GESTION DE LA COVID AU SÉNÉGAL, DÉFAILLANCE ÉTHIQUE SUR TOUTE LA LIGNE




#SilenceDuTemps – Le Sénégal est de plain-pied dans la troisième vague de la pandémie. Les chiffres annoncés depuis le début du mois de juillet ne laissent plus aucun doute. Cette augmentation du nombre de cas positifs (communautaires, importés et cas graves), était prévisible. La tendance est mondiale.

Au Sénégal, l’argument de la surprise agité depuis la confirmation du premier cas de Covid-19 en mars 2020 est intolérable et léger. Le Sénégal doté de spécialistes qui ne sont pas censés ignorer que l’existence d’un seul cas actif dans le monde peut être l’occasion d’une nouvelle flambée a eu une attitude très attentiste. Rapporté au jargon de la santé publique, notamment aux principes qui guident la prise en charge des questions y afférentes, on peut dire que la précaution n’a jamais été appliquée.

Chez nous, la troisième vague est arrivée dans un contexte de relâchement total : non-respect des gestes barrières, non-port de masques, rassemblements en tout genre (politique, sportif, privé, etc.).

Les rares Sénégalais qui suivent encore l’évolution de la situation sanitaire liée à la pandémie à Covid-19, anxieux, s’interrogent : durant les courts moments de répit entre la première et la deuxième vague, quelles stratégies ont été mises en œuvre par l’État, en termes de précaution et prévention, pour davantage sensibiliser, conscientiser parce qu’ils sont nombreux ceux qui doutent encore de l’existence de la maladie. Mais surtout communiquer à travers tous les canaux disponibles pour faire face à l’infodémie, qui a aussi porté un coup très dur à l’efficience des différentes stratégies de riposte mises en œuvre.

Les Sénégalais veulent savoir quelle option comportant des mesures politiques et techniques pertinentes mettre en œuvre et comment, afin d’amoindrir l’impact de la troisième vague et prévenir les prochaines ?

Par rapport à la vaccination, qu’est-ce qui est mis en œuvre pour obtenir l’adhésion des populations très réfractaires, à condition que le vaccin soit disponible. À la date du 10 juillet, le Sénégal avait à peine atteint le taux de 6 pour cent de couverture vaccinale, alors que ceux qui avaient pris la première dose du vaccin AstraZeneca sont dans l’attente de la seconde à cause d’une rupture. Et pour le vaccin Sinopharm la tension est nette.

Mais le fond du problème, c’est l’absence d’éthique dans la gestion de la Covid au Sénégal depuis le début. Dans une interview accordée à Seneplus Tv  (https://www.youtube.com/watch?v=cjlS-yiD7Y8&t=569s) en juillet 2020, le Professeur Abdoul Kane, chef du service cardiologie de l’hôpital Dalal Diam, président de la Société Sénégalaise de Cardiologie et président de la Coalition pour la Santé et l’Action sociale le déplorait en ces termes : « notre pays pourrait circonscrire le mal si on mettait plus d’éthique, plus d’empathie et moins de politique dans la gestion à l’époque trop verticale de la pandémie ». Sur ce dernier point, il avait vu juste puisque les hôpitaux ont été très vite saturés avant que le ministère de la Santé n’envisage une gestion extra hospitalière, donc à domicile, des cas positifs et aussi la mise en œuvre d’une approche communautaire. Le premier écueil a été la médicalisation de la riposte.

L’éthique, en santé publique ratisse très large ; elle s’intéresse plus à la population qu’à l’individu, plus à la perspective communautaire qu’à la perspective individuelle, plus aux déterminants sociaux qu’à l’action et la responsabilité individuelle. L’éthique renvoie à des questionnements qui permettent de prendre les bonnes décisions avec mesure et dans le respect des droits et de la dignité humaine, et pour le bien de tous. Ce sont des orientations qui doivent venir au secours de la décision. En santé publique, la décision est toujours politique et c’est là que se trouve tout l’enjeu de l’éthique, c’est-à-dire la dimension ontologique des actions.

La question éthique s’est posée avec beaucoup d’acuité dans tous les aspects de la gestion de la Covid, notamment la précaution et des mesures de prévention, la disponibilité des tests de diagnostic, la prise en compte d’un volet important que constitue la recherche clinique pour trouver un traitement. Est-il besoin d’évoquer le peu de moyens alloués à nos chercheurs ?

Il est d’ailleurs heureux d’apprendre que le Sénégal disposera d’une usine de production de vaccins contre la Covid-19 et d’autres maladies endémiques ; les premières doses sont attendues en 2022. C’est tant mieux puisque l’Afrique pourra désormais compter sur ses propres moyens et son expertise pour s’en sortir à l’occasion de prochaines épidémies ou pandémies. Mieux vaut tard que jamais.

Déjà, depuis 2018, l’organisation annuelle du forum galien Afrique pour la recherche et l’innovation dont la présidente du Comité scientifique est le professeur Awa Marie Coll Seck, offre une plateforme d’échanges scientifiques de haut niveau sur des questions d’intérêt commun, les priorités de notre continent pour les Africains et par les Africains. L’Afrique peut et doit trouver les ressources et nouer des partenariats pour développer l’industrie pharmaceutique locale, miser sur les transferts de technologies, les échanges et transferts de connaissances, etc. Des créneaux qui n’ont pas été exploités, nos gouvernants se limitant à tout attendre de l’extérieur.

Pour vaincre la Covid, un devoir de responsabilité est attendu de tous. Les récentes tournées politico-économiques du parti au pouvoir et de ses alliés, suivis des rassemblements « Tib Tank » du leader du mouvement Geum Sa bop, le « Nemekou tour » annoncé des militants du parti Pastef, la reprise des combats de lutte, bientôt celle des tournois de football du mouvement navétanes, les événements religieux qui occasionnent des  déplacements massifs de  populations d’une région à une autre, sont autant de facteurs qui aggravent la situation et met tout le pays en danger, notamment avec ce virus mutant dénommé Delta. Ce dernier a la particularité d’être plus contagieux, d’infecter de plus en plus de jeunes sans comorbidités, mais qui développent des formes graves de la maladie.

Depuis quelques jours donc, la Covid occupe à nouveau la une des médias, troisième vague oblige. Le sensationnel se mêle à l’émotion avec la diffusion de spots télé montrant des leaders communautaires appelant à la vigilance, diffusés en boucle. Mais force est de constater que la grande majorité de la population continue de faire comme si de rien n’était. Et puis, on est en droit de se demander quel sens aura désormais l’approche communautaire dans la gestion de ce problème de santé publique qui est une question d’analyse de l’environnement, de communication avec les communautés, de prises de décisions, de responsabilité du moment où l’élite censée montrer la pédagogie par l’exemple a été la première à enfreindre les règles.

L’approche communautaire suppose une implication dans tout le processus, depuis l’identification des problèmes en passant par leur analyse et les solutions à mettre en œuvre. Les populations ne s’exposeraient certainement pas si toutes les étapes de cette approche, telles que déclinées dans les lignes directrices de l’OMS datant de novembre 2015, relatives à la gestion des questions éthiques lors des flambées de maladies infectieuses étaient scrupuleusement mises en œuvre.

L’éthique, c’est aussi une compétence. Agir avec éthique permet de relever les forces de ceux qui ont en charge, au sein des gouvernements ou des structures de santé notamment la gestion de la Covid-19.

Le 08 juillet dernier, le ministre de la Santé et de l’action sociale, entouré de ses collaborateurs s’est longuement épanché sur la gestion de la Covid-19 lors d’une édition spéciale diffusée à la télévision nationale. Des journaux en ont fait un compte-rendu. La majorité a titré sur « l’aveu d’impuissance d’Abdoulaye Diouf Sarr », ministre très politique de la Santé et de l’action sociale et régulièrement à couteaux tirés avec les praticiens, notamment le Professeur Moussa Seydi en pointe dans la lutte contre la Covid, à en croire des articles de presse.

Le Dr Abdoulya Bousso qui a récemment démissionné du Centre des Opérations d’Urgence Sanitaire (COUS) en pleine crise sanitaire a évoqué tout simplement « des raisons personnelles ». D’ailleurs, ce dernier interpellé par rapport à la nomination d’un spécialiste à la tête du département de la Santé, a donné la réponse suivante : « Il faut quelqu’un qui ait cette intelligence de pouvoir écouter ces techniciens de la santé et aussi avoir le leadership pour pouvoir conduire la troupe ».

Une chose est d’écouter, autre chose est de pouvoir, en cas d’avis et de recommandations contradictoires venant des techniciens, faire preuve de discernement avec intelligence et célérité afin de prendre une décision éclairée, la meilleure possible.

Il est temps que la santé, secteur vital et stratégique qui a vu passer des monstres sacrés de la trempe d’Amadou Cissé Dia, Abdoulaye Ly, Daouda Sow, Doudou Ngom, Mamadou Diop, Thierno Ba, Assane Diop, Awa Marie Coll Seck, retrouve ses lustres d’antan.

Pour tout ce que représente la santé et son impact sur le développement de nos pays et sur les droits humains, reprenons Aristote qui disait : « seul le meilleur doit servir l’État ».

Mame Lika Sidibé est journaliste diplômée du Cesti. Elle collabore régulièrement avec SenePlus. Titulaire d’un master II Défense, Paix et Sécurité du Centre des Hautes Études de Défense et de Sécurité (CHEDS), elle a été consultante sur un projet de l’Union Européenne mis en œuvre par l’Association des Professionnelles de la Communication du Niger (APAC-Niger) sur les questions d’extrémisme violent. Elle est également chargée de communication de l’Association Internationale d’Information sur la Dépigmentation artificielle (AIIDA).




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