LA GALÈRE DES MASTERS




Depuis quelques années, ce n’est pas la grande réussite dans les universités publiques sénégalaises, notamment au second Cycle (Master 2). Nombreux sont les étudiants qui restent des années sans soutenir leur mémoire. L’Observateur a fait un tour à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) pour s’imprégner des raisons de cette traversée du désert.

Sur les gradins désertés du terrain de basket de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), Ibrahima Tamba a la tête dans les nuages. Impassible aux bruits environnants, l’étudiant en Master 2 en Linguistique générale est clairement occupé, voire préoccupé. Le jeune homme de 28 ans a du mal à extérioriser ses sentiments. Son mal est profond. «Depuis l’année scolaire 2017-2018, je suis dans l’impossibilité de soutenir mon mémoire. J’ai fait presque 5 ans dans le système», confie-t-il. Dans sa chemise bleue aux rayures grises et son pantalon beige, l’étudiant conte ses souffrances: «Je fais le pied de grue à l’université, sans pouvoir rencontrer mon professeur-encadreur. C’est très décourageant», confesse l’étudiant en Master 2, le ton triste. Et, pourtant, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche a alerté. «Les étudiants qui viennent faire un Master (1 et 2) pour deux ans passent 5 ans dans le système. Aucun étudiant ne réussit en Master 2 en une année. Tous les étudiants qui viennent en Master 2 redoublent avant de réussir. Ce dispositif n’est pas performant», affirme sans détour le ministre Cheikh Oumar Hanne. Un constat illustratif de la difficile passe que vivent des étudiants en Master 2, dans l’attente de soutenir leur mémoire.

«Nous avons un problème sérieux de professeurs encadreurs…»

Dans le hall de la Faculté de sciences économiques et de gestion de l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar, l’heure est aux déroulements des activités universitaires. Ici, malgré le vacarme des passants, les étudiants sont visiblement concentrés. Assis sur les escaliers du bâtiment, Pape Ibrahima Fall a l’air dépité. L’étudiant en Master 2 depuis 2017-2018 en économie est dans l’impasse. La mine triste, l’homme de 29 ans n’a toujours pas soutenu son mémoire. Le débit haut, il peste contre son encadreur. «Au courant de l’année 2018, je pouvais rester 3 voire 4 mois, sans voir mon professeur encadreur. Quand je l’appelais, il ne décrochait pas et quand j’allais à son bureau, il n’était jamais sur place. Vu que j’avais deux ans pour terminer la rédaction, j’ai recommencé au courant de l’année 2018-2019», révèle l’étudiant. Avant d’ajouter : « Finalement, il a approuvé l’intégralité de mon travail et m’avait fixé une date pour la soutenance en décembre 2019». Mais, une semaine avant la soutenance, le directeur de mémoire lui fit savoir qu’une information manquait sur le travail. «Alors que pendant deux années, j’étais encadré par un professeur. Ce qui prouve qu’il n’a pas lu tout mon travail», confie l’étudiant en Economie à la Faseg. Sans bourse, Pape Ibrahima Fall a dû se démêler comme un beau diable pour pouvoir finir les corrections demandées et rendre le mémoire en novembre 2020.

«Je prends de l’âge et je risque de ne pouvoir postuler à aucun concours»

L’étudiant Pape Ibrahima Fall peine à contenir sa colère. Le temps qu’il a traîné à l’université le ronge. Son avenir étant menacé. «Je voulais tenter des concours, mais tant que je n’ai pas mon Master, il me sera très difficile de les faire. Pis, je prends de l’âge. Je risque de ne pouvoir postuler à aucun concours», dit-il avec regret. Pour l’heure, l’étudiant en économie attend toujours l’aval de son professeur encadreur pour enfin soutenir un mémoire qui lui a pris 4 ans. Le problème de l’encadrement des étudiants en Master 2 est l’une des principales sources d’échec académique. Bouba Diop, Professeur d’histoire ancienne et ancien médiateur de l’Ucad, pointe du doigt certains de ses collègues enseignants qui ont du mal à encadrer les étudiants. «Ils prennent beaucoup d’étudiants et n’ont pas le temps de lire ce qu’ils proposent. Cela peut être un facteur d’échec», indique Professeur Diop. Omar Dia, professeur au département de philosophie et Secrétaire du Sudes, d’accuser le gouvernement de n’avoir pas mis en place le maximum d’infrastructures ni recruté massivement les enseignants de rang A et du personnel de support.

«Mes chances de rentrer à l’Ecole doctorale sont réduites à néant»

Trouvée près des escaliers du département d’Histoire de l’Ucad, la jeune étudiante Astou Guèye a presque les larmes aux yeux. Elle peine à trouver des mots pour expliquer sa situation. Lunettes sur le nez, Astou Guèye, vêtue d’une robe bleue, foulard à la tête, en veut à l’administration de son département. Elle ne mâche pas ses vérités. «Depuis 2018, j’attends toujours qu’on me fixe une date de soutenance. Mais depuis lors, toujours rien», confie l’étudiante en Master en linguistique depuis 2017-2018. Son Mémoire de Master est pour elle un véritable cauchemar. «Au début, j’avais du mal à trouver un professeur encadreur. Il m’a fallu beaucoup de temps pour en trouver un». Mais l’étudiante de 27 ans aura du mal à rencontrer son professeur encadreur. Astou Guèye n’en revient toujours pas. Elle est très déçue de sa situation. «Mes chances de rentrer à l’Ecole doctorale sont réduites à néant», apprend-elle l’air abattu. Comme Astou, Serigne Fallou étudiant depuis 2018, au département de Géographie à la Faculté des Lettres de l’Ucad, qui n’arrive toujours pas à soutenir son mémoire se dit abandonné par le système.

MOUSTAPHA SALL, CONSEILLER TECHNIQUE DU MINISTRE DE L’ENSEIGNEMENT SUPERIEUR : «On est dans un ratio de presque 45,9 étudiants par enseignant à encadrer»

SITUATION – «Avec la réforme LMD, nous avons trois sorties dans les universités. La Licence, le Master et le Doctorat. Il y a deux types de Masters. D’une part, les Masters professionnels ou payants qui sont délivrés dans le cadre de la fonction des services. D’autre part, les Masters qui sont délivrés dans le cadre public, on les appelle aussi les Masters généralistes, de recherche ou de la formation unifiante. Sur la base de nos statistiques, on voit que la Licence n’est pas une sortie parce que les 76% se retrouvent en Master. Le premier problème se trouve à ce niveau parce que la Licence classique ne permet pas aux étudiants de sortir et d’avoir du travail. Soit, ils sont obligés de faire une formation supplémentaire, ou bien de faire un concours afin d’avoir un profil professionnel. Ce problème d’adéquation entre le diplôme de Licence et l’employabilité se pose. Raison pour laquelle tous les étudiants postulent au Master. On l’appelle le Master pour tous. La solution était de créer des Masters payants dans certaines universités pour que tous les étudiants qui n’arrivent pas à être absorbés par le Master public puissent se retrouver en Master payant. Pour être admis, il y a des critères dont le profil des enseignants encadreurs. Là, on a des problèmes au niveau des effectifs et surtout des profils. Pour le Cames, par exemple, il faut être un enseignant de rang A, c’est-à-dire qu’il faut être un professeur titulaire ou un maître de conférences Cames pour encadrer des étudiants en Master. Ce sont les mêmes professeurs titulaires et maîtres de conférences qui encadrent aussi en Thèse. Mais, avec la réforme des titres au Sénégal, nous avons également pris certains maîtres de conférences titulaires qui sont l’égalité d’un maître-assistant de Cames pour qu’ils puissent encadrer au niveau Master.»

CHIFFRES – «Si, antérieurement, on restait juste sur la norme (professeur titulaire et le maître de conférence), on a dans tout le Sénégal, 638 enseignants de rang A qui théoriquement doivent encadrer un total cumulé de 29 314 à l’heure actuel. Les statistiques de l’année 2019-2020 montrent que les étudiants entre le Master1 et le Master2 sont au nombre de 25 206. Si on fait le calcul, on est dans un ratio de presque 45,9 étudiants par enseignant à encadrer, en plus des heures des cours. L’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) a 1 335 enseignants. Les professeurs titulaires sont au nombre de 222. Les professeurs assimilés sont au nombre de 217. Les maîtres de conférences titulaires 487. Les maîtres de conférences assimilés 317. Les assistants sont au nombre de 92. Ils sont chargés d’encadrer 16 289 étudiants en Master. Les 439 professeurs de rang A ont en charge 3 094 doctorants. C’est pareil à l’Université Gaston Berger (Ugb) de Saint-Louis. Au total, on a 2 116 professeurs qui vont se charger d’encadrer 29 314 entre Master et le Doctorat. On a un problème au niveau de l’encadrement. En Master 1, les étudiants passent en masse. C’est en Master2 qu’il y a de l’encombrement. Ils peuvent rester sur place pendant deux ou trois ans. Par exemple, à l’Ucad, pour l’année 2019-2020, on a 6 945 en Master 1, alors qu’en Master 2, ils sont 9 344. A l’Ugb, 1 448 étudiants sont en Master1 et 1 964 en Master2. A l’Université de Thiès, c’est 504 en Master1 et 527 à Master 2. A l’Université Alioune Diop de Bambey, ils sont 448 en Master1 et 554 en Master2. A l’Université Assane Seck de Ziguinchor, c’est 444 en Master1 et 484 en Master2. A l’Université virtuelle du Sénégal (Uvs), c’est le contraire. Les étudiants restent plus longtemps en Master 1. Ils sont 1 974 en Master1 et 419 en Master 2.»

CAUSES DU BLOCAGE – «Le diagnostic montre que les Masters professionnels créés dans les universités sont en train de phagocyter les Masters publics. Les cours se déroulent normalement dans ces Masters payants et les étudiants font le cycle en deux (2) ans. Cela veut dire que, soit là-bas les étudiants paient et travaillent mieux ou bien les enseignants sont plus assidus au niveau des cours et des encadrements. En revanche, en Master public, c’est le contraire. Les étudiants n’avancent pas. A côté du problème de l’encadrement, un autre fait est soulevé par les responsables d’instances pédagogiques. Ils disent que certains étudiants terminent tous leurs cours de Master2 et même leur mémoire, mais optent de ne pas le déposer afin d’avoir des années de bourse supplémentaires. Ainsi, seuls 10 à 15% des étudiants de Master se retrouvent en Doctorat. Le diagnostic effectué lors de l’atelier que nous avons tenu avec les Recteurs, les Directeurs des affaires pédagogiques des universités, les responsables des Ecoles doctorales montrent que les étudiants de Master ont peur de sortir sans avoir un travail. Il se pose alors, à ce niveau, un problème de l’employabilité.»

PISTES DE SOLUTION – «L’objectif de l’atelier n’était pas de faire tout de suite des réformes, mais d’amener tous les acteurs à évaluer les types de Master qui sont créés parce qu’il y a beaucoup de Master redondant. Il s’agissait de faire l’état des lieux des Masters, les problèmes, les flux entrants et sortants et comment s’adapter pour que les étudiants qui ont une Licence ou un Master puissent trouver du travail. Mais aussi comment les rationaliser. Le ministre a donné des orientations. Parmi lesquelles, faire de sorte qu’il y ait plus de Masters et de Licences professionnelles qui relèvent du public. Il s’agira aussi d’inviter le monde socio-économique à donner son avis dans la révision des curricula. Il faudra également mutualiser les compétences en créant des Masters interuniversitaires. Mais aussi, que les formations classiques, que cela soit au niveau Licence ou Master, puissent être enrichies par des modules professionnels. Après deux jours de discussion, la première idée qui est sorti est que déjà, de manière ponctuelle, qu’on mette en place au niveau national une plateforme numérique où les étudiants peuvent avoir des modules complémentaires en technique de rédaction de Cv, entretien de travail, d’entrepreneuriat, de langue et communication etc. pour enrichir leur formation classique. On donne des pistes de propositions pour la rationalisation des Masters au niveau des instances. Et au niveau central, on va élaborer une cartographie nationale de l’offre des Masters pour qu’on puisse avoir la note de présentation pour chaque Master, la maquette, les enseignants qui interviennent et les cours qui sont dispensés. On mettra tout cela dans une plateforme nationale pour que chacun puisse accéder aux offres. Pour la rationalisation des Masters, nous pensons mettre en place un cadre normatif pour avoir un socle de critère commun de sélection. Il peut alors être complété par des critères spécifiques à chaque discipline, à chaque université ou département.»




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