ECONOMIE

Pour une transformation des universités africaines

L’obligation de distanciation sociale durant la pandémie a conduit un peu partout les universités à fermer leurs locaux pour basculer vers l’enseignement en ligne – un changement qui a été lourd de conséquences  pour la vie des étudiants. Beaucoup d’entre eux ont dû faire face à des difficultés financières, certains ont été contraints d’abandonner leur chambre universitaire, tandis que d’autres ont perdu l’occasion de faire des stages. En Afrique, le basculement des universités vers l’enseignement à distance a mis en évidence des inégalités systémiques, notamment de grandes inégalités en terme d’équipement informatique et d’accès à Internet, ainsi que de ressources et de formation aux technologies de l’information.

Sur tout le continent, de nombreuses initiatives nationales, régionales et internationales aident étudiants et enseignant à faire la transition vers l’apprentissage numérique. Dans des pays comme le Maroc et le Nigeria, les organisations de la société civile ont exhorté  l’Etat à fournir aux étudiants nécessiteux ordinateurs et connexion Internet nécessaires pour suivre un enseignement en ligne.

La plupart des universités africaines sont publiques, ce qui les place en situation financière précaire si l’Etat réduit le budget de l’éducation. 10 à 20% des étudiants africains  suivent une formation dans l’une des universités privées du continent, néanmoins ces dernières jouent un rôle essentiel pour accroître l’accès à l’éducation et former une main-d’œuvre qualifiée. Mais du fait de la baisse des recettes tirées des frais de scolarité, elles connaissent elles aussi des difficultés financières.

Des mesures de soutien et une réglementation adéquate sont essentielles à l’égard de l’enseignement supérieur pour assurer sa pérennité, en particulier dans des pays comme l’Ethiopie où il est quasi impossible d’augmenter les dépenses publiques dans le climat politique et économique actuel. Ainsi, de nombreux gouvernements africains ont négocié avec les services de téléphonie et les fournisseurs d’accès à Internet pour améliorer leur infrastructure de télécommunication. Cependant, la médiocrité des communications, le manque de fiabilité  des réseaux électriques et le coût élevé des équipements et des données limitent fortement l’impact de cette stratégie.

Le passage à l’enseignement à distance en tant qu’élément permanent de l’enseignement supérieur exige des universités africaines qu’elles forment des professeurs et des instructeurs capables de répondre à l’évolution des besoins des étudiants. La capacité des éducateurs à adapter leur enseignement et les processus d’apprentissage en fonction du contexte est un facteur clé du développement et de la durabilité  de l’enseignement supérieur. Les universités doivent doter leurs étudiants des outils intellectuels et techniques nécessaires pour tirer le meilleur parti d’un monde en plein changement.

Mais la première préoccupation reste l’inégalité croissante des chances en matière d’éducation. La transition vers l’apprentissage à distance a mis en évidence  le fossé entre étudiants de milieux socio-économiques différents. Elle exacerbe  les inégalités, notamment celles entre établissements privés riches et universités publiques qui dépendent du financement public et connaissent une plus grande diversité sur le plan socio-économique.
L’amélioration de l’accès à l’enseignement supérieur est sans doute l’un des moyens les plus efficaces pour réduire  les inégalités sociales et économiques. Remédier à ces disparités suppose de réformer l’enseignement supérieur africain. Les universités doivent aider les plus défavorisés, et adapter leurs programmes en conséquence. Afin de promouvoir la cohésion sociale et des institutions civiques fortes, elles doivent donner la priorité à l’équité, à l’inclusion et à la durabilité. Pour cela, elles doivent accorder une place essentielle à la justice sociale dans leurs programmes d’enseignement et de recherche.

Facteur tout aussi crucial, les pays africains doivent augmenter le budget consacré à la recherche scientifique. La grande majorité des pays africains y consacrent moins de 1 %  de leur PIB, malgré les demandes répétées de fonds supplémentaires de la part des universités. Seules 18 universités africaines  figurent parmi les 1 000 premières au monde dans le classement de Shanghai  : 9 en Afrique du Sud, 7 en Egypte, une au Nigeria et une en Ethiopie. Selon une note d’orientation  de 2015 publiée par l’Association pour le développement de l’éducation en Afrique, moins de 1 % de la production intellectuelle mondiale vient du continent. La compétitivité et la croissance de la productivité à long terme des pays africains dépendront en grande partie de l’augmentation de leurs ressources et de la rapidité de cette augmentation.
Heureusement, la pandémie a donné un coup de fouet à l’Afrique pour qu’elle augmente le budget de la recherche scientifique interdisciplinaire. Cela permettra d’améliorer les capacités du continent en matière technologique et aidera les responsables politiques à faire face à de futures pandémies et à des défis mondiaux tels que le réchauffement climatique.
Néanmoins, pour parvenir aux Objectifs de développement durable pour l’éducation (ODD4) l’Afrique a besoin de davantage de médecins et de scientifiques. Pour cela, les responsables politiques doivent « assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie ». Répondre aux défis politiques et sociaux d’aujourd’hui suppose la participation d’enseignants, d’avocats, d’écrivains, de philosophes, de linguistes, d’historiens, de sociologues et de politologues. Pour cela, les universités doivent soutenir les sciences humaines et sociales, s’engager dans des réformes systémiques et faire preuve de créativité.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Moha Ennaji est professeur de linguistique et d’études de genre à l’université de Fès au Maroc. Il a écrit un livre intitulé Multilingualism, Cultural Identity, and Education in Morocco [Multilinguisme, identité culturelle et éducation au Maroc] (Springer, 2005).
© Project Syndicate 1995–2022
 

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page