Au Brésil, les nouveaux défis de Lula




Après l’annulation de ses condamnations, lundi 8 mars, l’ancien président brésilien peut songer à l’élection présidentielle de 2022. Mais, à 75 ans, le leader de la gauche n’incarne pas vraiment l’avenir, et son parti, le PT, est moribond.

Editorial du « Monde ». Lula contre Bolsonaro : c’est désormais l’affiche possible de l’élection présidentielle de 2022 au Brésil. En annulant, lundi 8 mars, l’ensemble des condamnations qui pesaient sur Luiz Inacio Lula da Silva, un juge de la Cour suprême a rendu l’ensemble de ses droits politiques à l’ancien président de gauche. Et ouvert la voie, du même coup, à un duel entre les deux poids lourds de la politique brésilienne moderne.

La décision du juge Edson Fachin a surpris tout le monde mais n’a, en réalité, rien d’étonnant. Depuis des années, la presse fait état des irrégularités accumulées par l’opération anticorruption « Lava Jato ». Les révélations du site d’investigation The Intercept l’ont confirmé : Lula a été condamné et emprisonné sans preuves concrètes des actes de corruption dont il était accusé, au terme d’une procédure par bien des aspects illégale, qui visait vraisemblablement à l’exclure du jeu politique. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Brésil, Lula recouvre ses droits politiques et la gauche rêve de victoire contre Bolsonaro en 2022

Les huit ans de Lula à la tête du Brésil, de 2003 à 2011, pendant lesquels quelque 40 millions de ses compatriotes ont pu sortir de la misère, ont profondément marqué l’histoire du pays. Ancien ouvrier, Lula est aujourd’hui le seul homme politique à jouir d’un charisme, d’une popularité et d’une expérience suffisants pour espérer battre Jair Bolsonaro en 2022. Le retour de ce combattant hors pair dans l’arène politique est donc une perspective salutaire, après deux années de saccage démocratique, environnemental et sanitaire.

Multiples erreurs

Cette « libération » politique ne saurait, cependant, passer pour providentielle. Incapable de produire en dix ans de nouveaux dirigeants à la hauteur des enjeux, la gauche brésilienne en est réduite à s’en remettre à son vieux chef historique. Lula a 75 ans, il a commencé sa carrière politique il y a quatre décennies et a déjà été candidat cinq fois au scrutin présidentiel. On peut rêver plus novateur pour incarner l’avenir du géant latino-américain. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Brésil, la fin sans tambour ni trompette de « Lava Jato »

La gauche brésilienne est aussi à court de programme. Miné par les affaires de corruption, humilié par la destitution de Dilma Rousseff, en 2016, et par les condamnations de Lula, sonné par l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro, le Parti des travailleurs (PT) a adopté une posture de forteresse assiégée et a déserté le débat d’idées. Lula lui-même, en centrant son discours sur ses déboires judiciaires, a largement empêché l’aggiornamento de son camp et l’émergence de nouvelles figures hors de son ombre portée.

Le PT gagnerait pourtant à procéder à un sérieux inventaire de ses treize années au pouvoir, processus indispensable que l’injustice dont ont été victimes Lula et Dilma Rousseff ont jusqu’à présent bloqué. Les erreurs de sa direction ont été multiples, en particulier sur le dossier sensible de la corruption. Crier au complot des élites et des médias ne devrait pas dispenser la gauche d’un travail d’analyse en profondeur sur sa part de responsabilité dans l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Brésil, une campagne de vaccination à l’arrêt, « sabotée » par Jair Bolsonaro

S’il se présente, Lula se trouvera face à des défis très différents. Le Brésil qu’il a dirigé pendant la décennie 2000 était un pays confiant, optimiste et en forte croissance, porté par l’envolée des prix des matières premières, qui pouvait financer d’ambitieux programmes sociaux. Le Brésil qu’il pourrait reprendre en 2022 aura été laminé par des années de crise économique, rongé par le doute, meurtri par l’épidémie de Covid-19. Rien ne dit que son légendaire talent sera, cette fois, à la mesure de cette tempête.

Le Monde