UN PAYS EN OTAGE




Par Mamadou NDIAYE

Le Sénégal se sent soulagé. Après une semaine crispante voilà que s’ouvre une beaucoup plus inspirante. L’exemplarité et la responsabilité fleurissent comme attitudes à adopter pour se sortir d’une crise qui avait atteint son paroxysme. Des questions vitales surgissent. Une éclaircie traverse une situation pour le moins chaotique. L’économie est en pleine récession. La croissance fléchit. Le pouvoir d’achat se rétrécit. Une agrégation de frustrations explose avec la rocambolesque arrestation mercredi de Sonko pour trouble à l’ordre public alors qu’il s’apprêtait à répondre à la convocation du juge d’instruction pour une plainte portée contre lui. De civile, l’affaire prend une tournure politique avec des proportions surréalistes.

Le Président Macky Sall rompt le silence et appelle lundi au calme dans une solennelle adresse à la nation. L’opposant Ousmane Sonko, libéré le même jour mais placé sous contrôle judiciaire parce qu’inculpé de viol présumé, retrouve la parole et annonce une mobilisation encore plus forte, pacifique toutefois. Les deux déplorent les morts découlant des scènes d’émeutes, de pillage, d’affrontements et de vols. Ils appréhendent l’indignation mais l’interprètent différemment. Le président tend la main et ouvre sa porte, le leader du Pastef écarte l’incantation et tente d’entretenir la tension permanente en appelant à la poursuite des manifestations. Il impute la responsabilité des violences au pouvoir. Alors que le président Sall invite au dépassement et préfère plutôt « taire les rancœurs ».

Dialogue de sourds ? Pas vraiment. Clarification des positions ? Certainement. En s’adressant au « peuple » via des déclarations relayées par la presse, les deux protagonistes livrent leur lecture de la conjoncture et des actes qui en découlent. Pour preuve, tous les deux délivrent un message à l’endroit de la jeunesse -dont chacun connaît le poids- qui a « montré sa détermination à changer l’ordre des choses », selon Sonko et pour Macky, elle « mérite plus d’attention » devant prochainement se traduire par une réorganisation des priorités du gouvernement.

Cette jeunesse accumule des frustrations. Elle pourrait, si rien n’est fait dans l’urgence, se montrer hostile aux offres. Préserver l’avenir du pays ? Voilà le maître-mot qui apparaît comme le point de convergence des deux discours prononcés lundi en début de soirée. Gageons que le Président et son challenger sauront placer la nation au-dessus des contingences du moment.

Cela dit, le Sénégal souffre. Il est pris en otage par le jeu politique qui lui dicte ses humeurs. La crise sanitaire, ajoutée à la crise économique, engendre une crise d’orientation dans un pays qui se cherche une voie de salut. L’arrestation début mars de Sonko a servi de révélateur et de facteur déclencheur des émeutes et de déversement de colère dans les rues. Les récents évènements socio politiques, ponctués de violence sans nom, ont ébranlé des certitudes et semé le doute dans des esprits de plus en plus désemparés.

Pour autant, le pays ne touche pas le fond. Loin de là. Mais la résurgence de ces abus de forces nous interpelle, car le phénomène, autrefois considéré comme résiduel, prend désormais une nouvelle tournure et, par effet multiplicateur, s’étend et se répand. Des morts et des blessés graves, inadmissibles ! La défiance des forces de défense et de sécurité, intolérable ! La méfiance de la justice, aberrant ! Des voyous, peu intimidés, se mêlent à la colère qui s’exprime. En clair le pays bout.

De froide, cette colère devient plus chaude. Du reste, elle reflète un certain désespoir. Et gagne des franges sociales jusque-là épargnées. Mais la perte de pouvoir d’achat dans ce contexte récessif fragilise la classe moyenne réceptive à un discours de radicalité. Plus grave, les attaques en série, qui ne se limitent pas à une simple dégradation des biens, se transforment en vols ciblés. Au vu et au su d’une opinion hébétée. Ces cambriolages camouflent des intentions haineuses qui se traduisent par une furie orchestrée dans le dessein de nuire.

Règlement de comptes ? Malaise social profond ? Fractures ? A-t-on conscience du phénomène d’intimidation qui s’installe discrètement ? Des boutiques de luxe, des magasins d’alimentation, de grandes surfaces ou des stations d’essence, et même des maisons, deviennent indistinctement la proie des flammes, actes signés avec désinvolture par des gens sans foi ni loi dont les pratiques renseignent sur leur déconcertante mobilité, leur agilité dérangeante, le tout dans une atmosphère de Far West.

Le niveau de nuisance atteint inquiète les populations qui, faute de mieux, se recroquevillent. Pire, ces populations se barricadent en pointant un doigt sur l’efficacité incertaine de la police malgré des moyens accrus. Donc la peur habite d’honnêtes citoyens. Tout en prenant des marges de précaution, la descente dans la rue des foules accroît la crainte d’une accoutumance au malheur.

En d’autres termes, la période qui s’ouvre est grosse de dangers. L’allègement du couvre-feu règle-t-il une partie du problème ? L’élargissement de Sonko correspond-il à un dégel ? La détente perceptible vaut-elle mieux que la promesse de fermeté qui était prêtée au Chef de l’Etat ? Sa déclaration, empreinte de sobriété, se veut volontariste pour faire bouger les lignes, comme on le dit trivialement. Celle de Sonko, marquée du sceau de l’engagement, fustige les occasions manquées en prônant des rendez-vous réussis. Une colère longtemps contenue s’est libérée à la faveur de l’arrestation du dirigeant du parti des Patriotes.

C’est à croire qu’au Sénégal une certaine idée de la démocratie s’en va. Et qu’une autre, aux contours encore flous, fait irruption en se frayant un chemin, fut-il sinueux. Car, l’empressement des franges radicales à en découdre et l’impatience des jeunes longtemps désœuvrés nourrissent une idéologie antisystème qui fait recette et consume la laborieuse démocratie sénégalaise.

A-t-elle perdu ses valeurs intrinsèques ? N’est-elle plus que l’ombre d’elle-même ? Y a-t-il péril en la demeure ? En tout état de cause, elle fait face à une crise d’existence. Parce qu’il faut des démocrates pour défendre une démocratie. Faible, elle représente une menace. Forte, elle constitue un rempart contre les abus et les dérives. En un mot une démocratie se revigore par sa constante remise en question, sa respiration par la sollicitation des suffrages, le vote, l’alternance et la permutation des équipes dirigeantes.

Ce courant de pensée antisystème alimente donc le populisme qui prône le droit de s’émanciper de tous les pouvoirs. En définitive, n’est-elle pas elle-même un pouvoir en devenir ? Une puissance en construction ? Nul pays n’a autant besoin d’une cure de réalisme que le Sénégal. Ceinturé par un arc de crises, notre pays doit, pour retrouver sa sérénité, éviter les excès et étouffer les ressentiments. Sera-t-il à la hauteur des enjeux ? Paris ouverts…