeurs-enseignants de rang A (au moins agrégés) pendant que les autres universités disposant de facultés de médecine (Thiès, Saint Louis, Ziguinchor et Bambey) sont en sous effectif. Cette situation d’iniquité trouve sa source dans le système de formation, de recrutement, de promotion et de gestion des personnels académiques. Lequel favorise la création des postes de complaisance pour des individus et non pour des besoins d’enseignement de toutes les universités du Sénégal. D’ailleurs, c’est ce qui expliquent les effectifs pléthoriques de professeurs-enseignants agrégés qui se « grégarisent» sans aucun dividende social et sanitaire au profit des populations en terme de prises en charge médicale à l’intérieur du pays. Une mauvaise gestion desressources humaines que déplore cet éminent médecin-professeur titulaire de chaire à l’Ucad. « D’abord, il faut saluer et féliciter l’arrivée de cette nouvelle belle promotion d’agrégés qui prouve encore une fois que l’Ucad est une université d’excellence. Malheureusement, tout ce bruit est assimilable à de la propagande parce que la pertinence se trouve dansles universités et hôpitaux régionaux où les étudiants et les populations polarisées par ces universités ont respectivement besoin d’enseignements, de recherches et soins de qualité. Donc il s’agit pour les nouveaux agrégés d’aller apporter lesréponses attendues en zone régionale ou rurale à nos populations » estime notre interlocuteur, ancien professeur titulaire de chaire.

Au tribunal des pairs !

Abondant dans le même sens, Seydi Ababacar Ndiaye, ancien secrétaire général du Syndicat autonome de l’enseignement supérieur (Saes), rappelle que le concours d’agrégation évalue les aptitudes des candidats aux fonctions d’enseignant du supérieur et favorise la promotion des enseignants. « Dans ce cas, chaque maitre de conférences ou candidat postulait à partir de l’Université de Saint-Louis ou de Bambey par exemple, et une fois agrégé, il joue la roublardise pour revenir et rester à Dakar. Alors qu’il devait retourner dans l’université où il avait déposé sa candidature pour l’agrégation. Et ils sont nombreux, les nouveaux agrégés, à le faire au détriment des autres universités du Sénégal. Donc, les recteurs et doyens des facultés doivent prendre leurs responsabilités pour combattre ce genre de comportements irresponsables. Lorsque j’étais secrétaire général du Saes, je combattais ces astuces qui desservent l’enseignement supérieur au niveau des autres universités de l’intérieur du pays » se désole l’ancien Sg du Saes. Notre interlocuteur profite de l’occasion pour magnifier le pertinent discours du recteur de l’Ucad, Amadou Aly Mbaye, lors de la cérémonie de clôture du 21ème concours d’agrégation en Sciences de la Santé du Cames en Côte d’Ivoire. « Parce qu’après avoir encouragé les recalés qui n’ont pas démérité, Aly Mbaye a chaleureusement félicité les heureux récipiendaires qui ont récolté dans la joie ce qu’ils ontsemé dansla douleur. Donc leur réussite est une source de satisfaction légitime, qui ne saurait pour autant être considérée comme une fin en soi. Car, elle constituera un nouveau départ dans leur carrière d’enseignant-chercheur. Juste pour vous dire que ce départ dont parle le Amadou Aly Mbaye, n’est rien d’autre que de mettre leur titre, leur savoir et leur expérience au service du pays. Qui dit pays, dit toutes les universités du Sénégal » indique Seydi Ababacar Ndiaye enseignant à l’Ucad jugeant une sorte de tribunal des pairs.

Quant à Gabriel Ngom, chirurgien pédiatrique au Centre hospitalier universitaire (Chu) de Fann à Dakar, il tient d’abord à souligner, pour s’en féliciter, qu’il y a des professeurs agrégés dans toutes les universités du Sénégal. Et dans tous les domaines! « Seulement, il faut préciser et rappeler que l’Ucad existe depuis 65 ans. Et la deuxième université du pays, c’est l’Ugb de Saint-Louis qui n’a que 30 ans d’existence. Donc, ces deux structures universitaires n’ont pas le même vécu. Il ne faut pas les comparer. Parce que c’est normal que l’Ucad forme plus de professeurs que les autres.

D’autre part, l’Ucad a actuellement plus 100 000 étudiants. Elle a donc besoin de plus de prof pour que les ratios encadreurs/encadrés soient respectés. Par contre, à la faculté de médecine, ce qui se passe est préoccupant ! On peut même dire qu’il y a trop de professeurs et l’Etat gagnerait à en ventiler dans les Unités de formation et de recherche (Ufr) des Sciences de la santé des régions. Allez vous aventurer dans les autres universités comme celles de Ziguinchor, Bambey, Saint-Louis, etc. vous constaterez qu’il y a des services hospitalo-universitaires entiers qui n’ont plus d’assistants. C’est le cas de mon service (chirurgie pédiatrique) et probablement d’autres. Cela veut dire que certaines corvées ne seront plus effectuées correctement car presque tous les enseignants sont de rang magistral. D’autre part, dans ma discipline, comme il n’y a pas d’assistant, il faut compter au minimum 10 ans pour avoir un agrégé. Donc l’idéal serait d’envoyer des professeurs dans les régions pour avoir à Dakar de nouveaux postes d’assistants en vue du renouvellement des agrégés » plaide Ngom de l’hôpital d’Enfants Albert Royer de Fann qui avait réussi il y a quelques années à séparer des siamoises reliées par le sternum foie et le cœur.

 Quel « Chu » pour Bambey ?

Les enseignants agrégés en médecine sont généralement déployés ou affectés dansles Centres hospitaliers universitaires (Chu) qui sont des hôpitaux liés à des universités comme l’Ucad avec les hôpitaux de Fann et Le Dantec, l’université Gaston Berger (hôpital régional de Saint-Louis), l’Université Iba Der Thiam (hôpital régional de Thiès), l’université Alioune Diop de Bambey (Chu flottant ou néant) et l’université Assane Seck (hôpital régional de Ziguinchor). Donc, les Centres hospitaliers universitaires(Chu) permettent aux professeurs agrégés de dispenser une formation théorique et pratique aux étudiants en médecine à travers les malades hospitalisés. Une véritable cadre de transmission des compétences entre professeurs et étudiants. Et les malades profitent également de la présence régulière des professeurs agrégés pour bénéficier des soins de qualité et autres interventions chirurgicales. Une articulation qui laisse croire que l’absence de professeurs-agrégés dans les universités régionales entrave l’accès à des soins de qualité des populations vivant en zones rurales. Une opportunité dont ne profiteront malheureusement pas les populations de Touba, deuxième ville du pays sur le plan de la démographie. Ce malgré l’existence d’un nouvel hôpital ultramoderne baptisé « Cheikh Amadou Bamba » qui risque de ne pas être érigé en Centre hospitalier universitaire (Chu). Après son inauguration en septembre 2021 par le président de la République, le ministère de la Santé voulait signer une convention avec les autorités religieuses de Touba pour que l’hôpital « Cheikh Ahmadou Bamba » soit transformé en Chu.

Evidemment en partenariat avec la faculté de médecine de l’Université de Bambey. « Une convention qui peine à être signée ! Car elle aurait été torpillée par des médecins-chefs cagoulés. Pis, ils sont allés raconter au Khalife général des mourides que les professeurs agrégés et leurs étudiants sèment souvent la pagaille et le bordel dans les Chu à travers des soins offerts et des opérations chirurgicales gratuites. Ils sont allés jusqu’ à dire que les professeurs agrégés font ce qu’ils veulent puisqu’ils n’ont pas de supérieur hiérarchique, chacun est son propre chef ! » confie un professeur d’université tout en nous invitant à nous focaliser davantage sur le cas de la faculté de médecine de l’Université de Bambey « dont le département de médecine a été tout simplement créé pour des raisons politiques. Je suis désolé de le dire car cette faculté de médecine n’avait passa raison d’être ! Comment peut-on créer une faculté de médecine qui n’a pas de Chu ? Pourtant, lors du dernier concours du Cames, Bambey a fait de belles performance avec de nouveaux agrégés en médecine. Ne nous parlez surtout de l’hôpital régional de Diourbel qui est loin d’être un Chu pour cette université…. » soupire notre interlocuteur.

Une chose est sûre, la guerre des chaires fait rage à l’Ucad ! Ce au moment où les universités de l’intérieur du pays peinent à attirer ou à garder les professeurs agrégés qui préfèrent s’agglutiner à Dakar…

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