Musique sénégalaise : quand le Mbalax rythme les danses populaires




Au Sénégal, le répertoire des danses populaires est d’une richesse prodigieuse. On en compte plusieurs dizaines. Propulsées par la musique Mbalax depuis la fin des années 1980, elles ont traversé plusieurs générations. Leur simple évocation fait jaillir un tas de souvenirs chez beaucoup de Sénégalais nostalgiques d’un temps perdu.

Par Ibrahima BA

Dans les années 1970, le Sénégal sort de sa première décennie d’indépendance. La culture, sous l’impulsion du Président Senghor, est en pleine ébullition. Le milieu de la danse ne fait pas exception à cette dynamique culturelle bâtie autour d’un ambitieux programme politique. Les premières danses populaires typiquement imbibées des réalités sénégalaises voient ainsi le jour.

Face à cette situation, le Président-poète, dans un souci d’encadrer la germination prometteuse de ce sous-secteur, sent très vite le besoin de mettre en place l’Ecole de danse Mudra-Afrique. Objectif : faire en sorte que cette première manifestation artistique de l’homme ne finisse par perdre de vue son but. Cette école était manifestement un moyen de préserver cet art classique d’un populisme «gênant» pouvant lui ôter son sens originel, sa pureté.

«Wadda obligé» ou la belle époque

Malheureusement, elle ne réussit pas à maintenir le conservatisme tant souhaité. Plus tard, aux côtés des musiques negro spirituals, du blues et du jazz qui font bouger jeunes et vieux, la danse «ventilateur» fait fureur. Dans la même période, «wadda obligé», sortie du célèbre tube «liiti liiti», devient «un vrai phénomène d’époque». Elle explose les boîtes de nuit dakaroises et les soirées dansantes. Le succès est retentissant. «Ce sont les danses latines et occidentales qui dominaient dans les premières années de l’indépendance, même si les danses traditionnelles lébou, wolof, diola ou sérère étaient pratiquées au niveau local. Il y avait un besoin d’une musique reflétant notre identité. Le Festival mondial des arts Nègres de 1966, en donne le ton», relève Amadou Bator Dieng, correspondant de Pan African Music et fondateur du site kirinapost. Au milieu des années 1970, les «premiers vrais balbutiements» semblent définitivement s’opérer. Pour le journaliste, l’avènement de Youssou Ndour au début des années 1980 propulse la musique populaire… La décennie 80, avance-t-il, avec un Alla Seck (danseur et animateur du Super Etoile) au sommet de son art, installe carrément la musique populaire locale et la danse au centre de ce bouillonnement culturel. Les tendances «ventilateur» et «climatiseur» ont atteint le summum de la notoriété et relèguent au second plan leur devancière «ubbil mbarka njaay» qui, à son époque, a fait aussi des heureux. «Les salseros rejoignent les marges. Cette période et celle d’après ont été très riches en créativité», ajoute Amadou Bator Dieng.

«Rimbax Papax», «Reug Reug Boudian», «Moulay Thieuguine»… en force

La décennie des années 90 sonne véritablement l’hégémonie de la musique Mbalax. Une nouvelle génération d’artistes chanteurs et de musiciens vient s’ajouter à ceux qui font déjà bouger la scène musicale nationale parmi lesquels Youssou Ndour, Omar Pène, Thione Seck et le fameux groupe Lemzo Diamono composé d’une pléiade de jeunes talents. Pour Dr Aïssatou Bangoura Sow de l’Institut Supérieur des Arts et des Cultures de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), le Mbalax a entraîné une mutation de la danse avec l’introduction de la musique traditionnelle dans les orchestres modernes. «Cela a permis de créer des sonorités partant du patrimoine sénégalais ou africain. Les gens répondent plus vite, car il s’agit de leur culture. Ils ressentent mieux ces sonorités que celles venant de Cuba, de la France ou ailleurs. Du coup, il y a des pas de danse qui répondent à cette musique-là», précise-t-elle.

L‘ancienne pensionnaire de Mudra-Afrique explique que lorsque Youssou Ndour, avec Alla Seck (père de la danse moderne sénégalaise) sur scène, ont compris cela, ils ont invité tout le monde à danser. Hommes, femmes et enfants, tous se sont alors mis à danser. «Comme le disait le professeur Mbodji : la danse qui était exécutée par des jeunes femmes, dans la grâce et l’élégance est devenue progressivement, avec l’arrivée des hommes, une danse androgyne. Elle est devenue énergique avec l’apport des jeunes gens», note-t-elle.

Les années 1990 restent marquées par la création d’une multitude de danses populaires. Comme pour imiter Alla Seck, le «seigneur» de la danse populaire sénégalaise de cette époque, chaque nouveauté musicale ou presque est accompagnée d’une nouvelle chorégraphie avec un nom qui se veut original.

Les artistes-musiciens Salam Diallo et Fallou Dieng portèrent «reug reug boudian» dans les boîtes de nuit et foyers, Baaba Maal et Salam Diallo propulsent «Moulaye Thieuguine», Thio Mbaye trouva une belle inspiration avec son «Rimbax Papax»… Chaque artiste-chanteur est porteur d’une nouvelle danse populaire conçue en fonction de la spontanéité, du feeling ou de l’impulsion. «Les années 1990 consacrent l’âge d’or du Mbalax. La musique populaire était partout. Pour tenir le rythme et suivre la concurrence, il fallait sans cesse créer. Tout inspire les artistes créateurs de danses. Les séries télé, la lutte sénégalaise, les théâtres populaires. Chaque album est accompagné par une danse. Mais la plupart d’entre elles, mal conçues, ne prennent pas et ne durent que le temps d’une rose», explique le journaliste Amadou Bator Dieng.

Parmi les danses et chansons qui ont marqué cette époque, M. Dieng retient «Tink’s day bondé» de Papa Ndiaye Thiopet et Fallou Dieng, «Oupoukay» de Mbaye Dièye Faye, mais aussi celles qui sont devenues par la suite indéboulonnables à l’image de «reug reug boudian» ou «Atterrissage» de Lemzo Diamono avec Salam Diallo et encore Fallou Dieng. À cela s’ajoute «Moulaye Thieuguine» qui sera rendu célèbre grâce à la chanson «Simb» toujours de Lemzo Diamono avec Alié Faye et Moussa Traoré.

Les années 2000 et la terreur des danses salaces

Cette même dynamique sera davantage observée dans les années 2000. Le Sénégal venait de fêter sa deuxième année d’alternance lorsque la danse «jalgati » de l’artiste Fallou Dieng s’empare du pays. Portée par la génération dorée des Lions de la Téranga de l’époque, sous la houlette de la star de football El Hadji Ousseynou Diouf, cette danse est dans le vent. Elle passe en boucle sur les chaînes de télévision. Mais avec Pape Ndiaye Thiopet, Coumba Gawlo Seck, Viviane Chidid ainsi que de nombreux autres chanteurs, l’on assiste, de façon périodique, à la sortie de rythmes et de danses aussi plaisantes qu’audacieuses. De nouvelles tendances qui ont pour noms, entre autres, «Blokass», «Rass» et «Goana», rivalisent avec «Jalgati».

Entre sensualité et volupté, la plupart des danses des années 2000 ouvrent un grand débat sur des considérations morales. Les éternels censeurs dénoncent des paroles et mouvements de corps frôlant l’érotisme, la vulgarité. Le percussionniste Mbaye Dieye Faye en rajoute une couche en créant «Songoma» (attaque-moi) qui fait un carton. La danse est réputée pour son caractère libertin, salace et lascive. Tout y excite un désir charnel. Elle plaît aux amoureux de «bonne chair» et s’inscrit dans le registre du fantasme. Jeux de fesses, de nichons et de nombril en l’air, mouvement de reins infernal, «Songoma» est difficilement acceptable par les moralisateurs sénégalais.

Cette propension de la danse populaire a inventé ses «espaces de transgression», dans une société où tradition et religion occupent une place de choix, et s’explique, selon Dr Aïssatou Bangoura Sow, par le fait que la danse a, de tout temps, été l’une des manifestations les plus expressives de la vie et de l’imaginaire des sociétés humaines. «Les danses suivent l’évolution de la société. Il y a un cheminement qui fait qu’aujourd’hui, le corps n’est plus aussi protégé comme il l’était il y a quelques années. Il a été libéré», avance-t-elle.

Cette ère de la liberté a permis à la jeune génération de chevaucher encore davantage sur une musique et une danse plus «libérale» que jamais.

FALLOU DIENG, ARTISTE-CHANTEUR

«Je suis à l’origine d’une vingtaine de danses populaires»

Membre du groupe Lemzo Diamono entre 1992 et 1993, l’artiste-compositeur Fallou Dieng a été considéré comme le «chef d’état-major des ambianceurs». Dans sa carrière, le chanteur soutient être à l’origine d’une vingtaine de danses populaires parmi lesquels «Biribiri», «Watatou», «Tink’s day bondé», « Reug reug boudian». La danse «Withiakhou» (1994), explique-t-il, fait partie de ces grands succès.

Dans ses créations artistiques, Fallou Dieng s’est toujours inspiré, dit-il, de la tendance de son époque. C’est d’ailleurs le cas quand il a sorti, en 2009, la danse «Maana» pour fustiger la société du paraître. Le chanteur a construit son aura autour de sa capacité à créer de l’ambiance. «C’est la société sénégalaise qui m’inspire. Tous mes morceaux ont été conçus autour de l’ambiance. Je les créais de façon spontanée», rappelle-t-il. Fallou Dieng précise aussi que ces danses étaient faites sur un mouvement d’ensemble et n’avaient rien de vulgaire. Selon lui, c’est ce qui explique leur franc succès.

ALIOUNE MBAYE NDER, CHANTEUR, DANSEUR ET PERCUSSIONNISTE

«Les chorégraphies faisaient ma force»

Une des icônes de la musique sénégalaise, Alioune Mbaye Nder, a été l’une des figures incontournables de l’âge d’or du quatrième art dans notre pays à travers le groupe Lemzo Diamono. Au-delà de la chanson, l’artiste doit une partie de son succès à ses talents de danseur. Le chanteur se souvient encore des danses qu’il a popularisées dans les années 1990. Au titre de celles-ci, le leader du Setsima group cite «Lokho yi ci deune bi» tirée du morceau «Yarouna» en 1994, «Thieuguine» du tube «Sportif» sorti en 1992 et dédié au «Tigre» de Fass, le lutteur Moustapha Guèye ou encore «Diounkho» (Setsima, 1993). «C’était formidable. À chaque sortie d’album, les gens s’attendaient à de nouvelles danses», se remémore-t-il. De ses danses populaires à succès, Alioune Mbaye Nder n’a pas oublié le célèbre «Deureum Yaay». Le succès retentissant de cette danse a même inspiré le milieu de la mode. Le tissu baptisé «deureum yaay», avance le percussionniste, faisait courir, sur le marché, de nombreux Sénégalais pendant les grandes fêtes comme la Tabaski ou la Korité. Fortement influencé par Alla Seck, son idole, Mbaye Nder s’est toujours considéré plus danseur que chanteur. Membre du groupe Lemzo Diamono où il a entamé sa carrière en 1991, le natif de Tivaouane estime que les «danses étaient sa force».




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