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Aboubacry Ba, Directeur de Cis Media (Guinée) : «L’exclusivité des droits télé est en train de nous pénaliser»

Comme à chaque phase finale de la Coupe d’Afrique des nations (Can), les querelles autour des droits de diffusion des matchs refont surface. Le Conseil de régulation de l’audiovisuel a même mis en demeure et des radios. Pour l’ancien journaliste sportif de la Rts, Aboubacry Ba, l’exclusivité que réclament les chaînes nationales, est le nœud du problème. Il estime que l’heure est venue pour les chaînes privées de se mettre ensemble et demander un fractionnement du marché. Désormais exilé en Guinée où il dirige le Groupe Cis Media, dont la chaîne propose du sport dans 80% de sa programmation, Aboubacry Ba évoque dans cet entretien, les challenges de cette reconversion.

A chaque Coupe d’Afri­que, les droits Tv sont un souci pour beaucoup de chaînes sénégalaises. Quelle est la solution trouvée par une chaîne sportive comme Cis Tv ?

On essaie de proposer des schémas pour pouvoir sortir de ce diktat. Aujourd’hui, prenons l’exemple des compétitions en Afrique, il y a énormément de compétitions organisées par la Confédération africaine de football (Caf) en Afrique. Mais le problème est que ces contenus sont quasiment inaccessibles pour les télévisions privées parce que simplement, ils sont excessivement chers. C’est une vente groupée et pour avoir ne serait-ce qu’un match dans une compétition de la Caf, on est obligé d’acheter tous les droits de compétition pour la Caf. On est obligé d’aller chercher plus d’un milliard de franc Cfa pour acheter ces droits-là. Et il n’y a aucun marché publicitaire en Afrique, dans un territoire, qui pourrait rentabiliser ces droits. On vend la totalité des compétitions africaines à une télévision nationale parce qu’il n’y a que les télévisions nationales qui peuvent acheter à ce prix-là. Ces télévisions, quand elles achètent les droits, elles se retrouvent avec 158 à 165 matchs par an et elles ne peuvent pas les diffuser. Donc théoriquement, elles achètent la Can mais en achetant la Can, elles ont acheté l’ensemble des autres compétitions et ne peuvent pas les diffuser. Je dis que ces télévisions devraient amener la Caf à essayer de faire des lots, à fragmenter l’offre. Et chaque télévision pourrait venir puiser dedans et payer à hauteur de ce qui l’intéresse. Mais c’est ce qui est difficile aujourd’hui en Afrique. Donc, on est en train de ruiner les télévisions nationales parce qu’on leur demande de payer trop cher un produit qu’elles ne peuvent pas diffuser parce qu’il n’y a pas de place dans une télévision nationale pour diffuser 165 matchs par saison. Alors qu’il y a des télévisions privées qui n’ont pas des contraintes et qui auraient pu trouver la place pour diffuser ces contenus-là. Et ça amènerait les télévisions nationales à payer moins cher. C’est un combat qu’il faut mener et on est dans une grosse campagne de sensibilisation. Il y a des télévisions privées qui sont intéressées. On devra se battre pour accéder à ces droits-là. Mais en attendant, on essaye de se réinventer en produisant des championnats lo­caux, des compétions et en se mettant dans la promotion de nouvelles compétitions. Autre­ment, aucune télévision privée africaine qui diffuse en gratuit, ne peut s’aligner sur des télévisions nationales pour accéder à ces droits-là.

Aujourd’hui, pour vous faire entendre auprès de la Caf, avez-vous convaincu des télévisions d’autres pays ?

Les télévisions qui sont intéressées commencent à afficher des ambitions. La chose que je n’arrive toujours pas comprendre des télévisions nationales, c’est qu’elles veulent les compétitions à elles toutes seules. C’est la notion d’exclusivité. Aucune télévision nationale ne veut acheter si ce n’est pas de l’exclusif et ça pose problème. L’exclusivité est en train de nous pénaliser aujourd’hui. Et aucun Etat ne pourrait renoncer à la Can. Du coup, c’est très compliqué et je comprends les télévisions publiques qui sont entre le marteau et l’enclume. Si elles ne prennent pas, ça devient un problème d’Etat et de l’autre côté, si elles prennent, elles ne peuvent pas le rentabiliser. Et la seule manière pour ces télévisions publiques d’espérer une sorte de retour sur investissements, c’est de l’avoir à elles toutes seules, sans concurrence.

Il y a ici une concurrence entre le public et le privé ?

Oui mais le privé n’a pas les moyens d’acheter les droits à cette hauteur-là. Je comprends le positionnement des télévisions nationales parce que c’est à elles qu’on vend le droit le plus cher parce que de toute façon, elles sont quasiment obligées d’acheter mais de l’autre côté, elles savent qu’elles ne peuvent pas le rentabiliser si elles ne sont pas seules parce que, justement, elles craignent la concurrence des télévisions privées qui ont plus de temps, moins de contraintes et qui peuvent capter l’attention du public. Pour que les télévisions nationales puissent se protéger, elles demandent de l’exclusivité. Mais je pense que pour calmer et arrêter tout ce problème, il faut qu’on arrive à mettre des lots. Un lot d’équipes nationales pour la télévision nationale qui va payer peut-être plus cher mais le reste des produits, on n’a qu’à les vendre aux autres. Du coup, la télévision nationale va payer moins cher ses droits et toutes les compétitions seront visibles dans le même territoire.

Entre le Sénégal et la Guinée, y a-t-il beaucoup de différence dans le secteur de la télévision ?

Il y a beaucoup de différence quand même parce que le paysage médiatique audiovisuel sénégalais est en avance. Le Sénégal a eu accès à la démocratisation de la télé un peu plus longtemps que celle de la télévision guinéenne. Le tissu économique n’est pas également le même parce qu’il faut parler de marché publicitaire. Il est beaucoup plus facile d’avoir de la publicité au Sénégal qu’en Guinée. Mais ça commence à bouger. La Guinée en est à sa quatrième ou cinquième chaîne de télévision dont 4 chaînes de télévision privées. Mais ça bouge énormément de ce côté-là et je pense que dans les prochaines années, on entendra beaucoup plus parler de dynamisme du secteur audiovisuel guinéen. Le Sénégal est quasiment en phase d’engager une nouvelle page dans la vie des médias. Parce qu’il y a encore quelques années au Sénégal, pour produire, il fallait s’adresser à la télévision mais maintenant, on peut s’adresser aux boîtes de production. Et c’est la même chose un peu en Côte d’Ivoire.

Et s’il faut faire une anatomie de la presse guinéenne, est-ce que c’est une presse libre ? Com­ment elle se comporte 

C’est une presse vraiment très libre et surtout dans le contexte actuel. C’est vrai que l’année dernière, le régime a tenté de contrôler les médias. J’ai presque envie de dire comme tous les régimes d’ailleurs, parce que tout le monde a envie de contrôler les médias et c’était un peu difficile à un moment. Mais la presse privée en Guinée a toujours fait preuve de liberté de ton. Surtout dans les radios parce qu’il n’y avait pas beaucoup de télévisions qui parlaient de politique. On a mis malheureusement des journalistes en prison et c’est la preuve que ce n’est pas une presse qui se laisse faire. C’est une presse très dynamique qui sait faire preuve de liberté de ton.

Et vous n’avez pas été inquiétés avec les derniers évènements qui se sont passés durant le coup d’Etat ?

Non pas du tout. Ça a été même vécu par la presse guinéenne comme un moment de libération. La parole se libère encore plus, on va dire.

L’Equipe nationale du Sénégal est première au classement en Afrique. Est-ce que vous pensez qu’ils peuvent remporter la Can ?

Ils en ont les moyens. On a les moyens de remporter la Can depuis très longtemps. Main­tenant, il faut qu’on arrive à franchir le pas.

Mais qu’est-ce qui a manqué jusqu’ici ?

On a manqué de chance à plusieurs reprises. Quand on est très bon, il y a toujours quelque chose. C’est peut-être psychologique, je ne sais pas mais en 2017, on a été très bon. On a été sorti aux tirs aux buts en quart de finale. En 2019, on a été, j’ai envie de dire moins bon sur la durée de la compétition, mais on est arrivé en finale et on a joué l’un des meilleurs matchs de notre histoire récente et on n’a pas gagné. On peut remonter encore à 2002. On était la meilleure équipe du tournoi, on arrive en finale, on domine le Cameroun et on ne gagne pas. En 2015, on sort au premier tour. On a toujours eu une grande équipe. La différence maintenant, c’est de régulariser cette constance avec un coach qui est là depuis presque 5 ans et qui a installé le Sénégal à la première place depuis 3 ans. Donc tout est réuni pour qu’on soit enfin champion d’Afrique. Mais le problème avec les titres de champion d’Afrique, ça se joue vraiment sur des détails. Et ces détails-là, en un moment donné, je suis persuadé que ça tournera en notre faveur pour enfin que le Sénégal retrouve sa vraie place sur l’échiquier africain.

Le coach est un peu contesté quand même ?

Je ne suis pas d’accord. On dit que le Peuple a vomi Aliou Cissé, etc. Mais quand on est rentré de la Coupe d’Afrique, le Peuple est parti pour accueillir Aliou Cissé et son équipe pour les féliciter. On oublie ça. La presse nous dépeint l’image d’un coach qui est en conflit avec son Peuple, qui n’écoute personne, etc. Mais les Séné­galais sont partis accueillir une équipe qui a perdu la finale de la Can. Et cela n’était jamais arrivé. Quand on a prolongé le contrat de Aliou Cissé, personne n’a rien dit. Il fait des résultats encore une fois, malheureusement ça se joue sur des détails. On a gagné la Tunisie en demi-finale sur des détails pour être en finale. Ces détails-là pouvaient être en notre faveur en finale, on serait champion d’Afrique et personne n’aurait rien à dire. On a une bonne équipe, c’est clair et net. Maintenant, il est très difficile de décréter qu’on va gagner. Une victoire à la Can ne se décrète pas. Et aujourd’hui, on est dans une situation où il y a quasiment une injonction à la victoire pour Aliou Cissé. Et on n’a jamais dit à Aliou Cissé, si tu ne gagnes pas la Can, tu es mauvais. On n’a jamais dit ça à un coach africain ou européen. Aliou Cissé est depuis 3 ans le coach de la meilleure sélection africaine. S’il ne gagne pas la Can, on va dire que oui, il ne connaît rien, il a atteint ses limites. C’est une pression incroyable et j’espère que ça ne va pas être contre-productif. Au classement mondial nous sommes à la 20e place sur 192 pays. On est dans une bonne situation de gagner. Voilà pourquoi on veut qu’il gagne. On souhaite qu’il gagne. On dit que c’est le moment de gagner parce que, si on gagne maintenant, on ne l’aura volé à personne, ça va être une victoire largement méritée. Mais encore une fois, un sacre continental ne se décrète pas et il ne doit pas y avoir une injonction à la victoire pour Aliou Cissé.

Comment se passe pour vous cette aventure guinéenne au sein de Cis Groupe ?

C’est une belle aventure pour le moment. Ça fait quatre ans déjà que je suis là-bas. Et je peux dire que j’ai trouvé ce que je cherchais. J’avais besoin d’un nouveau challenge, de voir un peu le monde des médias du côté du management. J’ai toujours été un journaliste de terrain. J’étais devant les caméras et j’avais presque 25 ans de carrière et j’avais envie de voir comment ça se passe de l’autre côté, comment administrer un groupe de presse, comment fonctionne un média ? Et là, j’ai envie de dire que je suis servi parce que, j’ai vraiment découvert l’autre facette du monde des médias, les difficultés, les contraintes, les stress de fin de mois, de bouclage, de démarrage d’une émission, les projections, les programmations et les négociations de droit. C’est vraiment un autre monde. Ce n’est pas du journalisme du tout mais c’est un complément essentiel du monde des médias que je suis en train de découvrir.

Est-ce que cette expérience est différente de ce que vous faisiez avant dans votre carrière de journaliste sportif ?

C’est diamétralement opposé. Là, je suis dans le management pur et dur. Je suis dans la gestion d’une entreprise avec les contraintes. J’essaie de garder un peu mon côté journaliste parce que, ça c’est la passion. Donc, j’essaie de garder un peu la main en animant ou en participant à quelques émissions de temps à autre. Mais l’essentiel de mon travail, c’est justement le management de contenu des medias, de l’entreprise, la gestion quotidienne d’une entreprise. J’ai un peu l’habitude de travailler hors de chez moi. Dans les différents postes et rédactions avec lesquels j’ai collaboré, j’étais souvent amené à travailler dans beaucoup de pays africains. J’étais à TV5 pendant 6 ans. Et on était essentiellement tourné vers l’Afrique. Je suis revenu à la Rts et je suis reparti en France pour travailler pour Canal et avec une orientation purement africaine. Donc oui, j’avais l’habitude de travailler en dehors de chez moi. Ce que je cherchais, ce n’était pas de voir comment travaillent les autres. Et puis, c’est un métier universel. A la limite, on retrouve les mêmes difficultés, les mêmes contraintes au Sénégal qu’ailleurs. Et la vraie grosse difficulté, c’était d’arriver dans un média thématique. Ça, c’est une difficulté parce qu’il fallait quasiment tout créer. Créer des programmations, sortir des diktats des journaux télévisés, arriver à faire un programme sportif qui va occuper 80 % des programmes. On n’a pas de télévision thématique sport en Afrique. Les pages sportives, ce sont 3 à 4 minutes de journal, une émission hebdomadaire. Mais là, il faut créer un programme entièrement tourné vers le sport. Il faut remplir la grille avec du sport et là, ce n’étais pas la chose la plus facile. Donc ça fait partie aussi de l’aventure dans laquelle on s’est lancé.

Et là, vous êtes content de ce que vous avez fait dans cette chaîne ?

Absolument. Mais malheureusement, on est dans un métier où c’est le public qui juge. J’ai un très bon retour et ça correspond à peu près à ce qu’on a envie de faire. Maintenant, ça ne suffira plus. Le public est content, il apprécie, mais il faut aussi penser à la rentabilité de la chose, penser aux équilibres, à la fin du mois et aux annonceurs. Donc je découvre dans ce nouveau poste que le métier de journalisme, n’est pas simplement le retour, le feedback que le public te donne. Il ya le feedback des annonceurs, l’état des caisses. Et ça, c’est un nouveau type d’excitation, une autre aventure dans laquelle je me plais en tout cas vraiment pour le moment.

Justement, est-ce que votre chaîne a trouvé un modèle économique qui lui permet de fonctionner ?

Pour le moment oui mais il faut comprendre que c’est un peu difficile à dire encore. Les gens ne sont pas habitués à ne faire que du sport mais bon, on se diversifie également. On fait beaucoup de productions, création des contenus pour sortir du marché très restreint des spots publicitaires. Il faut se diversifier, se réinventer quasiment. Ce n’est pas l’eldorado mais ça va.

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