CULTURE / ART

“L’égalité est une utopie”

Écrivain natif du Sénégal, Saër Maty Ba est aussi professeur d’études anglophones, de littérature et de cinéma. Il est d’ailleurs l’un des plus grands spécialistes du cinéma en Afrique.  Le goût de la lecture, la pratique de l’écriture à l’école et à la maison, et la découverte de la littérature mondiale ont fait de lui un écrivain. Être culturel depuis 20 ans, il transmet la connaissance.  Les œuvres de cet auteur connaissent un succès phénoménal. Elles sont disponibles sur 300 plateformes dans le monde. Saër Ba est de retour dans son terroir pour vulgariser ses cinq livres publiés entre 2019 et 2022 en France : ‘’Le continent au cinéma’’ (2019), ‘’Femmes fortes’’ (2021),  ‘’Le sentiment du maître ignorant’’ (2020), ‘’Fissure’’ (2021), et enfin ‘’Ses mots dans mes veines » (2022). Il prévoit de sortir un sixième livre. Saër Ba est une force quasi tranquille. Dans ses écrits, il pose des questions existentielles qui traversent le style. Car, selon lui, le style ne dicte pas ses textes et ses interrogations. Il pose des questions qui fâchent. Entretien.

 

Qu’est-ce qui vous motive à écrire ?

Cette motivation date de très longtemps. Mes parents avaient mis à notre disposition une bibliothèque. Ils ont respecté une règle sacro-sainte : créer cet environnement de soif de savoir, un environnement où l’on pouvait jouer au scrabble ou au ludo,  lire ‘’Tintin’’,  Hampathé Ba, etc., et faire quelque chose qui nous permette de s’ouvrir au monde. Mon père est allé jusqu’à nous demander de faire des fiches de lecture. C’était deux lignes pleines de fautes. Nous étions des enfants. Ces deux lignes constituent aujourd’hui les cinq bouquins dont on parle.

Donc, je me dois d’aller très loin pour expliquer cette motivation, cette habitude. Cet amour de combiner les 26 lettres de l’alphabet nous vient de cet environnement que mes parents ont créé. Tout ce qu’on nous a appris a été accumulé dans le bon sens. J’ai essayé de mobiliser cette accumulation  de façon critique, de m’interroger et de parler au monde. Ahmadou Kourouma disait : ‘‘Je ne suis pas africain, parce que je suis né en Afrique. Je suis africain, parce que je porte l’Afrique en moi.’’ Donc, toutes ses leçons, je les ai portés en moi. Et ces histoires qui sortent aujourd’hui et qui transcendent la forme et le style viennent de tout cela : de l’école coranique, de la caserne Samba Diéry Diallo, au cinéma Al Akbar. Hormis cela, je rends hommage à mon grand-père Tamsir, parce que j’ai passé  beaucoup de temps avec lui (depuis l’âge de 7 ans à 25 ans). Je suis allé plusieurs fois à Nioro.

La discipline que tous mes professeurs et les arts martiaux m’ont donné la rigueur dans ma démarche.  Dans les arts martiaux, nous avons besoin d’être orignal, d’avoir cette réflexion. Ce que m’ont dit beaucoup de coaches y compris celui de l’équipe nationale d’Angleterre  (Saër Bâ a été international anglais de karaté) c’est : ‘’Préparez vos combats. Ne vous souciez pas de qui sera devant vous. Vous les préparez, vous les exécutez. Quelle que soit la personne qui sera devant vous, vous allez devoir gagner pour avoir la coupe. Faites votre combat.’’ Même quand on lit les manuels ‘’Comment j’écris’’, il y a toujours quelque chose qu’on ne dit pas. Je ne dérogerai pas à cette règle, mais je dirai une chose : j’ai une certaine régularité. Quand cette heure d’écriture vient, on a besoin de l’art ; on n’a pas de centrale. Je reste à ma table, je consacre ce moment à l’écriture. Si rien ne sort, ce n’est pas grave…

Qu’est-ce que vous dénoncez dans vos écrits ?   

Je reviens au Sénégal après 10 ans, je constate qu’il y a du positif, mais beaucoup de choses sont négatives. Pourquoi en est-on arrivé là ? Comment en sortir ? Voilà des questions que je pose. Certains n’aiment pas qu’on pose ces questions-là, parce qu’ils disent que c’est comme si on les prenait de haut, qu’on n’est pas là H24. L’autre élément qui fâche, c’est de se demander comment se fait-il que la communauté musulmane, par exemple en France, ne soit pas assez forte pour pouvoir contrecarrer tout ce qui se passe. Quand on pose ces questions-là, on amène des critiques. Il y a des structures qui ne marchent pas, mais qui affaiblissent la position du musulman dans ces pays-là. D’où l’ascendance qu’a l’extrême droite et la soi-disant laïcité. Je suis un musulman qui vit en France. Le sujet m’interpelle. Mais ces questions ne sont pas toujours les bienvenues. Ils nous disent que ce serait irrévérencieux.

Peut-on classer vos œuvres dans le nouveau roman ?

Je ne m’apparente pas au style. Le nouveau roman m’intéresse, mais j’aime bien le terme ‘‘rouvrir le roman’’, ‘‘rouvrir l’essai’’, parce que c’est quelque chose qui n’est pas statique. Rouvrir pour voir ce qui est entre les lignes de façon oblique. Cela me motive. Je dis toujours que dans l’histoire de la littérature mondiale, celles et ceux qui m’ont marqué ont brisé tous les codes. Mais avant de les briser, ils m’ont enseigné qu’il faut comprendre  ces règles, les lire, les appliquer même en privé. Je me cherche encore, peut-être que je me chercherai jusqu’à ma dernière lettre écrite sur cette terre.

Cette variation entre le récit, le roman, les essais est quelque chose de naturel chez moi.  Pour expliquer cela, je suis allé en Grande-Bretagne au moment où les études culturelles devenaient une discipline entre 1993 et 1994. Je me suis dit qu’il est possible d’aimer la photographie de Shakespeare, le journalisme et faire quelque chose avec. De ce fait, je n’ai jamais essayé de séparer le ressenti des faits, mais de faire de telle sorte que  ce qui est suggestif vienne influencer tout ce qui est factuel. Et je pense que quand on rentre  dans les faits de cette façon, on en ressort d’une autre façon et c’est différent. L’invention la plus parfaite est la roue, dit-on. Je parle de cela en termes de cercle. Tout est lié. Le cercle lie tout ; il n’est pas ouvert, mais fermé. On peut partir d’un point et revenir à ce point. Mais quand on revient à ce point, tout aura changé.

Pourquoi estimez-vous que la notion d’égalité est mensongère ?

Ça renvoie à beaucoup de choses. Je dirais que je suis farouchement engagé pour l’égalité dans tous les sens du terme. Il faut se remettre à la divinité, à la création même de l’être humain pour se dire que c’est fondé. Donc, quand je dis que c’est une notion mensongère, je la contextualise. Parce que je commence par les États-Unis, je passe par le France et les pays africains que je connais. Les types de relation que j’ai analysés me font dire que c’est encore une utopie. C’est quelque chose qui n’est pas inexistant, mais qui demande à être retravaillé et pris au sérieux. Pour faire tout cela (et je suis content) je ne suis pas un adepte de la forme rigide quel que soit le style. Je le respecte, mais je me réserve la liberté… Mon père me disait : ‘’Soyez respectueux, polis, mais n’acceptez jamais qu’on vous dise que vous ne pouvez pas.’’ Je n’ai pas peur de l’échec. Ce qui est important c’est d’essayer sérieusement et c’est ce que je continue de faire.

Parlez-nous de cet oxymore :  »Maître ignorant.’’

Je suis tombé par hasard sur un vieux petit livre de Jacques Rancière, auteur français : ‘’Le maître ignorant’’. Je l’ai lu vers 1989-1990. Je l’ai perdu de vue, mais ce que j’avais lu est resté. En substance, il croit en l’égalité des intelligences. Il dit que nous naissons tous égaux par rapport à l’intelligence. Donc, comment on part de toute cette prétention du savoir à toute cette inégalité. C’est un devoir sociologique que Pierre Bourdieu, Gaston Bachelard, Souleymane Bachir Diagne, etc., ont déconstruit durant leur carrière. Ce qui m’a intéressé est que Pierre Bourdieu a fustigé l’explication comme méthode d’enseignement, en 1990.  Donc, je l’ai vu et ça m’a interpellé. Il dit que c’était anarchique. Il dit : ‘’Comme nous sommes égaux par rapport à l’intelligence, donnez-leur le temps de s’imprégner du texte, des formules mathématiques. Revenez et ayez une discussion pour voir ce qu’ils ont appris.’’ Ce que j’ai retenu, c’est l’explication qui a besoin de l’explication de convaincre l’autre. Cette explication ne transmet pas ses connaissances…

De qui parlez-vous dans ‘’Femmes Fortes’’ ?

J’ai eu la chance d’être entouré de femmes fortes, non pas par l’autorité, mais par la connaissance, la patience, l’intelligence et par l’enseignement de la détermination du bien faire. Il y avait beaucoup de monde chez nous. Nous avons beaucoup appris de chaque personne qui est passée chez nous. Donc, ces femmes fortes là nous ont transmis des valeurs. Celles-ci ne m’ont jamais quitté. Ces valeurs-là ne sont pas féminines ou féministes, mais universelles. Les femmes m’ont enseigné ce que des hommes auraient pu m’enseigner. C’est pourquoi je me permets de pouvoir essayer d’écrire de ce point de vue là. Dans ‘’Femmes fortes’’, j’ai créé une radio imaginaire dont l’une est basée dans un lieu qui s’apparente au Sénégal, donc dans la diaspora. Il y a une équipe de productrices. Ce groupe de femmes qu’on a catégorisées comme féministes s’interrogent sur des questions universelles qui transcendent le genre. Elles se sont interrogées sur l’état de la nation à la radio (imaginaire). Les producteurs (hommes) n’étaient pas contents, mais l’élément est passé.

Quelles sont vos relations avec le professeur Ousmane Sène, DG de Warc ?

Professeur Sène est crucial, parce qu’au sortir de la Maîtrise d’anglais, il a refusé d’organiser les concours pour aller à l’étranger sans ma participation. En effet, sur la liste de cette année-là, j’ai eu la chance d’être tête de liste  ‘’Maîtrise’’. J’étais déjà à Nioro pour faire le paysan, comme disait mon père. Il a fallu que M. Sène et sa secrétaire Mme Ndiaye appellent la caserne Samba Diéry Diallo. Ma mère prend le téléphone, appelle mon père à son bureau. Ce dernier contacte la brigade de gendarmerie de Nioro qui vient chez mon grand-père. Le gendarme a expliqué que le chef du Département anglais voudrait que je rallie Dakar  dare-dare, parce que, dit-il, il y a un concours qu’il n’organisera pas sans moi. C’est grâce à ce  concours là que je suis allé à l’étranger avec un mémoire de Maîtrise en poche. Avec un standard tellement élevé, ce mémoire m’a permis de court-circuiter le DEA et de m’inscrire directement au Doctorat. Donc, je dois beaucoup au Département d’anglais.

Vous êtes au Sénégal pour vulgariser vos livres. Que pensez-vous de la chaîne de distribution ?

Je distribue mes livres de façon privée au Sénégal depuis un bon moment. Maintenant, j’ai eu le temps de voir avec les librairies, parce que la chaîne de distribution qui existe en ce moment au Sénégal, d’après mes recherches, ne correspond pas à ce à quoi je m’attendais. Je dirais que cette chaîne est en train d’être mise en place. Parce qu’il y a deux librairies au moins qui vont me faire des dépôts à partir de novembre. Mes livres sont sur 300 plateformes dans le monde. Mais pour moi, ce qui est intéressant, c’est que les gens puissent se lever pour aller l’acheter. Je suis old fashion. Les prix sont indexés sur les prix locaux. Je ne suis pas là pour faire de l’argent, mais pour l’accès

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