BAL MASQUÉ DES DEVISES




La BCEAO se projette. Longtemps emmurée dans un épais silence, la Banque centrale met en mouvement sa volonté d’interagir avec les Etats pour sortir de la récession en relançant les économies de la sous-région durement frappées par la crise sanitaire du Covid-19. Le gouverneur, l’Ivoirien Tiémoko Meyliet Koné, sort ainsi de sa réserve par devoir pour souligner la politique monétaire en cours et les leviers utilisés dans la nécessaire régulation.

Le caractère mondial de la crise n’épargne pas les avoirs extérieurs desdites banques centrales communément appelés des réserves de change. Détenues en devises étrangères (ou en or) via le Trésor français pour ce qui est du franc CFA, ces réserves de change interviennent en cas de « coup dur ». Leurs placements sous d’autres cieux rapportent des intérêts.

A combien s’élèvent ces réserves de change ? Nul ne le sait, à l’exception des autorités monétaires qui, de tout le temps ont rassuré les opinions africaines sur la stabilité de la zone sans s’avancer sur des chiffres précis. Les autorités politiques aussi sont tenues au courant, à l’image du Président Alassane Ouattara, qui fut en son temps un exubérant gouverneur de la Banque des banques.

En général ces avoirs servent à couvrir les besoins d’importations des pays membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). C’est l’un des secrets les plus gardés. La réserve de devises a d’autres finalités également : maintenir la confiance des marchés et résister aux chocs multiples (crise du crédit, inflation et aléas conjoncturels).

Mais la France, engagée à restituer les avoirs de la Bceao sur la base des accords de réforme du CFA conclus au mois de décembre 2019, a donné le ton des transferts de réserves avec 5 milliards d’euros livrés fin avril à la Banque centrale. Le Ministre français des Finances, Bruno Le Maire séjournait au même moment à Abidjan où il a été reçu en tête-à-tête par le même Ouattara. Les dits accords mettent fin à la centralisation d’une partie des réserves de change de la Bceao dans un compte logé à la Banque de France. Cette opération, longtemps perçue comme une incongruité financière, gênait tout le monde.

Paris se cachait derrière son petit doigt pour continuer à surveiller les moyens de puissance de l’Afrique de l’Ouest. Laquelle, ne pouvait disposer à sa guise de ces avoirs sans l’aval (bien entendu) de la Banque de France qui veille au grain. En clair, elle avait son mot à dire sur d’éventuelles utilisations des réserves qu’elle détient.

Les derniers accords ont levé cette hypothèque qui permet à la BCEAO de rapatrier ces fonds en en faisant désormais un instrument de financement ou d’investissement. A l’évidence, cela affectera à la baisse ses propres taux directeurs, principalement le taux de refinancement. La France s’accommode de cette nouvelle donne. Elle est le signe d’une évolution des rapports sous une forte pression de courants radicaux très bruyants en Afrique.

La clôture des comptes de réserves ouvre de ce fait un nouveau chapitre d’affirmation accrue de l’éco censé remplacer à terme le CFA décrié pour ses « tares congénitales ». Une clarification s’amorce ainsi. Jusqu’où iront les dirigeants et les responsables, de part et d’autre ? L’éco souffre encore d’un déficit d’unanimité. Il s’y ajoute que le calendrier, initialement adopté, reste assujetti à de constantes modifications qui retardent encore sa mise en œuvre effective. En outre certaines réserves sont toujours vives à l’égard du processus de transformation monétaire.

A ce sujet, le Nigéria, le Ghana et la Guinée de Alpha Condé, compte tenu de leurs poids respectifs, pèsent lourds dans l’émergence d’une nouvelle monnaie représentative des dynamiques en cours et reflet des inflexions de parcours de l’économie de la Cedeao, forte de 17 pays membres aux situations économiques différentes et contrastées. Donc difficiles à harmoniser d’un trait. En revanche, ce retour de fonds, une fois clos, correspondra à une injection de liquidités dont a bien besoin l’économie de la sous-région pour envisager la relance économique après plus d’un an de récession.

A quoi s’expose une économie surliquide ? Certains redoutent un « gonflement » de la masse monétaire avec une crainte de dépréciation qui nuirait au ratio de solvabilité des entreprises. D’autres tablent sur une hausse des dépôts ou un accroissement des billets en circulation, situation qui n’incite guère à une rémunération des dépôts.

D’autres encore, plus réalistes, considèrent que cette abondance de liquidités ne nuit pas. Au contraire. Selon eux, la Banque centrale peut prêter aux établissements de crédits ce qui aurait pour effet de réduire le niveau des taux d’intérêt en rendant le coût du loyer de l’argent moins onéreux, moins prohibitif, donc accessible aux usagers afin de desserrer l’étau financier.

Dans la nouvelle conjoncture qui se dessine, l’Afrique est en ligne de mire des entreprises asiatiques solidement soutenues par leurs banques centrales. La Chine, pays de la soie et de la dentelle, raffine sa démarche pour s’ouvrir les vastes marchés d’un continent en progression, vu sous l’angle de l’expansion des actifs financiers. Naturellement, Pékin renonce à jouer un rôle monétaire pour ne privilégier que son chéquier.

La Bceao et d’autres banques centrales du Nigéria, d’Afrique du Sud, d’Ethiopie, du Kenya sont averties : faute de réactivité face à une économie exsangue, les « sauveurs » viendraient d’ailleurs ramasser la gamelle. Que vaudront alors nos milliards de réserves si, aux lenteurs de décaissement s’ajoute une défiance orchestrée par des forces de rupture qui avancent masquées, hélas ?

Le Gouverneur Koné de la Bceao a donc du plain sur la planche. En d’autres termes, la Banque centrale doit être gouvernée par la lucidité adossée à l’anticipation pour cerner les enjeux et les dangers à venir. C’est là une des missions assignées à une Banque centrale censée lire l’avenir à partir d’un présent à construire dans la douleur, dans l’épreuve et dans le labeur. Une rude compétitivité entre devises se déroule à l’échelle planétaire.

Le dollar US était l’unique devise depuis la fin de la seconde guerre mondiale. La monnaie américaine a eu ses heures de gloire et son âge d’or incomparable en représentant près de 60 % des réserves de change allouées dans le monde. L’euro est venu en 1999 lui contester ce monopole en grignotant des parts à hauteur de 18 % des réserves de change disponibles. Avec le yen, qui reflétait à son tour la puissance de l’économie nippone, les réserves de change s’ajustaient à l’équilibre perturbé toutefois par le refus de la Chine de divulguer la répartition de ses propres réserves de change. L’intention est claire : ce refus traduit un soupçon vis-à-vis des politiques monétaires occidentales.

On le voit, les intentions cachées sont difficiles à pénétrer ou à déchiffrer. Surtout à un moment où, toutes proportions gardées, les réserves non allouées et non estimées croissent continument. Nos experts sont avisés : les batailles du futur se livrent aujourd’hui sur fond d’intelligences collectives.




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