Le 17 décembre 1962 : Le jour où le destin constitutionnel du Sénégal a basculé




Le 17 décembre 1962, le Sénégal est confronté à une crise au plus haut sommet de l’Etat.  Celle-ci oppose les deux hommes qui incarnent, à l’époque, le pouvoir : Mamadou Dia, président du Conseil et Léopold Sédar Senghor, président de la République. Le Sénégal était alors, depuis la création de la fédération du Mali, dans un régime parlementaire.

Sous ce régime, le président du Conseil contrôle l’essentiel du pouvoir et le président de la République joue le rôle de gardien de la Constitution. Mamadou Dia incarne le sommet de l’État avec sous son contrôle la politique économique et intérieure, la politique extérieure est confiée à Senghor. Après la séparation définitive avec le Mali dans l’ensemble du Soudan, les relations entre les deux hommes s’enveniment peu à peu. Des groupes antagonistes se forment de part et d’autre et c’est la crise au plus haut sommet.

Parmi les causes de cette mésentente figure la vision différente de la gestion de l’économie prônait par l’un et l’autre. Mamadou Dia était un adepte de la «révolution économique» à travers une approche qui observe une «mutation totale se  substituant à la société coloniale et à l’économie de traite, une société libre avec une économie de développement». Il travaille pour une rupture plus nette avec la France et prépare une sortie planifiée de l’économie arachidière. Cette volonté se heurte immédiatement aux intérêts de certaines organisations et inquiète les puissants marabouts qui contrôlent l’essentiel du marché de l’arachide, du reste très prospère.

La «primauté » du parti sur l’Etat

L’époque est particulière à plusieurs égards. En effet, en son temps, la «primauté du parti dominait sur l’État». Le Gouvernement et l’Assemblée nationale se soumettaient aux décisions politiques, à l’arbitrage du Parti. Le président Senghor se sachant minoritaire dans le parti demande alors aux députés à voter une motion de censure au niveau de l’Assemblée nationale, pour destituer le Président du Conseil, accusé de tentative de coup d’Etat. Le 14 décembre 1962, Senghor réquisitionne l’armée pourtant seul Mamadou Dia, en tant que chef du Gouvernement et ministre de la Défense était habilité à faire.

Dia est ses alliés jugent la motion de censure entreprise par Senghor irrecevable. Ils tentent d’empêcher son examen par l’Assemblée nationale en faisant évacuer la chambre le 17 décembre. Ils interdisent l’accès à l’assemblée en installant des éléments de la gendarmerie. La motion de censure est tout de même votée dans l’après-midi au domicile du président de l’Assemblée nationale, Lamine Gueye. Mamadou Dia est arrêté le lendemain par le détachement de paras-commandos du Capitaine Pereira, avec quatre autres ministres, Valdiodio N’diaye (ministre des Finances), Ibrahima Sarr (ministre du Développement), Joseph Mbaye (ministre des Transports et Télécommunications) et Alioune Tall (ministre délégué à la Présidence du Conseil chargé de l’Information).

« Sentence connue d’avance »

Un procès est alors intenté. Les accusés sont traduits devant la Haute Cour de justice du Sénégal. Après plusieurs jours devant le tribunal, le procureur général ne requiert aucune peine et sollicite les circonstances atténuantes pour tous les accusés. Mamadou Dia sera toutefois condamné à la prison à perpétuité. Valdiodio N’diaye, Ibrahima Sarr et Joseph Mbaye sont condamnés à 20 ans de prison. Alioune Tall est condamné à cinq ans. Ils seront placés à l’isolement au centre spécial de détention de Kédougou (Sénégal oriental).

Le procureur général de l’époque, Ousmane Camara fera des confidences sur le déroulé du procès dans une autobiographie publiée en 2010 : «Je sais que cette haute Cour de justice, par essence et par sa composition a déjà prononcé sa sentence, avant même l’ouverture du procès (…) La participation de magistrats que sont le Président (Ousmane Goundiam), le juge d’instruction (Abdoulaye Diop) et le procureur général ne sert qu’à couvrir du manteau de la légalité une exécution sommaire déjà programmée», écrira-t-il.

«Celui qui, en tant que président du Conseil, détenait presque tous les pouvoirs entre ses mains, avait-il véritablement besoin d’un coup d’État», s’interrogera, le 17 décembre 1992, soit 30 ans après, le Général Jean Alfred Diallo (chef d’État-major des Armées au moment des événements du 17 décembre 1962).

Senghor institue un régime présidentiel

Au sortir de la crise politique, Senghor fera adopter une Constitution instituant un régime présidentiel. Cette révision constitutionnelle effectuée en 1963 supprime le poste de Premier ministre. Le président Leopold Sedar Senghor détient désormais tous les pouvoirs. Mamadou Dia est libéré 12 ans plus tard, en 1974, sur grâce présidentielle. Malgré une tentative de retour au premier plan, sur la scène politique sénégalaise, il ne retrouvera jamais son rôle d’acteur déterminant. Dia décède le 25 janvier 2009. Il dira avoir pardonné, sur le plan purement personnel. «Je n’ai pas de rancœur personnelle. Mais, par contre, quand je vois ce qui se passe et ce que le Sénégal est devenu, à la suite de ces évènements, rien que pour des questions de pouvoir personnel, alors que sur le plan de l’évolution de notre pays, nous étions si bien partis, un exemple qui pouvait faire tache d’huile, à travers toute l’Afrique. Tout cela serait évité, s’il n’y avait pas eu cet acte de folie, d’égoïsme de sa part (ndlr référence à Senghor), en décembre 1962. Pour cela, je dis évidemment, c’est quelque chose que je ne peux pas oublier, je ne peux pas pardonner», affirme-t-il.