SOCIETE / FAITS DIVERS

LE VISAGE DE LEURS LUTTES

On sert aux hommes, même au premier benêt venu, du «Monsieur», de l’«Honorable» ou du «président», afin de les élever pour mieux écraser l’autre. Pour elle, l’interpellation est directe : un prénom, un nom et un vocabulaire de l’écrasement voire du dénigrement en référence à sa catégorie sociale et à son genre. Comme pour, par les mots, confirmer une hiérarchie et catégoriser la vulgaire soubrette. Une année que les consciences de la société ignorent l’interpellation d’une jeune femme réduite à la vie en marge ; une vie dans son propre pays sous la protection d’hommes armés afin d’éviter que l’irréparable ne se produise. Cette jeune femme a raison de vouloir quitter son pays et de rallonger la longue liste de gens qui sont partis pour échapper au cercueil de leur société. Ce pays pour elle n’est que violence.

Le propos de madame Adji Sarr, dans une interview avec les médias internationaux, est implacable : «Je ne crois pas en la Justice de mon pays.» Phrase répétée à l’envi par des politiciens et des membres de la Société civile depuis des décennies. Mais quand elle sort de la bouche de cette jeune femme, une frange de la société se bouche les oreilles et érige une chape de plomb sur une liberté pourtant à sacraliser : celle de haïr l’injustice et la tyrannie.
Cette jeune femme est depuis un an la cible d’insultes, de calomnies, de médisances de la part d’adultes et de jeunes surexcités qui, dans leur entreprise, ne convoquent plus la raison. Des responsables publics ont nié son propos et l’ont sommée de se taire, car son discours dérange un récit savamment construit. Un vacarme, dénué de distance et de recul, nourri par la manipulation, le mensonge voire l’ignorance, tente d’enlever à une femme de vingt ans sa dignité.
Notre société patriarcale banalise et encourage la culture du viol.

Madame Adji Sarr n’est pas la seule victime de la violence sociale, mais elle en incarne le visage. Des animateurs l’ont, en direct à la radio, traitée de femme aux mœurs légères. Hommes politiques, journalistes, religieux, hommes d’affaires ont, dès les premières heures, accusé cette jeune femme sans preuve, dans le but de la salir. Un mouvement féministe aussi puissant que le Réseau Siggil Jigeen a publié un communiqué pour la bannir du cercle des femmes qui méritent d’être défendues. Des syndicalistes et des activistes soucieux, disent-ils, de défendre les pauvres et les précaires et l’exercice des libertés, l’ont forcée au silence. Les récits médiatiques de cette affaire furent le dernier acte d’un effondrement du journalisme sénégalais. La haine qu’inspire cette jeune femme se dessine sur des visages de pères et mères de famille qui ne s’attachent plus à la vérité, mais exigent l’expression d’opinions qui renforcent leur conviction déjà faite. Ils ont fait passer une jeune orpheline venue de son village, exploitée par une patronne indélicate et payée une misère, pour une bourrelle. Quand les détracteurs de cette jeune femme en ont fini avec toutes les théories possibles, ils l’ont accusée de comploter avec les médias étrangers pour rajouter de l’eau au moulin de leur pseudo anti-impérialisme. Des journalistes, en pensant «analyser» le mobile du «crime», rivalisant d’ardeur dans le mensonge et la manipulation, étalent devant des millions de gens, leur incompétence et les preuves de l’ignorance des règles de base régissant leur métier. Le ridicule n’écorche même plus sous nos cieux.

Tout un pays a décrété la mort sociale d’une jeune femme à peine sortie de l’adolescence. Où est le courage dans le fait de s’en prendre à une enfant, orpheline, pauvre et sans défense, dont l’ordre moral a décrété le suicide social ?

La défense de cette jeune femme, voire le doute sur une théorie du complot, provoque pour son auteur, un torrent de menaces d’une extrême violence. La peur a été instaurée, et la liberté d’expression censurée par des hystériques aux discours aussi guerriers que superficiels. Face à cette tyrannie verbale se voulant pertinente mais qui hélas n’est que vulgarité, ils ont été rares à la défendre ; peu ont fait preuve de lucidité quand tout un pays est devenu fou. Ils font l’honneur de notre pays.

Quelle que soit la configuration, cette jeune femme est une victime oppressée ; victime, car le corps des femmes reste un terrain des luttes masculines pour le pouvoir, sans préjudice de la vérité et de la Justice.

Mais entre-temps, Madame Adji Sarr a mis à nu nos lâchetés, nos défaites morales et nos reculs face à l’exigence de la vérité et de la Justice. Elle a éventé le rabougrissement intellectuel de la société et la corruption morale des élites. Elle incarne le visage de luttes futures de pans entiers du mouvement progressiste pour la liberté, la dignité et l’égalité.

 

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