Les milices de feu




Les milices de feu
Par Adama Gaye*

Elles terrorisent, torturent et tuent. Impunément. Les milices de la mort opèrent à ciel ouvert au Sénégal sous la protection des forces publiques et sociétales. De temps à autre, elles occupent le devant de l’actualité. Comme c’est le cas ces jours-ci avec ce qu’il est convenu d’appeler le centre de torture de marginaux sénégalais où le chef religieux, plus fantasque, comique, que rigoureux, Modou Kara, supervisait, à distance, les pires atrocités inimaginables, voire la tuerie, de ceux qu’il était censé remettre sur un droit chemin.
L’affaire fait grand bruit. Pas seulement parce qu’elle met en selle, sous un jour plus lugubre que ses loufoques et opportunistes utilisations, politiciennes et vénales, de la religion, d’abord de la confrérie mouride, notamment de la marque qu’est Cheikh Ahmadou Bamba, son fondateur, par celui qui se proclame, sans que nul ne l’en empêche, Général de ce dernier.
Brusquement, les sénégalais, sous le choc, ont découvert que derrière son armée d’opérettes, ses tenues qui renvoient aux coupes rendues tristement célèbres par un autre cas spécial, l’alors Empereur Bokassa, de la République Centrafricaine, ce que faisait Kara dans la banlieue dakaroise relevait de violences incroyables, sans cœur, sur les pensionnaires qu’il accueillait dans les lieux de…redressement, au su et à la vue d’un Etat resté longtemps complice, silencieux, tolérant, des dérives qui s’y déroulaient.
Que, soudain, dans un de ces coups de poing inattendus, l’éloignant de ses propres pratiques de tortures sur d’innocents citoyens, qu’elle martyrise, à intervalles réguliers, pour les punir de leur posture hostile au pouvoir en place, la gendarmerie nationale ait cru devoir dévoiler la réalité telle qu’elle était, prenant par surprise Kara, ajoute au brouhaha, à l’étonnement général, aux questions que les sénégalais se posent.

Terre se vantant d’être celle de la paix et des civilités, de l’harmonie, le Sénégal découvre ainsi, tétanisé, qu’il est aussi celle d’une prolifération de violences illégales entretenues par les milices en tous genres qui ont prospéré en son sein au mépris de toutes les normes de droit.

Ce dont il s’agit n’est pas loin de l’anomie, ce désordre général, cette absence de règles, diagnostiqués par Emile Durkheim, qui fait le lit de l’implosion des sociétés.

On n’en est pas loin. Pendant longtemps, c’est un Etat défaillant, politicien, cynique, qui a laissé faire. En agissant en dilettante.
En 2012, c’est un Macky Sall, fraîchement porté à la tête de la magistrature suprême du pays, qui envoie des agents de la Division des investigations criminelles (DIC) chez Kara, comme ce dernier me le racontera lui-même, pour exiger qu’il mette fin à ses milices paramilitaires dont les sorties avaient commencé par susciter une moue inquiète chez nombre de Sénégalais.

Un bref répit s’en suivit. Puis, on revit, en tenue blanche, les mêmes acteurs fanatisés se charger, avec ostentation, de la sécurité de leur chef, sans que l’Etat ne dise un seul mot.

On vit, au même moment, notamment pendant les célébrations du Maouloud, un autre chef religieux, cette fois de la confrérie Tidiane, en la personne de Moustapha Sy, parader au milieu de sa propre garde prétorienne. Et, sans mesurer la gravité, l’anormalité de la chose, une presse infantilisée, comme charmée, sautiller dans tous les sens avec des manchettes exprimant une adhésion plus proche de celle de fans d’une vedette sportive que de chercheurs d’une information froide à livrer à leurs publics. «Arrivée spectaculaire de Moustapha Sy aux Champs de courses», fait partie de leurs nombreux titres, qui passent sous silence le déploiement d’hommes en tenues, à son service, autour des apparitions du dirigeant religieux.

Qu’on s’entende bien : pour les besoins de l’éducation en Islam, religion dominante dans notre pays, les chefs religieux peuvent accueillir des foules, surtout des enfants, pour leur inculquer les enseignements de la foi musulmane, ses préceptes, et sa science. Que cela suppose une certaine discipline interne à organiser comme dans toutes les sociétés humaines, c’est de bonne guerre.

Le problème, c’est que depuis quelques-années, un Etat défaillant a encouragé et laissé faire, s’est pâmé même, devant ces nouveaux phénomènes surgis des familles religieuses où chacun rivalise d’ingéniosité voire d’extrémisme pour en imposer au public, afin, sans doute, d’élargir leur capacité de peser sur un marché politique, envers un Etat en quête de porteurs de voix, en profitant des foules qu’ils mobilisent.

Le détournement de la religion est ainsi devenu une arme imparable pour tenir en otage un Etat qui n’a pas eu la décence de résister au populisme en promettant, comme Macky Sall, son incarnation (devenue illégitime), l’a fait, d’embellir les cités religieuses, projet hissé au sommet de ses priorités.

Partout dans le pays, les religieux en ont tiré la conclusion qu’ils étaient hors de portée et qu’ils pouvaient agir en dehors de confins de la loi générale.
Le problème ne date pas d’aujourd’hui. Il est très ancien. Mais, dès la venue au pouvoir de Sall, l’incendie qui avait ravagé un centre d’éducation de talibés, à la Médina, au cœur de la capitale sénégalaise, avait suscité une si intense émotion que le nouveau Chef de l’Etat s’était engagé, croix de bois contre croix de fer, qu’il allait moderniser les daaras (nom Wolof de ces lieux de formation des Talibés).

Depuis, l’eau a coulé sous les ponts. Rien n’a été fait pour remédier aux maux identifiés.

Les preuves sont nombreuses qui l’attestent. Il y eut déjà les poursuites, plus trompe-l’œil que réelles, contre le défunt Cheikh Béthio Thioune, un guide, formellement accusé d’avoir fait enterrer, vivants disent certains, quelques-uns de ses ouailles, dans son centre de redressement de Médinatoul, près de Mbour. Non seulement sa mort a éteint les charges contre lui mais aucune autre action n’a été menée pour éviter une récurrence de ce qui lui était reproché.

Bien pire, l’une de ses épouses, Aïda Diallo, semble même être couverte par un Etat, décidément prostitué, pendant qu’elle s’adonne à des activités dont on peine à trouver une quelconque parenté religieuse.

Partout dans le pays, les religieux savent qu’ils ont un ascendant sur un pouvoir d’Etat fragile, agissant illégalement, hanté par ses turpitudes criminelles, ayant rompu la légitimité de son statut de Léviathan par son incapacité à produire en faveur des Sénégalais, en échange de l’abandon d’une partie de leurs libertés, cette quiétude, ces emplois, ces revenus, ce sentiment national auxquels ils aspirent.

Par son échec, visible par tous, l’Etat sénégalais, en un mot, n’est plus l’arbitre du Pacte national, social et religieux. Il est disqualifié.

Ce ne sont donc pas seulement les excès des religieux qui posent problème. Puisque, plus qu’eux, c’est l’Etat-bandit, lui-même, qui est désormais la plus grande crainte des Sénégalais.

C’est comme si, transformés en Ku Klux Klan et Tontons macoutes publics, les forces de défense et de sécurité du pays, sous la dictée d’un pouvoir autocratique, totalitaire, ont pris le pli de violer les lois pour semer la terreur et imposer une psychose générale au sein des populations.

Détentions arbitraires, fabrications de preuves pour capturer ses ennemis, tolérance de pratiques illégales dans ses lieux de privations de libertés : l’Etat sénégalais, criminalisé et patrimonial, s’en donne à cœur joie et montre la voie, quasi-légitime, pour la formation et l’installation de milices privées qui ne sont in fine que la réplique de ses détestables attitudes.

Prenez l’exemple de la prison de Rebeuss, où un séjour arbitraire m’a permis de voir un garde pénitentiaire qui se fait appeler fièrement HITLER, sans qu’on ne pense lui dire la gravité, l’ignominie, d’une telle dénomination. Ou les tortures, tueries, extra-judiciaires, qui y ont libre cours, sans coup férir.

Quand un Etat est à ce point habitué de la criminalité, non seulement économique mais politique et physique, comment peut-il agir avec crédibilité face aux tentations des individus qu’il gouverne de vouloir n’en faire qu’à leur tête.

Le dernier exemple en date de la privatisation de la violence, par l’émergence des crypto-milices, en parallèle à celle qu’entretient un Etat, qui est le premier à violer la règle de droit, se traduit par l’application de la loi du talion par les foules sénégalaises contre les voleurs en scooter ou les criminels qu’elles lynchent à mort, sans aucune réaction de qui que ce soit.

La voie empruntée par les religieux pour faire n’importe quoi en défiant la foi n’est donc pas que de leur seule initiative. L’anomie est là…malgré le dernier coup de torchon d’une gendarmerie, pareillement coupable, comme le sont toutes les forces sécuritaires et sociales d’un pays à l’abandon.

L’Etat, illégitime, habitué des errements illégaux, est le moins qualifié pour restaurer un ordre juste. Sa faillite est la résultante de ses relations adultérines avec les forces qui lui échappent à présent –comme Kara !

Dans le silence général, des institutions aux voix les plus importantes, les conséquences d’une banqueroute morale, religieuse, politique, institutionnelle, d’un affaissement du leadership national, sur fond de misère généralisée, sont l’horizon d’un pays pétrifié.

*Adama Gaye, journaliste, écrivain, exilé au Caire, est un diplômé (Major) de la première promotion du Centre des Hautes Etudes de Défense et de Sécurité (CHEDS) de Dakar (co-organisé par l’Armée et la Faculté de Sciences Juridiques et Politiques de l’UCAD).