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Abdoul Mbaye, ancien premier ministre et président de l’alliance pour la citoyenneté et le travail : «Les budgets 2023 et 2024 sont faux parce que…»

Abdoul Mbaye, ancien Premier ministre du tout premier gouvernement du président Macky Sall, par ailleurs président du parti Alliance pour la citoyenneté et le travail (ACT), trouve faux les budgets 2023 et 2024 puisque bâtis sur des données fausses. Dans cet entretien accordé à Sud Quotidien, l’ancien directeur général de la Banque de l’Habitat du Sénégal (BHS) revient aussi sur les tournées économiques du président de la République, des actes qu’il qualifie de «mesquins». Candidat déclaré à la candidature pour la présidentielle de février 2024, Abdoul Mbaye se propose de faire un «mandat de transition de 5 ans» comptable pour restaurer la République et élaborer une nouvelle Constitution, conformément aux conclusions de la CNRI.    

Dans une de vos sorties, vous affirmez que le budget 2024 n’est pas sincère. Sur quoi vous vous fondez pour une telle assertion? 

Tout d’abord, il est important de rappeler que la donnée principale pour l’établissement d’un budget, c’est le Produit intérieur brut (PIB) nominal projeté pour l’année à venir puisqu’on est dans un budget et qu’on parle de futur (de prévisions). Sur cette base, les recettes sont calculées en fonction du Pib nominal et principalement en fonction d’un taux de pression fiscale. Ensuite viennent les dépenses. Et de ce point de vue, on attend d’un gouvernement responsable qu’il évite des dépenses excessives pouvant conduire à un déficit excessif, avec des problèmes de financement que cela peut causer. Pour rappel, en 2023, nous étions en année électorale. Et le budget avait été bâti sur un Pib nominal de 10,1% ; du jamais vu au Sénégal. Je crois également que, d’ailleurs, en termes de Pib réel au niveau de la sous-région, c’était quelque chose d’incroyable, qui avait été faussement justifié par le démarrage de l’exploitation du pétrole sur le dernier trimestre de l’année. Ce démarrage n’ayant pas eu lieu, en toute logique, il était nécessaire, dès lors qu’on a constaté que ce taux de croissance n’allait pas pouvoir être atteint, que le pétrole n’allait pas pouvoir démarrer son exploitation, une Loi de finances rectificative (LFR) s’imposait de facto. Et en toute cohérence, il était nécessaire de revoir les choses, en initiant une Loi de finances rectificative (LFR) dès lors qu’il apparaissait claire que ce taux de croissance n’allait pas pouvoir être atteint, puisque l’exploitation du pétrole n’allait pas pouvoir démarrer. Et c’est comme ça que ça se passe dans tous les pays du monde. Pour dire que vous aviez un budget, vous l’établissez à partir d’une prévision d’évolutions du Pib nominal, donc du Pib réel et du taux d’inflation, et ce, en fonction de l’évolution en cour d’année, s’il y a grosse mise en cause, que vous puissiez réviser votre budget pour le rendre réaliste. L’illogique dans tout ça, c’est qu’il n’y a pas eu de LFR. Et pourtant, ils ont considéré que le taux de croissance allait être limité à 4,1%. Sous ce rapport, c’est totalement anachronique, totalement irréaliste. La conséquence qui découle de tout ça, c’est qu’en réalité on ne peut pas aujourd’hui avoir des chiffres exacts concernant les vraies recettes perçues et surtout le vrai déficit.

A combien se chiffre le déficit ?

Ce déficit était évalué à 1045 milliards de francs CFA. Mais, aujourd’hui, on ne sait pas ce qu’il en est devenu réellement, compte tenu du fait qu’il y a eu moins de recettes attendues, à cause de la baisse de la croissance en 2023. Fort de tout cela, la présentation du budget 2024 aurait dû être l’occasion pour le gouvernement de partir des chiffres réalistes. Mais, puisqu’il n’y a pas eu de LFR, ils ont considéré comme base de calcul, pour 2024, les données de la LFI de 2023. Donc, le budget 2023 est faux, puisque eux-mêmes ils ont dit que c’est faux, parce que calculé sur une prévision de croissance de 10,1% ; alors qu’elle est attendue à 4,1%. De ces données fausses, ils ont construit un château de cartes irréel et fragile, sur la base de données fausses non corrigées non réajustées, pour le budget 2024.

Vous dites que le budget 2024 est faux puisque bâti sur la base des données de celui de 2023 qui, elles-mêmes, sont fausses. Quelles peuvent être les conséquences de tout cela sur les populations ?

Je pense que ça empêche un pilotage objectif et ça soumet la décision à des priorités qui ne sont plus celles du peuple mais plutôt celles de certains de nos gouvernants. Ça va dans tous les sens et, évidemment, c’est le peuple qui trinque.

Présenter un faux budget, est-ce une volonté de plaire au prince ou alors un vouloir du roi ?

Il n’y a qu’un seul exécutif, un seul budget présenté en Conseil des ministres pour approbation. Ce budget est approuvé en Conseil des ministres, avant d’être examiné pour ensuite être adopté par l’Assemblée nationale. Donc, c’est l’exécutif qui est responsable. Et je pense sincèrement que ces incohérences ne peuvent pas passer sous le nez du Premier ministre et du président de la République puisqu’ils ont dans leurs cabinets respectifs des conseillers capables de lire et de relever ces incohérences. De ce point de vue, il est inacceptable qu’à ce niveau de responsabilité qu’on laisse passer certaines choses.

Vous soutenez mordicus que le budget de 7003,6 milliards est faux et pourtant il vient d’être adopté par l’Assemblée nationale. Quelles peuvent être les répercutions ?

Ce budget adopté est tout simplement une catastrophe. Certes, le taux de croissance du Pib a été révisé à la baisse, mais ils ont conservé le montant du Pib, chiffrés à 19 008 milliards. Ce qui veut dire que cette base est fausse. Sur cette base du Pib fausse, ils ont appliqué un taux de croissance de 9,2%, qui lui-même est irréaliste. Mais, même à supposer que le réalisme du taux puisse donner lieu à débat, au moins la base est fausse. Et eux-mêmes le confirment puisqu’ils disent que ce n’est pas un taux de 10,1% mais un taux de 4,1%. Donc, la base est fausse. Ce qui veut dire que le Pib nominal retenu pour 2024 est faux. Et malheureusement, c’est à partir de ça qu’ils déterminent le niveau de recettes, le niveau de dépenses, et le niveau de déficit. En clair, ils ont sous-estimé le niveau de déficit. A regarder de près le budget, il apparaît des choses notoirement fausses et des chiffres qu’ils cachent. Par exemple, le taux d’endettement, le stock de la dette qui habituellement était indiqué.

A quatre mois de quitter le pouvoir, le président Macky Sall initie des tournées économiques, promettant des investissements massifs aux populations. Quelle lecture vous en faites ?

Je suis vraiment atterré. D’abord parce qu’il y a une forme d’injustice et une façon de donner une longueur d’avance à son candidat par rapport à l’opposition. Je rappelle que ces pratiques ne sont pas nouvelles puisque, dans le passé, ils l’ont fait en éliminant, en bloquant d’autres. Ce sont des actes mesquins. Donc, il n’y a rien de surprenant en eux. Toutefois, ils oublient que les Sénégalais n’aiment pas l’injustice. Et ils le réaliseront au soir du 25 février 2024. Ce qui est étonnant dans tout ça, on a l’impression que c’est le président Macky Sall qui est en campagne alors qu’il a choisi son candidat. Tout ceci porte à croire qu’il a échoué ou alors il n’est pas prêt à quitter.

Dans les régions de Kédougou, Kaolack… le président de la République a annoncé des investissements à coût de milliards en 3 ans, alors qu’il quitte le pouvoir sous peu. Quel commentaire ?

C’est à ce niveau qu’il y a problème. Injecter des montants aussi importants en trois ans me parait irréalisable, au moment où le Sénégal cherche à réduire son taux d’endettement pour le ramener à un niveau soutenable. Donc, inférieur à moins de 70%, tel que préconisée par la norme de l’Union économique monétaire ouest africaine (UEMOA). Très sincèrement, je ne vois pas comment il serait possible de mobiliser ces montants dans une perspective triennale. Certes, étant déjà en pré-campagne, il lui est loisible de promettre pour son dauphin. Mais, je dois avouer qu’il sera très difficile d’y arriver en temps de raréfaction de ressources.

Certaines voix s’élèvent pour émettre  l’idée d’un report de la présidentielle de février 2024. Qu’en pensez-vous ?

Venant d’un membre de la coalition Bennoo Bokk Yaakaar (BBY), qui propose qu’on joue les prolongations, alors qu’on a perdu le match, ça peut se comprendre aisément. Par contre, je ne pense pas que cela puisse être la posture d’un opposant. C’est ma position et je l’exprime de façon très claire parce que les causes évoquées pour justifier un éventuel report de la présidentielle, pour valider le maintien du président Macky sall au pouvoir, sont des causes crées par Macky Sall lui-même.

Donc, je ne vois pas comment on peut lui dire reste au pouvoir, pour avoir créé les conditions d’y rester. Lui-même sait que le report ne dépend pas de lui. Nous se sommes pas prêt pour un quelconque report de la présidentielle. Je crois que le Sénégal doit s’engager dans une nouvelle ère et ça devient impératif. Et, à cet égard, il doit tout faire pour qu’il y ait une alternance, prenant en charge la solution des problèmes posés par son régime.

L’opposition malmenée semble se perdre elle-même dans des coalitions ou synergies interminables. Pensez-vous que les Sénégalais s’y retrouveront ?

Moi-même, de l’autre côté, je m’y serai perdu. Parce que ça semble aller un peu dans tous les sens. Nous avons Yewwi, Wallu, F24, FITE et je pense qu’on n’aurait dû faire un peu l’économie d’un nouveau groupe en restant dans des coalitions dont la configuration est acceptée par le public. A ce propos, il faut admettre que la coalition BBY a réussi à maintenir cette unité pendant de longues années. Pour l’opposition, tout allait bien jusqu’au moment où d’aucuns ont décidé d’aller au dialogue et d’autres non. Franchement, j’admets que les sensibilités sont différentes, mais il est bien possible de s’unir pour l’essentiel.

Pour cette présidentielle, on dénombre une pléthore de candidats déclarés. Comment cautionner cela ?

A ce jour, nous sommes à près de 260 candidats à la candidature, si je ne m’abuse. Et c’est un marathon de 100 km. Certains vont renoncer et d’autres seront candidats. Parce que les obstacles à franchir vont l’être sous peu. Et la configuration finale sera connue. Et on saura véritablement qui est candidat et ne l’est pas. Pour ma part, j’avoue que nous avons un projet assez spécifique qui, si nous passons l’obstacle des parrainages, nous serons candidat pour un mandat de transition de cinq ans. Un mandat de transition parce que nous considérons que la démocratie a été trop malmenée. L’Etat de droit du Sénégal a trop souffert pour qu’on puisse faire l’économie d’une transition visant à restaurer notre démocratie. Et à remettre notre économie sur les bons rails. Ce mandat sera bien comptable.

Pourquoi un mandat de transition ?

Parce qu’elle serait en ce moment-là consacrée à la mise en place d’une nouvelle Constitution. Nous en avons besoin parce que celle-ci a été malmenée pour avoir connu six modifications en douze ans. C’est énorme! Dès lors, il est important qu’on revienne à une Constitution de qualité. Un travail important a été fait dans ce sens par la Commission nationale de réformes des institutions (CNRI). Bref, cette nouvelle Constitution tendra vers la réduction des pouvoirs du président de la République, pour qu’il ne se prenne plus comme un roi capable de tout faire, et aller également vers la redevabilité du président de la République dans l’exercice de ses fonctions, allant même jusqu’à sa destitution en cas de non-respect de ses charges, de même que le renforcement des pouvoirs de l’Assemblée nationale.

PAR JEAN PIERRE MALOU

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