CULTURE / ART

PASSION DE LIBERTÉ, LES BONNES FEUILLES

Passion de Liberté », dernier ouvrage d’Abdoulaye Bathily qui, plus qu’une autobiographie, est tout à la fois la biographie et le portrait intime de sa génération, d’une jeunesse dans la ferveur de l’engagement politique et culturel. Tout autant, un ouvrage qui met à l’épreuve simultanément les sociétés sénégalaises et africaines, et son itinéraire propre, les soumettant au regard incisif et critique du militant et de l’historien dont les mémoires restent une réflexion et une méditation approfondies sur les «leurres et lueurs» de la démocratie sénégalaise. Sud Quotidien vous en livre quelques bonnes feuilles, avec en toile de fond le contexte politique actuel du Sénégal.

L ‘Alternance du 19 mars 2000 fut un moment exceptionnel dans l’histoire contemporaine du Sénégal. L’indépendance, en 1960, avait été acquise par la négociation et le transfert des compétences du pouvoir colonial au nouveau pouvoir de l’Union progressiste sénégalaise (UPS). Il n’y avait eu ni lutte armée ni vote. Le « oui » du referendum portait sur la Communauté franco – africaine imposée dans la confusion. Il avait été d’ailleurs peu suivi d’effet, puisque l’accélération des événements du siècle, au niveau continental, avait contraint le pouvoir colonial à octroyer aux colonies leur autonomie. Le vote du 19 mars 2000, en revanche, fut l’expression d’un acte historique de souveraineté, par lequel le peuple sénégalais montra à la face du monde sa volonté de changement, en rejetant, par un scrutin incontesté, près de quarante ans de régime socialiste. […]. Mais il n’a pas été que cela. Il fut surtout la capitalisation et l’aboutissement de luttes de plusieurs générations de patriotes qui ont dit “non!” à la fatalité.

À partir de 1998, il était devenu évident que le peuple sénégalais ne voulait plus être gouverné par« ce régime usé jusqu’à la corde», pour reprendre encore une fois la fameuse expression de Seydou Cissokho, le défunt secrétaire du PIT Sénégal. Les nombreuses contradictions au sein du régime, cumulées avec les défections d’une part, et les conditions de vie désastreuses des masses populaires, épuisées par les nombreux plans d’ajustement structurel, d’autre part, avaient fini par ouvrir la voie au changement. Le mérite en revenait au mouvement populaire, en particulier au pole des partis de gauche, qui a agi collectivement après avoir analysé intelligemment

LE PÔLE DE GAUCHE: LA CA 2000 ET LA CAMPAGNE ÉLECTORALE

La grève générale de l’électricité déclenchée par le Syndicat unique des travailleurs de l’électricité (Sutelec) en juillet-août 1999, de par son ampleur, provoqua la réaction du pouvoir. Ce dernier voulut en profiter pour mater la résistance syndicale, perçue comme un frein à l’application totale des mesures d’ajustement, dont les privatisations, en particulier celle de la Société nationale d’électricité du Sénégal (Senelec), devenaient le point d’orgue. Au-delà de la liquidation du syndicat, l’objectif du pouvoir était aussi de domestiquer les forces politiques de gauche ainsi que la société civile, principaux obstacles à ses velléités de redéploiement dans la perspective des élections de 2000, qu’il voulait gagner coûte que coûte et préparer ainsi la succession planifiée d’Abdou Diouf par Ousmane Tanor Dieng. Conscients des enjeux que cela représentait pour eux, et pour tous les partis, AJ/PADS, la LD et le PIT, rejoints par d’autres, décidèrent de passer à l’offensive. Comme première tâche, il fallait d’abord soutenir la lutte du Sutelec et des autres syndicats autonomes.

Comme seconde tâche, il fallait mettre sur pied un front politique de résistance afin de mobiliser toutes les forces de la société en vue d’un objectif unique : battre le régime aux élections de 2000 et réaliser l’alternance; ce qui, à l’analyse, nous semblait enfin possible. La rencontre du 30 août 1998 entre le PIT et la LD constitua le signal du départ de l’offensive des forces de gauche. Le communiqué commun PIT-LD/MPT peut être considéré comme un document historique à cet égard. […]

Par ailleurs, les conférences publiques tenues à travers le pays nous avaient convaincus de la disponibilité des masses et de la jeunesse, en particulier. De nombreuses réunions de concertation nous avaient persuadés de la nécessité d’inclure le PDS dans la dynamique ainsi lancée. Abdoulaye Wade, retranché dans son exil volontaire à Versailles (France), soumis au supplice de Tantale, après plusieurs échecs dans sa quête du sommet du podium, ne croyait plus en la possibilité d’une victoire électorale. Épuisé politiquement et financièrement exsangue après la campagne des dernières élections législatives de mai 1998, sur lesquelles il avait beaucoup misé, Me Wade n’entrevoyait plus d’avenir à sa carrière politique.

Son parti était tout aussi en lambeaux, déstabilisé par une hémorragie de désaffections à la suite du débauchage systématique de ses militants par le PS. En outre, des querelles internes opposaient les rares cadres qui lui restaient encore. Malgré tout, nous ne doutions pas qu’en mettant en commun les forces vives du pays, nous arriverions à constituer une force supérieure à celle du pouvoir. qui nous apparaissait désormais comme un colosse aux pieds d’argile. À l’occasion du discours d’ Abdou Diouf à l’Assemblée nationale française, dont il était l’invité, nous décidâmes, de concert avec le PDS, d’organiser une manifestation de protestation à Paris, au palais Bourbon. Du point de vue de la mobilisation, le succès fut limité; mais il fallait. en dépit de ce demi-échec, persévérer.

Quelque temps plus tard, nous prîmes alors, Amath Dansokho, Landing Savané et moi-même, l’initiative de monter à Paris pour inviter Abdoulaye Wade à une discussion sur les perspectives électorales et la nécessité de créer un front de lutte, dont il serait le candidat unique, porte-drapeau. La rencontre eut lieu à mon hôtel, le Califomia Saint Germain. sis 32, rue des Écoles, presque en face de la librairie Présence africaine, dans le 5e arrondissement de Paris. Cet établissement hôtelier s’appelle désormais «Les Bulles de Paris». Wade exprima ses doutes sur notre projet de victoire aux élections de février 2000. «Je n’ai plus d’argent, le PS va encore gagner», se lamentait-il, désabusé, sans illusions. Nous lui expliquâmes que, de notre point de vue, l’argent seul ne garantissait pas la réussite d’une campagne électorale; à notre avis, la volonté du peuple sénégalais de se débarrasser du PS était plus déterminante; il nous suffisait de nous organiser.

Nos conférences de précampagne nous avaient montré que les masses populaires réagissaient positivement. Nous lui demandâmes de rentrer avec nous au pays pour lancer la campagne avec les modestes moyens dont nous disposions, afin de sonner la mobilisation des populations, impatientes de se battre. Il finit par dire «oui», mais de l’extrême bout des lèvres. Un mot sur mes rapports avec ces lieux, témoins privilégiés d’un ornent important de l’histoire de l ‘Alternance, Au cours de l’été 1968, Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine, en vacances à Dakar, me fit savoir par le professeur Vincent Monteil, qui l’avait reçu à l’IFAN, , son souhait de me rencontrer à son domicile dakarois, situé à la Sicap Amitié. Naturellement, je n’hésitais pas un seul instant à rencontrer cette personnalité mythique du monde intellectuel noir de l’époque. Il me dit tout le bien que le professeur Monteil pensait de moi et m’invita à passer le voir à la librairie, à la première occasion que j’aurais de me rendre à Paris. Il pourrait m’aider, au besoin, dans la réalisation de mes projets d’études. Je l’en remerciais chaleureusement. Malheureusement, cette rencontre parisienne n’eut jamais lieu.

Par attachement à Présence Africaine, pour ce que cette institution culturelle représentait, j’avais fait du Quartier latin le centre de gravité de mes mouvements à Paris. Ainsi, je fixais mes rendez-vous à la librairie ou au café d’en face. J’avais un autre lien affectif avec Présence Africaine, par un couple de camarades et amis, Anna Gaye -apparentée à la famille d’ Alioune Diop- et son époux Rawane Fall. Les Fall étaient des étudiants militants fondateurs de la LD, quand ils étaient encore à l’université de Dakar. Ils étaient venus à Paris à la suite des événements de 1971, pour poursuivre leurs études. Ils faisaient patie de mes hôtes naturels parisiens.

Par un heureux concours de circonstances, un autre camarade, Babacar Sine, dit Doudou, se trouvait à Paris en 1972, comme associé à Présence Africaine, dans le cadre de la préparation du 2è Festival panafricain des arts et de la culture, qui devait se tenir à Lagos en 1977. La librairie lui avait affecté un bureau, en face de “Présence Africaine”, de l’autre côté de la Rue des Ecoles, qui était devenue très vite une sorte de grandplace des intellectuels sénégalais et africains. Autant de raisons qui expliquaient mon choix de l’hôtel California Germain, 32, Rue des Ecoles, en ce mois de septembre 1999, pour notre rencontre avec Wade. Rencontre qui fut le point de départ de la “Coalition Alternance 2000” , en abrégé “CA 2000”. En prenant congé de nous et avant d’aller rejoinder sa Peugeot 205 garée de l’autre côté de la rue, Wade nous tint ces propos: “je vous remercie. Je vais tenter encore une fois. Si on gagne, je ne ferais qu’un mandat. J’ai soixante-quatorze ans. Je vous laisserai à vous les jeunes, le soin de continuer. Je vais donc rentrer bientôt pour la campagne. En attendant, je vais chercher un peu d’argent pour contribuer au frais de mobilisation des populations à raison de 50 000 ou 100 000 francs par communauté rurale. Pour le moment, personne ne semble disposé à m’aider”. A quoi, nous avons répondu: “Ablaye, argent ou pas argent, nous t’attendons le plus tôt possible”. Nous avons attendu plusieurs semaines avant de le voir débarquer enfin à Dakar.

Chaque fois que nous lui demandions au téléphone quand il rentrerait, il annoncait toujours une date différente de celle qu’il avait avancée la veille. Pendant ce temps, nous mimes sur pied un état-major de campagne électorale et trouvâmes le nom de baptême de notre coalition: «Coalition Alternance 2000» (CA 2000).

Nous organisâmes une journée d’études chez Amath Dansokho pour élaborer une stratégie de victoire axée sur la distribution suivante des rôles :

– Le Parti de l’indépendance et du travail (PIT) était chargé de diriger la commission «Programme» ;

– And-Jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme (AJ/PADS) la commission électorale;

– La Ligue démocratique/Mouvement pour le parti du travail (LD/MPT) la commission «Gestion de la victoire».

En l’absence de Me Wade, les querelles entre dirigeants s’intensifiaient au sein du PDS, notamment entre Idrissa Seck et Aminata Tall. J’ai appelé Me Wade au téléphone pour lui demander de mettre de l’ordre dans son parti. Pendant que nous nous échinions à rassembler le peuple autour de sa candidature, les responsables de son parti ne trouvaient rien de mieux à faire que de s’entredéchirer. Il m’a assuré qu’il les appellerait à ce propos et, que d’ailleurs, il leur demanderait de venir me rencontrer. Idrissa Seck et Aminata Tall sont venus effectivement me voir à mon domicile, mais séparément. Chacun me donna sa version des faits. Pour Idrissa Seck, il s’agissait principalement de restructurer le PDS, pour en faire un «parti moderne», tandis que, pour Aminata Tall, «Idrissa est autoritaire; il ne respecte pas les gens ».

À tous les deux, j’ai rappelé que le moment n’était pas à ce genre de considération; qu’il fallait absolument taire ces petites bisbilles pour s’ atteler à la réalisation de ce que les Sénégalais attendaient de nous : l’accueil de Maitre Wade et le lancement de la campagne électorale, une urgence absolue. À la suite de mes rencontres avec l’un et l’autre, Idrissa Seck et Aminata Tall ont mis en sourdine leurs différends, en public tout au moins. Je les connaissais bien tous les deux. Aminata était l’épouse de mon collègue, aîné et ami, l’historien Mbaye Guèye. Nous avions des relations d’affection et de respect réciproques. Mbaye Guèye fut, avec Cheikh Ba, Souleymane Diarra, Oumar Kane et Elimane Kane (de Mauritanie), l’un des premiers assistants africains du département d’histoire de l’université de Dakar, en 1967. Nous, étudiants africains, en étions très fiers. […]

Partager Facebook Twitter Pinterest LinkedIn WhatsApp

Articles similaires

Laisser un commentaire

Bouton retour en haut de la page
%d blogueurs aiment cette page :