«Lorsque j’écris, je pense à ma mort…»




Avec sa voix de rossignol, il fait partie des valeurs sûres de la musique sénégalaise. Abdou Guité Seck, l’artiste de Saint-Louis s’est quand-même fait rare sur la scène. Le contexte de la Covid est sans doute passé par là mais, il y a également d’autres facteurs. Des raisons qu’il évoque dans cet entretien, sans détours.

Vous vous êtes fait un peu rare sur la scène sénégalaise, comment se porte la carrière d’Abdou Guité Seck ?

Il est vrai que je me suis un peu terré. D’ailleurs, je n’ai pas l’habitude de donner des interviews que lorsque j’ai un nouveau contenu à proposer. Je ne trouve pas opportun de m’afficher juste pour faire du buzz. Sinon pour ce qui est de mon actualité, je dois dire que la Covid-19 nous a carrément mis du plomb dans l’aile. Nous avions déjà loué le Grand-Théâtre pour la seconde édition de notre concept «Guit’Art». Ce n’est pas que de la musique mais, le rendez-vous de la culture. L’art plastique, le stylisme, le modélisme et d’autres branches en font partie. Je ne voulais en aucun cas me contenter de faire juste des anniversaires. Il y a beaucoup de créations qui ont été mis au point et qui n’attendent que d’être présentées au public national. Sur le plan international, ce n’est pas encore bouclé. Je travaille tout de même en collaboration avec des musiciens Suisses sur un projet d’album. Le moment venu, il y aura une communication et une tournée derrière. Il est trop tôt pour en donner les détails mais, retenez juste que ce sera du lourd et cela n’aura rien à avoir avec la musique d’Abdou Guité Seck que vous avez l’habitude d’entendre.

Y a-t-il des chances que nous retrouvions le style de musique que vous faisiez avec le groupe Wock ?
Je ne dirais même pas un retour mais plutôt une continuité. Avec le groupe «Wock», c’était un tout autre concept, différent de ce qui se faisait ici. Mon objectif a toujours été de créer la mode et non pas de la subir. Je conserverais toujours mon identité, la musique sénégalaise sous toutes ses coutures, rythmée et endiablée mais, habillée de sens. Mon souhait est que mes textes participent à la préservation des valeurs et à l’adoucissement des mœurs. Tout ceci pour dire que vous allez certes me découvrir avec un nouveau style, néanmoins, ma philosophie restera la même.

Comment avez-vous vécu la période où le pays était en état d’urgence à cause de la pandémie du coronavirus. Votre secteur était l’un des plus impactés avec la fermeture des lieux de spectacle et les interdictions de rassemblements ?

Cela m’a touché de plein fouet, dans la mesure où je venais de sortir mon album «Coup d’état». Un album de haute facture pour reprendre l’appréciation qu’en ont fait la plupart de ceux qui l’ont écouté. Je souhaite bien entendu qu’il en soit ainsi pour toutes mes productions. A travers la chanson «Yaw la beugeu», nous entendons quand même autre chose, comme dans d’autres titres qui n’ont pas encore été tournés en clip-vidéo. Pour en venir à la question proprement dite, cette pandémie ne m’a pas épargné. J’ai investi dans un album de 11 morceaux, ce qui ne se fait plus de nos jours. Malheureusement, je n’ai pu le rentabiliser, ne serait-ce qu’avoir un retour sur investissement. Nos activités ont toutes été gelées.

«Je ne m’active pas que dans la musique, je suis dans l’agriculture depuis un certain temps»

Les activités ont repris. Même si c’est encore timide, on ne vous sent pas encore dans le bain ?

Effectivement, j’étais occupé dans d’autres branches. Il me faut d’abord les boucler, car je ne peux sauter du coq à l’âne. Pendant ce temps, je travaille ma musique en sourdine. Juste après la Tabaski, on se fera entendre. J’ai trois ou quatre albums qui sont prêts. Je ne fais pas que chanter. Je suis un leader et un acteur de développement, j’œuvre pour montrer l’exemple et faire partie de ceux qui font bouger le pays. Au moment où je vous parle, je suis à la vallée en pleine récolte. Nous avons eu une attaque d’oiseaux et tous les cultivateurs se plaignent de la situation. C’est l’occasion de faire un appel à l’Etat. Je pense que ma voix peut porter et faire trouver un début de solution. Ici, comme dans la musique, parfois on se sent seul. J’aurais aimé que les autorités prennent en main ce secteur et viennent en aide à ses acteurs. Quoi qu’on puisse dire, il y va de notre intérêt à nous tous Sénégalais.

Depuis combien de temps vous êtes dans l’agriculture ?

J’y suis depuis un bon bout de temps. J’ai fait un séjour à Anambé, Soutouré avec la Sodagri. J’ai acquis une belle expérience là-bas. Principalement, je cultive du riz, mais j’ai eu à explorer d’autres champs. Aujourd’hui, je suis dans la région du fleuve car je suis du nord. Je compte faire de mon mieux pour renforcer ce secteur.

Est-ce que vous y trouvez votre compte ?

Je suis encore très jeune dans ce domaine, donc je peux dire que je me cherche. Toutefois, cette année, cela devrait porter ses fruits, malgré l’attaque des oiseaux. On dit que l’Etat a envoyé des avions mais, s’ils viennent pour faire un traitement, alors que le mal est déjà fait, cela pose problème. En ce qui me concerne, ça me fait de l’expérience et me change de l’univers de la musique. En diversifiant, cela se reflète dans ma musique. Je suis un passionné de la nature et dans les champs je m’inspire. La musique est un secteur qui se mélange avec la société dans toutes ses composantes. Vous en aurez le cœur net à mon retour, très prochainement.

Que recommandez-vous à l’Etat pour mieux sécuriser ce secteur ?

Les cultivateurs seuls, ne vont pas s’en sortir. Ils ont besoin d’être accompagnés. Il faut un accompagnement aussi bien sur le plan des intrants que du traitement car c’est assez délicat. Pour ce qui est des engrais, cette année, c’est la catastrophe. Heureusement que depuis l’année dernière, j’avais pris les devants et prévu mon stock. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Les sociétés qui octroyaient des prêts aux agriculteurs pour qu’ils puissent être autonomes, disparaissent de plus en plus.

«Ce n’est pas évident de conserver une posture respectueuse avec toutes les tentations dans le show-biz»

Pour en revenir à votre carrière musicale, n’avez-vous pas l’impression d’être en retard ? Avec votre voix et votre talent, d’aucuns pensent que vous auriez du dépasser ce niveau…

Chaque fois que je me réveille, je rends grâce à Dieu. J’ai eu à conserver une posture très respectueuse, c’est grâce à un certain équilibre de vie que j’ai pu le réussir. Ce qui n’est pas du tout évident dans ce monde du show-biz où les tentations sont nombreuses. Même en dehors du Sénégal, on connait ma musique et ma personne, les portes me sont grandement ouvertes. Je suis assez content et satisfait de ma carrière. A ceux qui pensent que je devrais passer ce niveau, je réponds tout simplement que tant qu’il y a vie, il y a espoir. Je tends les mains au bon Dieu pour qu’Il continue à agir et que je puisse évoluer davantage. Il y a tellement d’artistes qui aimeraient être à mon niveau, rien que pour ça, je m’estime heureux.

Vous parliez tantôt de votre posture respectueuse, ne peut-on pas dire qu’elle vous dessert. Si l’on sait que dans le show-biz, il faut parfois user d’artifices pour tirer son épingle du jeu ?

On peut faire parler de nous, occuper la Une des journaux tous les jours. On a le bagage intellectuel pour cela. Mais, c’est une question de choix, entre le good-buzz et le bad-buzz, je préfère de loin, le premier.

Vous faites également partie des artistes les plus productifs. Vous sortez des albums pratiquement tous les ans. D’où tirez-vous cette inspiration ?

Je m’inspire du quotidien et ce n’est pas pour rien que je vais aux champs. Nous sommes des adeptes de la création et à chaque moment, l’inspiration nous vient et je n’hésite pas à prendre mon stylo et à le coucher sur papier. Je pensais même à un moment écrire pour mes petits frères et les futures générations, le leur offrir. Je ne sais pas si j’aurais l’occasion de sortir toutes mes oeuvres au cours de ma vie. Même si je suis encore jeune et que j’ai encore du temps, on ne sait pas de quoi demain sera fait.

N’est-ce pas non plus un couteau à double tranchant le fait de sortir des produits en si peu de temps. Donnez-vous le temps à votre public et aux mélomanes de les consommer ?

Entre mes deux derniers albums «Ndioukeul» et «Coup d’état», il y a eu presque deux ans d’intervalle. Il faut dire qu’il n’y aura jamais assez de temps pour vraiment consommer un album. Généralement, lorsque j’écris, je pense à ma mort, au jour que je ne serais plus là. Mes œuvres doivent demeurer et être un soubassement de développement de création et d’inspiration pour toutes les générations. J’avoue que par ces temps qui courent, il n’est même plus opportun de sortir des albums au Sénégal. Si je le fais aussi souvent c’est par passion. Les gens ne prennent plus le temps d’écouter et de consommer. Je pense d’ailleurs que je vais aller vers l’option de mettre sur le marché, des singles et des clips-vidéos.

Pourquoi penser à la mort ?

La mort est omniprésente. Pas plus tard qu’avant-hier, j’étais partie à l’enterrement de Marème Coulibaly, la mère de Racine Sy, un homme qui a cru en moi depuis mes débuts. J’étais venu de Saint-Louis exprès pour l’accompagner à sa dernière demeure. L’un de mes fils porte le nom de Racine et j’ai même chanté la défunte. Tous les jours, on perd des proches, on peut partir à tout moment. Je ne peux pas me défaire de cette idéologie.

Cela ne vous fait-il pas peur ?

Non pas du tout ! Si je partais demain, je serais content. Je suis préparé à cela. Tout ce que je demande au Bon Dieu, c’est de laisser une très bonne image de moi-même.

Justement, l’un des vôtres, celui que l’on considérait comme le parolier de la musique sénégalaise, s’en est allé. Comment avez-vous vécu cet épisode ?

Comme tous les Sénégalais, je l’ai vécu avec beaucoup de tristesse. Thione fait partie du patrimoine culturel et immatériel du Sénégal. J’ai été aussi présent à ses obsèques, j’ai prié pour lui. La mort est naturelle et cela aurait pu tomber sur n’importe qui parmi nous. Il a eu une vie bien remplie et beaucoup de succès. Il laisse derrière lui, un immense héritage. Tout ce qui nous reste, ce sont des prières à son endroit et j’en fais.

Quel regard portez-vous sur la musique sénégalaise, particulièrement les fusions qui s’y font ?

J’apprécie, la musique évolue et il faut évoluer avec. Il est très important d’innover. Lorsqu’on parle de patrimoine en musique, ce n’est pas ce que Ndiaga Mbaye nous a laissé mais, plutôt ce que l’on en fait. La musique évolue avec le temps. Je me réjouis de toutes ces influences qui nous viennent d’ailleurs. Je suis l’un des premiers à l’avoir impulsé avec le groupe Wock. Dans tous mes albums, il y a aussi une touche futuriste. Après, on peut aussi déplorer certaines choses, tout n’est pas parfait. Tout ce qui a trait à la dégradation de nos valeurs, est à bannir. La musique doit être saine et ne doit pas mener vers la perdition. Tout le monde, artistes comme acteurs de la société civile, a sa partition à jouer…




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