Au Tchad, la tension monte à l’approche de la présidentielle




Anicet Simo. Sputnik France

Trois personnes ont été tuées et cinq blessées le 28 février à N’Djamena au Tchad lors d’une tentative d’arrestation d’un opposant, candidat déclaré à la présidentielle du 11 avril prochain. Cette tragédie vient en rajouter à un contexte déjà très tendu depuis l’annonce de la candidature d’Idriss Déby Itno, au pouvoir depuis 30 ans.

La tension ne cesse de grimper au Tchad à quelques semaines de la présidentielle. Au moins trois personnes ont été tuées et cinq autres blessées à N’Djamena, à la suite d’une tentative d’arrestation de l’opposant Yaya Dillo à son domicile, le 28 février.

Pour ce candidat déclaré à la présidentielle du 11 avril, qui a réagi à la suite de cet événement sur son compte Facebook, il s’agissait d’une attaque menée par des hommes de l’armée tchadienne, plus précisément par la garde présidentielle dirigée par le fils du Président Idriss Déby. Yaya Dillo a d’ailleurs affirmé avoir perdu «sa mère et plusieurs de ses parents» lors de ces échauffourées.

Mais la version de l’opposant a été vite démentie par Cherif Mahamat Zène, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, qui plaide la légitime défense. Selon le ministre, «il ne s’agit pas d’une attaque contre un opposant mais d’un refus de répondre à deux mandats judiciaires».

«Suite à un refus systématique depuis 48 heures de M.Yaya Dillo, appuyé d’un groupe de personnes armées, de répondre à deux mandats judiciaires», celui-ci «a vertement défié l’autorité de l’État en opposant une résistance armée», a expliqué le porte-parole du gouvernement dans un communiqué.

Il précise par ailleurs que c’est la police qui s’est présentée au domicile de Yaya Dillo, afin d’exécuter deux mandats pour l’amener devant la justice. Les forces de l’ordre ont tenté d’arrêter Yaya Dillo et, ayant essuyé des tirs à leur arrivée, elles «n’ont eu d’autre choix que de riposter». Le gouvernement condamne ce qu’il qualifie de rébellion armée et évoque «une tentative bien planifiée de déstabilisation de l’État».

Lundi 1er mars, les autorités judiciaires locales ont affirmé au cours d’un point de presse «qu’aux dernières nouvelles», Yaya Dillo avait quitté son domicile avec l’aide de ses proches et «sa position demeurait inconnue». Ancien chef rebelle, Yaya Dillo Djerou avait rallié en 2007 le Président Déby, dont il est devenu ministre avant d’occuper plusieurs postes de conseiller à la présidence de la République. Il a été représentant du Tchad à la Commission des États de l’Afrique centrale (Cémac) jusqu’en mai 2020. C’est à cette période qu’il est d’abord suspendu de ses fonctions, avant d’être visé par une plainte pour «diffamation et injure» envers la Première dame Hinda Déby Itno. Déposée par la principale intéressée et sa fondation «Grand Cœur», la plainte faisait suite à une sortie virulente de Yaya Dillo sur les réseaux sociaux, où il critiquait la conclusion d’une convention entre cette fondation et le gouvernement, dans le cadre de la lutte contre l’épidémie de coronavirus. Deux mandats d’arrêt sont alors délivrés à son encontre.

Un contexte déjà tendu

Yaya Dillo Djerou a déposé vendredi 26 février sa candidature à la présidentielle du 11 avril. Il affronte notamment le Président Idriss Déby, au pouvoir depuis 1990, et qui tente de rempiler pour un sixième mandat. Yaya Dillo réclame, pour sa part, un changement de régime. Sa tentative d’arrestation et les morts enregistrés sont fortement décriés par l’opposition. Dans un message sur Twitter, Saleh Kebzabo, un autre opposant, fustige ce qu’il considère comme de «la barbarie» et annonce, en réaction, le retrait de sa propre candidature à la présidentielle. Succès Masra, leader du mouvement «les transformateurs», et un autre prétendant au «Palais rose» (le palais présidentiel au Tchad), a réclamé la démission d’Idriss Déby Itno.

Hier j’ai été au domicile de Yaya Dillo pour constater les dégâts. Ce qui s’est passé c’est de la barbarie pure et simple. J’ai été terrifié, dégoûté. Le Tchad ne mérite pas le titre d’un État. J’ai toujours dit que c’est un État informel. — Saleh Kebzabo (@saleh_kebzabo) March 1, 2021

​Depuis peu, l’atmosphère dans la capitale tchadienne n’est pas à la sérénité, face à la détermination d’Idriss Déby Itno à briguer un sixième mandat. Les premières manifestations contre la candidature du désormais «Maréchal» ont été signalées le 6 février dans la capitale, jour de son investiture par son parti, le Mouvement patriotique du salut (MPS). Depuis lors, le gouvernement interdit systématiquement toute manifestation de l’opposition et de la société civile qui réclament l’alternance et plus de justice sociale, car elles sont «susceptibles d’occasionner des troubles à l’ordre public», justifie-t-il. Cette effervescence traduit, selon Hippolyte Éric Djounguep, chercheur à l’École supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication de Yaoundé et consultant en géopolitique, «un désir impératif d’une alternance au sommet de l’État».

«Malgré la répression du régime de N’Djamena, ces jeunes semblent déterminés à offrir au peuple tchadien une transition. Bien plus que la démocratie, le Tchad est sur le point de s’ouvrir à la “peuplocratie” ou la géopolitique des peuples. Ce qui constitue une aubaine pour l’opposition tchadienne. D’un autre côté, l’impératif de l’alternance qui s’amoncelle à l’horizon est une chance pour l’opposition tchadienne », analyse-t-il au micro de Sputnik.

Privé de sa rente pétrolière, occasionnée par la chute brutale des cours du brut, le pays fait face à une sévère crise économique. Alors qu’il doit continuer à relever de nombreux défis sécuritaires, Idriss Déby Itno doit aussi gérer une série de contestations politiques et sociales que la prochaine présidentielle contribue à alimenter. Dans son désir de changement, une partie de la classe politique tchadienne devra, poursuit Hippolyte Éric Djounguep, prendre en considération que «dans les démocraties de façade, ou les “démocratures”, les hommes forts tentent toujours les passages en force. Ils s’accrochent au pouvoir au détriment de la volonté du peuple».

«Idriss Déby est arrivé au pouvoir en 1990 à la suite d’un coup d’État militaire jonché d’une guerre civile. Il s’y est maintenu au prix de plusieurs manœuvres non démocratiques. Aujourd’hui il essaye d’y parvenir par l’intimidation, la violence et le chantage. Ce qui pourrait être dans le contexte tchadien actuel source de violents conflits», prévient-il.

Dans son rapport 2020 sur l’état de la démocratie dans le monde, The Economist Intelligence Unit (EUI), think tank britannique, a classé le Tchad comme l’un des pays les moins démocratiques du monde. Le pays occupe le 163e rang sur 167. En lice pour la présidentielle prochaine, en plus du chef de l’État Idriss Déby, candidat à sa propre succession, une quinzaine de personnalités d’horizons divers se présentent, parmi lesquelles Félix Romadoumngar, leader de l’ Union pour le renouveau et la démocratie (URD), principale force de l’opposition à l’Assemblée nationale, l’ancien Premier ministre Pahimi Padacket Albert ou encore Mahamat Abdoul Kadre Ouma alias Baba Laddé ancien chef rebelle investi par le Front populaire pour le redressement (Fpr). Le délai de dépôt des candidatures a expiré vendredi 26 février.