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LE TANNAGE, UN DOMAINE RÉSERVÉ DES FEMMES MAURES À GOSSAS

A Gossas, dans la région de Fatick (centre), le tannage est l’apanage des femmes de la communauté maure, qui s’adonnent à cette activité fortement énergivore dans des conditions difficiles, sur des sites peu sécurisés, sans la garantie de débouchés pour leurs produits et, par conséquent, de gains à la hauteur de leurs efforts.

Le principal site de tannage de Gossas se trouve à la périphérie du quartier Diakhao, dans la partie sud du stade communal, à quelques centaines de mètres des habitations.

Une cohabitation a priori difficile, d’autant plus que dès ses premiers pas sur le site, le visiteur se trouve pris dans une très forte odeur que dégagent les peaux de mouton, de chèvre et de vache des suites d’une longue exposition au soleil.

Des dizaines de peau déjà façonnées sont étalées au sol à l’aide de petits piquets en bois, pour les sécher par une chaleur d’étuve qui rend encore plus difficilement respirable l’air des lieux.

Sur le site en question, une demi-douzaine de femmes sont à l’œuvre pour tanner des peaux venues de Dakar, avant de les sécher.

Aïcha Sy, la cinquantaine révolue, est l’une de ces dames trouvées sous une tente en tôle soutenue par des barres de fer rongées par la rouille, occupées à ce travail ‘’très difficile’’.

Elle pointe ensuite un récipient en bois ayant la taille d’un seau de 20 litres. ‘’Il contient 20 peaux de mouton que je dois tanner aujourd’hui’’, lance-t-elle, les mains protégées par des gants.

Mme Sy explique que les tanneuses s’approvisionnent en matière première à Dakar, où elles achètent les peaux à des prix variant entre 300 et 500 francs CFA l’unité. Elles sont ensuite acheminées aux premières heures par des ‘’horaires’’, voitures de transport en commun qui font la navette entre la capitale et le reste du pays.

Le travail proprement dit obéit à tout un processus précis et ‘’exige beaucoup d’efforts’’, à la fois physiques et financiers, souligne Marème Fall, une autre tanneuse qui s’invite à la discussion sans se faire prier.

Apès réception des peaux, « elles sont placées dans ces gros récipients en ciment et mélangées à de la chaux vive ou à du gaz usager (l’acétylène, C2H2) utilisé par les tôliers, ce qui les débarrasse des poils’’, explique Mme Fall. Elles sont ainsi laissées dans ce mélange ‘’pendant une journée’’, comme pour les mariner, dit-elle.

‘’Une fois les peaux débarrassées de l’essentiel de leurs poils, nous grattons ce qu’il en reste avec une lame en fer (…) C’est une activité très physique’’, ajoute Marème Fall.

Les peaux sont ensuite replongées dans ces récipients en ciment remplis d’eau et contenant beaucoup de graines de vachellia nilotica, une espèce végétale appelée ‘’nébnéb’’ en wolof. Cette plante, mélangée à l’eau, a la réputation de rendre la peau à tanner malléable, douce et facile à façonner.

’Nous achetons le sac de ‘nébnéb’ à 15.000 francs CFA l’unité, et on en utilise beaucoup’’, or, ‘’cette année, ce produit se fait rare, en trouver est difficile alors qu’il est indispensable à notre travail’’, affirme Marème Fall.

Les peaux ‘’restent dans ces récipients pendant plus d’une journée, c’est-à-dire jusqu’au lendemain, pour être retirées’’, explique la tanneuse quarantenaire, qui avait à ses côtés un tas de graines de vachellia nilotica déjà utilisées.

‘’Moins de risques’’

Le tannage proprement dit commence une fois les peaux retirées de ce cocktail d’eau et de ‘’nébnéb’’. ‘’Un travail qui peut durer une journée entière en fonction de la quantité à tanner’’, poursuit-t-elle.

Il faut ensuite enlever les dernières impuretés restées sur la peau, ‘’les lambeaux de chair, de graisse, etc.’’

Une fois tannées, les peaux sont mélangées à du sel pour ensuite être lavées à l’eau claire, dans trois bassines, puis elles sont asséchées complètement, ce qui peut durer plusieurs jours en période d’hivernage en raison de la pluie.

Suivant ce procédé, chaque tanneuse est capable de transformer une cinquantaine de peaux par jour, selon Marème Fall.

Ce travail terminé, un autre bien plus difficile les attend, qui consiste à trouver des débouchés à leurs produits. Et pour cause, chacune des tanneuses du site du quartier Diakhao ‘’dispose d’au moins 500 peaux déjà façonnées, qui attendent d’être vendues depuis le début de la pandémie de Covid-19’’ au Sénégal, en mars 2020.

‘’C’est un énorme manque à gagner pour nous qui n’avons pas beaucoup de moyens’’, se désole Marème Fall, dans un touchant aveu d’impuissance.

Plus que l’investissement physique nécessaire pour cette activité, c’est surtout les conditions de travail des tanneuses qui préoccupent davantage, leur site n’étant pas sécurisé. Sans compter la proximité d’un étang et d’un tas de buissons qui en font un repaire de serpents et d’autres reptiles dangereux.

‘’Une fois, un gros serpent s’est enveloppé au milieu de nos outils de travail. Avant que les sapeurs-pompiers ne soient alertés, le reptile s’est faufilé dans les buissons et a disparu. Cela est arrivé plusieurs fois’’, raconte Mounine Fall, l’une des tanneuses.

‘’Nous n’avons, malgré tout, que ce travail à faire. Nous ne savons faire que ça, malgré les difficultés. Nous ne faisons que ça depuis des années’’, dit-elle.

Les tanneuses affirment n’avoir jusque-là reçu aucune aide des autorités, si ce n’est la tente sous laquelle elles travaillent, qui leur avait été offerte par l’actuel maire de Gossas, avant qu’il ne soit élu.

Elles disent en revanche avoir entamé un partenariat avec la Caisse nationale de crédit agricole du Sénégal. Mais faute de débouchés pour les peaux tannées, elles n’ont pas pu honorer à temps le remboursement des dettes contractées. Les tanneuses sont ainsi obligées de travailler sans accès au crédit bancaire.

‘’Cela comporte moins de risques’’, reconnaît Mounine Fall, ajoutant : ‘’Nous disposions d’un GIE (groupement d’intérêt économique), qui s’appelait ‘La Tanneuse’. Mais à cause des problèmes financiers, il ne fonctionne plus.’

aps

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