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« Racisme d’État », la déconstruction à l’assaut de la République (6/7)

lemonde.fr

« Racisme d’État ». L’expression utilisée dans une plaquette de SUD éducation 93, présentant des formations pour enseignants, avait fait voir rouge le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, il y a deux ans. Elle est revenue en force ces derniers temps, dans le cadre de la mobilisation contre le racisme, porteuse d’une lourde charge accusatoire à l’encontre de la République et des institutions. Concept heuristique ou formule inquisitoriale ? Le détour par l’Histoire permet de resituer les enjeux autour d’une expression controversée, déjà brandie par des militants antiracistes à la fin des années 1970. Le début de la décennie avait pourtant été porteur d’espoirs, avec la ratification par la France, en avril 1971, de la Convention internationale sur l’élimination de la discrimination raciale de l’ONU de 1965 et le vote à l’unanimité par le Parlement de la loi contre le racisme, promulguée le 1er juillet 1972, créant les délits de discrimination raciale et de provocation à la haine ou à la violence raciste.

Une population fragilisée

L’entrée dans la crise économique, à partir de 1973, dégrade rapidement la situation des immigrés, dont la présence sur le sol français s’est accrue la décennie précédente. Accueillis dans des conditions souvent précaires, ils sont les premières victimes du chômage qui s’installe dans un pays qui a connu, au cours des vingt années écoulées, une croissance économique exceptionnelle.

Les campagnes de presse hostiles aux immigrés, principalement ceux originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, ont commencé dix ans plus tôt, conduites par l’hebdomadaire Minute, mais aussi par d’autres titres d’extrême-droite comme Valeurs actuelles ou Rivarol. La presse généraliste ne s’est pas non plus privée de broder sur le thème de l’invasion et d’assimiler des problèmes sociaux – insécurité, santé publique, mœurs… – à des traits nationaux voire raciaux. Le contexte des années 1970 nourrit cette veine.

Le durcissement de la politique migratoire de la France, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981), se traduit par un plus grand contrôle de la population concernée. À partir de 1976 et de la signature, le 27 avril, d’un décret en vertu duquel les titres de séjour des étrangers sans ressources ne sont plus renouvelés, le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix (MRAP) – qui devient le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples l’année suivante – dénonce la répression qui touche les immigrés et qui prend la forme de descentes musclées dans les foyers de travailleurs migrants, de contrôles au faciès dans l’espace public ou dans certains lieux de sociabilités, comme les cafés, qui tournent souvent à l’humiliation, à la rétention arbitraire et à la brutalité.

C’est l’époque des opérations « coups de poing » du ministre de l’Intérieur, Michel Poniatowski ; celle où ses services publient des statistiques désignant une plus grande criminalité chez les immigrés, en confondant les délits administratifs (défaut de cartes de séjour ou d’attestations de logement par exemple) et les actes de délinquance. C’est l’époque, également, où le secrétaire d’État chargé de la condition des travailleurs manuels et immigrés, Lionel Stoléru, instaure des mesures pour stopper l’immigration familiale et favoriser, par l’octroi d’une aide financière, le retour définitif des immigrés dans leur pays d’origine.

Le temps est aussi prodigue en déclarations de responsables politiques qui soulignent les dangers de l’immigration, à l’instar de la ministre des Universités, Alice Saunier-Seïté, le 15 juin 1978, pour qui « les universités françaises recueillent le trop-plein du Tiers monde ». La décennie 1980 commence avec l’adoption de la loi Bonnet, du nom du ministre de l’Intérieur, qui facilite les mesures d’expulsion et de refoulement des étrangers. Cette conjoncture politique et économique a un coût très lourd pour les immigrés, leurs conditions de vie, leur image dans la société et se solde par la hausse des discriminations.

De l’inaction à la répression

Après avoir critiqué à l’automne 1974 l’« inquiétante carence » des pouvoirs publics et dénoncé l’« encouragement actif des autorités » dans les campagnes de presse anti-algérienne (1977), après s’être demandé si les Français ne vivaient pas dans un « État de police » (1978), l’équipe de la rédaction de Droit et Liberté, organe de presse du MRAP, annonce finalement, en mars 1979, une marche vers le « racisme d’État ». Le diagnostic est étayé par des faits et témoignages, dont celui du député RPR Pierre Bas, qui s’est adressé au gouvernement dans une question écrite :

« Il serait souhaitable que M. le ministre de l’Intérieur (…) descende lui-même à son tour dans le métro mais, si possible, en inconnu. Il y verrait des hommes et des femmes que l’on choisit et que l’on arrête et peu à peu, il aurait un sentiment de gêne et de culpabilité car l’on ne choisit et l’on n’arrête que les hommes et les femmes de couleur ou typés. Il n’est pas possible que la France, terre d’accueil et qui, depuis un arrêt du Parlement de Bordeaux du XVIe siècle[1], ‘terre de liberté ne connaît aucun esclave’, puisse, en 1979, connaître une classe de parias, de gens qui ont peur[2]. »

L’inquiétude se manifeste au sein même de la police où différents syndicats (Fédération autonome CGT, CFDT, CFTC) font entendre leurs préoccupations. Deux responsables syndicaux proposent l’analyse suivante : « Le racisme contre les Nord-Africains a des causes multiples. D’abord, il s’explique par le contexte historique (guerre d’Algérie, xénophobie). Ensuite, les pouvoirs publics désignent les Arabes comme les principaux responsables de la délinquance et au-delà, des difficultés économiques. Enfin, les écoles de police forment des policiers avant tout répressifs. Elles ignorent délibérément l’aspect préventif et la notion de service public. Par sa mission, le policier est très sensible à l’idéologie dominante[3]. »

Un septennat accablant

À l’été 1979, le secrétaire général du MRAP Albert Lévy évoque le développement d’un « véritable racisme d’État appuyant par des propos officiels tendancieux et des lois iniques la mise à l’index des immigrés et de leurs familles cyniquement désignées comme les responsables de tous les maux de notre société »[4]. Il y décèle une intentionnalité : « Chaque fois qu’il est question de l’immigration dans les déclarations officielles, c’est systématiquement, désormais, qu’elle est présentée comme un élément du problème de l’emploi[5]. » Lévy parle aussi d’un « véritable apartheid à la française »

Le racisme d’État devient une clé de lecture. Le 16 octobre 1980, lors d’une réception au Sénat, le professeur François Grémy[6], futur président du MRAP, reprend la formule mais parle aussi de la « politique raciale du Pouvoir actuel ». Il reproche aux autorités une passivité criminelle : « l’absence d’une volonté véritable de sévir contre les criminels, tandis que les bavures ou lapsus sont révélateurs de la profondeur du mal[7]. »

En avril 1981, René Mazenod, secrétaire national du MRAP chargé de l’immigration, dresse un bilan accablant du septennat de Valery Giscard d’Estaing, marqué par « l’arbitraire, les discriminations, le racisme d’Etat. » La déclaration du Président de la République du 10 mars, établissant un rapport entre le nombre de chômeurs et celui des immigrés non Européens, a scandalisé l’association : « Que ces déclarations aient été prononcées par la plus haute autorité du pays donne la mesure de la mobilisation indispensable pour amplifier la solidarité avec tous les immigrés et bannir de notre société le racisme d’Etat[8]. »

Alternance

Cet espoir de changement trouve temporairement sa résolution dans l’élection de François Mitterrand en mai 1981. La victoire de la gauche crée aux yeux du MRAP une situation nouvelle, par l’amélioration de la condition des immigrés. L’association prend acte de « l’arrêt donné aux pratiques de racisme d’Etat » [9]L’un de ses comités locaux intime la prudence : « À présent, nous avons les moyens de construire, mais il nous faudra être vigilant et ne pas chercher à tous prix l’osmose avec le gouvernement[10]. »

Début 1982, un rapport sur l’état de la France est remis au Premier ministre, avec une section consacrée au racisme et à l’antisémitisme. S’il y est dit que « le langage officiel des pouvoirs publics a (…) été constamment et explicitement antiraciste et opposé à toutes formes de discrimination », il est aussi ajouté qu’« un véritable racisme d’Etat s’exprime par les textes législatifs et réglementaires, les déclarations officielles, les pratiques administratives arbitraires et humiliantes[11]. » Le MRAP a fait partie des associations auditionnées. Voici donc le nouveau gouvernement prévenu.

Il faudra attendre la loi du 9 septembre 1986 (dite Loi Pasqua) relative aux conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France pour voir le MRAP de nouveau sonner l’alarme : « Jamais nous n’en étions arrivés à un tel point de racisme d’État depuis les lois vichystes, un racisme d’État qui cultive le non-droit[12]. » Ses militants se garderont toutefois de retomber dans une dénonciation systématique.

Contre les dérobades républicaines

En fait de logique raciste, les faits donnent à voir une situation en demi-teinte. Les militants du MRAP optent en 1979 pour cette formule choc dont ils sont, plus que tous autres et en raison même de l’histoire de leur mouvement, capables de mesurer la signification et la portée. Ils l’utilisent deux années durant (1979-1981) pour vilipender la situation dégradée des immigrés dans une France lourdement atteinte par la crise, mais plus prudemment et ponctuellement par la suite.

Les cadres militants du mouvement savent que les « bavures » et les « brebis galeuses », au sein de la police, ne font pas système, que les pouvoirs publics ont lancé, en mars 1977, la procédure Habitat et vie sociale (HVS), une action fondatrice de ce que l’on appelle pas encore la politique de la ville. Ils connaissent, par de multiples enquêtes, les carences et les lacunes de l’État, mais aussi les nombreux leviers démocratiques et les initiatives politico-administratives, de la législation à l’éducation, en passant par l’information, qui contribuent tant bien que mal à corriger ces manquements. Ils les mentionnent d’ailleurs, dans leurs études, ayant des fonctionnaires pour interlocuteurs et partenaires. Ils se montrent en revanche intraitables quand l’État, par la voix de ses plus hauts représentants, paraît se dérober et sortir du cadre républicain.

Le concept de « racisme d’État » est avant toute un mot d’ordre militant, à forte résonance historique : la mémoire des événements de la Seconde Guerre mondiale se réveille au cours des années 1970, comme s’impose, dans l’actualité, le scandale de l’apartheid sud-africaine, flétri par les militants antiracistes depuis 1948. La référence implicite à l’Allemagne nazie, au régime de Vichy ou à la ségrégation aux États-Unis, sert à rappeler l’État à l’ordre.

Avec ou contre l’État

En parlant de « racisme d’État », une association antiraciste comme le MRAP ciblait des dispositifs juridiques et institutionnels explicites, appelait l’État à infléchir sa politique et à stopper certaines dérives. La pensée décoloniale procède aujourd’hui de façon exactement inverse. Elle postule un racisme impulsé par le haut, manifeste mais aussi souterrain, imprégnant les structures étatiques. Ce racisme est perçu comme intrinsèquement lié à l’universalisme dont se prévalent les institutions françaises – mais qui ne serait rien d’autre qu’un ethnocentrisme – et à l’histoire coloniale, ruisselant sur l’ensemble de l’édifice républicain, son administration, ses serviteurs. Ce faisant, les militants actuels ne laissent pas d’échappatoire à la République, réduite à un système qui ne peut être appréhendé que dans sa globalité, et dont ils visent directement les fondements et les fondamentaux.

Pas plus aujourd’hui que par le passé, il suffit de brandir un concept pour le faire advenir dans la réalité. Définir comme la norme, en toutes circonstances, les écarts à la légalité et à l’égalité, ne procède pas d’une approche objective des faits mais d’une interprétation tendancieuse : celle-ci accorde au critère racial la primauté, sinon la place exclusive, dans l’analyse. Un racisme présent « à tous les niveaux » de l’État (Nacira Guénif), « puissant structurel et systémique » (Pierre Tevanian), un racisme qui « imprègne et structure les institutions en profondeur » (Camille Gourdeau) : à en croire les tenants actuels de la formule, la République serait une construction sur mesure et en trompe-l’œil, privilégiant autant la population majoritaire qu’elle pénaliserait, par racisme, les minorités. Quant aux agents de l’État, ils discrimineraient allègrement, consciemment ou non, apparaissant comme les conservateurs attitrés d’une machine à reléguer et à ségréger.

En plus d’être biaisée, cette lecture se révèle partielle. Le racisme s’y trouve borné à un rapport dominants-oppresseurs / dominés-opprimés, qui évacue les actes interindividuels au prétexte qu’ils n’existeraient pas en dehors de lui. Le concept de racisme d’État véhicule enfin, chez certains militants, l’idée que la République choisit ses minorités en s’adonnant au « philosémitisme d’État ». Les mots pas si neufs de l’« antiracisme » sont aussi ceux par lesquels la « déconstruction » peut se muer en destruction.

Notes :

[1] Arrêt de 1571 : « La France mère de liberté ne permet aucun esclave. »
[2] Assemblée nationale, séance du 20 janvier 1979,
[3] Droit et Liberté (ci-après D&L), février 1979.
[4] D&L, juillet-août 1979.
[5] Albert Lévy, congrès du MRAP des 22 et 23 mars 1980, D&L, avril 1980.
[6] Bio-informaticien, fondateur de la première unité de recherche Inserm consacrée à l’informatique médicale.
[7] D&L, novembre-décembre 1980.
[8] D&L, avril 1981.
[9] D&L, juillet-août 1981.
[10] D&L, octobre 1981.
[11] Différences, mars 1982.
[12] Différences, décembre 1987.

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