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19 ans après sa disparition : Tambacounda célèbre Ousmane Sembène, l’éveilleur des consciences africaines

Dix-neuf ans après sa disparition, l’héritage d’Ousmane Sembène demeure plus vivant que jamais. Ce 9 juin 2026, la ville de Tambacounda deviendra le cœur battant du panafricanisme culturel à l’occasion de la 19e commémoration dédiée à celui que l’Afrique considère comme le père de son cinéma moderne.

Initiée par le Daaray Sembène – Université populaire numérique Sembène Ousmane (UPNSO), sous l’égide du ministère de la Culture, cette rencontre d’envergure internationale entend perpétuer la pensée, les combats et l’œuvre d’un homme qui a consacré sa vie à raconter l’Afrique par elle-même.

Cette année, la célébration se déroulera autour d’un thème particulièrement évocateur : « Panafricanisme et héritage en dialogue interculturel ». Un choix qui résonne fortement dans un contexte où les questions d’identité, de transmission et de solidarité entre les peuples africains reviennent au centre des débats.

Pour donner une dimension encore plus symbolique à cet événement, la Mauritanie a été choisie comme pays invité d’honneur, illustrant la volonté des organisateurs de renforcer les passerelles culturelles entre les nations africaines et de promouvoir un panafricanisme ouvert sur le dialogue.

Dès les premières heures de la matinée, l’Alliance française de Tambacounda accueillera une mosaïque d’acteurs venus d’horizons divers : autorités administratives, universitaires, chercheurs, écrivains, artistes, responsables culturels, étudiants, élèves, associations féminines et passionnés du septième art.

Car au-delà de l’hommage rendu à l’homme, c’est aussi une réflexion collective sur le devenir culturel du continent qui sera menée.

L’un des temps forts de cette édition sera sans conteste la leçon inaugurale animée par Abdoulaye Racine Senghor, écrivain, ancien directeur de cabinet au ministère de la Culture et Grand-Croix de l’Ordre national du Lion. Son intervention portera sur un sujet au cœur des préoccupations contemporaines : « La sauvegarde des valeurs humaines dans la culture africaine ».

À travers cette conférence, il sera notamment question de la préservation des repères éthiques, de la transmission intergénérationnelle et du rôle de la culture comme rempart face aux bouleversements sociaux et identitaires.

La dimension citoyenne de la manifestation sera également mise à l’honneur avec la distinction du chanteur et compositeur Abdou Guité Seck, salué pour son engagement constant en faveur de l’éducation, de la promotion culturelle et du développement communautaire.

Fidèle à sa vocation pédagogique, l’UPNSO a élaboré un programme riche et immersif destiné à faire découvrir ou redécouvrir la profondeur de l’œuvre de Sembène.

Les participants prendront part à un marathon de lecture consacré à son roman majeur, Les Bouts de Bois de Dieu, œuvre emblématique qui retrace la grande grève des cheminots du Dakar-Niger et qui demeure un monument de la littérature africaine engagée.

Des projections d’extraits de ses films permettront également d’explorer l’univers cinématographique de celui qui a révolutionné le regard africain sur lui-même. Les apprenants du Daaray Sembène proposeront des démonstrations de lecture, illustrant ainsi la volonté de transmettre aux plus jeunes le goût du savoir et de la création.

La traditionnelle cérémonie des distinctions « Njukkël-Reconnaissance » viendra saluer des parcours inspirants et des personnalités ayant contribué au rayonnement des valeurs défendues par Ousmane Sembène.

La journée s’achèvera par une grande soirée populaire avec la projection de Moolaadé, l’une des œuvres les plus marquantes du cinéaste. Sorti en 2004, ce film courageux dénonce les mutilations génitales féminines et célèbre la résistance des femmes face aux traditions oppressives. Il demeure aujourd’hui encore une référence mondiale du cinéma engagé.

Mais pour comprendre la portée de cet hommage, il faut revenir sur le destin exceptionnel de celui que beaucoup surnomment « l’aîné des anciens ».

Né en 1923 à Ziguinchor, en Casamance, Ousmane Sembène n’était pas prédestiné à devenir une icône culturelle internationale. Exclu très tôt du système scolaire, il apprend d’abord à l’école de la vie. Il exerce plusieurs métiers modestes, notamment pêcheur, maçon et mécanicien à Dakar.

Mobilisé durant la Seconde Guerre mondiale au sein des troupes coloniales françaises, il découvre ensuite Marseille en 1946, où il travaille comme docker sur le port. Syndicaliste engagé au sein de la CGT, il y forge sa conscience politique et sociale.

C’est dans cette France ouvrière qu’il commence à écrire afin de raconter l’histoire des oubliés, des travailleurs et des opprimés.

Son roman Les Bouts de Bois de Dieu, publié en 1960, lui apporte une reconnaissance internationale. Pourtant, Sembène réalise rapidement qu’une grande partie des populations africaines ne peut accéder à la littérature écrite en raison du fort taux d’analphabétisme.

Il décide alors d’emprunter un autre langage : celui de l’image.

À près de quarante ans, il part étudier le cinéma à Moscou avant de réaliser, en 1966, La Noire de…, considéré comme le premier long métrage de fiction d’Afrique subsaharienne réalisé par un Africain.

Suivront des œuvres devenues incontournables : Le Mandat, Xala, Ceddo, Camp de Thiaroye, Guelwaar, Faat Kiné ou encore Moolaadé.

À travers chacune de ses réalisations, Sembène s’est attaqué aux injustices sociales, aux dérives du pouvoir, à l’aliénation culturelle, à la corruption, à l’oppression des femmes et aux séquelles du colonialisme. Pour lui, le cinéma n’était pas un simple divertissement : c’était une arme de libération des consciences.

Ses dernières années, il les passe dans sa célèbre résidence de Yoff, baptisée « Galle Ceddo », littéralement « la demeure de l’homme libre » ou « du rebelle » en wolof. Véritable laboratoire de création, cette maison abritait manuscrits, archives, bobines de films et souvenirs personnels. Des projets sont aujourd’hui envisagés pour la transformer en musée et centre d’archives afin de préserver ce patrimoine inestimable.

Le 9 juin 2007, Ousmane Sembène s’éteignait à Dakar à l’âge de 84 ans. Mais son départ n’a jamais interrompu son dialogue avec l’Afrique.

Dix-neuf ans plus tard, son œuvre continue d’inspirer cinéastes, écrivains, militants et jeunes générations à travers le continent et au-delà.

À Tambacounda, ce 9 juin 2026, il ne s’agira donc pas seulement de commémorer une disparition. Il s’agira surtout de célébrer une pensée, une résistance et une vision : celle d’une Afrique fière de son identité, capable de raconter sa propre histoire et de transmettre à ses enfants les valeurs de dignité, de justice et de liberté.

Parce qu’Ousmane Sembène n’a jamais cessé de nous parler. Il nous appartient désormais de continuer à l’écouter.

Par Ndiawar Diop