États-Unis: la lutte historique des employés d’Amazon en Alabama




Les employés de l’entrepôt Amazon de Bessemer étaient invités à voter pour ou contre la création d’un syndicat. Si le « oui » l’emporte, ce sera une première aux États-Unis pour le géant de la distribution en ligne, qui a mené une campagne pour les convaincre de voter « non ».

Le dépouillement des bulletins de vote des 5 800 employés de l’entrepôt d’Amazon à Bessemer commence ce mardi 30 mars dans la banlieue de Birmingham en Alabama. Dans cette lutte pour un syndicat, Amazon a vivement incité ses employés à voter contre la création d’une telle association. Deuxième plus gros employeur du pays, l’entreprise, qui réfute les accusations de maltraitance lancées par les employés, craint que la syndicalisation s’étende à ses autres sites américains.

 « Nous ne sommes pas des robots, nous ne sommes pas des machines, nous sommes des humains », lance une militante armée de son mégaphone. Réunis à Birmingham sur le parking du Retail Wholesale and Department Store Union (RWDSU), le syndicat le plus influent de la grande distribution, les employés d’Amazon qui souhaitent être représentés achèvent leur campagne.

Pendant un mois, ils ont tenté de mobiliser leurs collègues et dénoncé des conditions de travail éprouvantes, voire humiliantes. « Nous sommes traités comme des animaux. Il fait très chaud à l’intérieur de l’entrepôt, l’air conditionné ne fonctionne pas sauf dans la pièce réservée aux pauses. Et ils ne nous accordent que cinq minutes pour aller et revenir des toilettes, alors que l’entrepôt fait la taille d’un terrain de football. C’est impossible ! », s’exclame Linda Burns, salariée du site de Bessemer, avant d’ajouter : « On fait de notre mieux mais cela n’est jamais assez pour eux. »

À ses côtés, Darryl Richardson acquiesce. Employé depuis un an chez Amazon, c’est lui qui a contacté la centrale du RWDSU après une altercation avec un supérieur au sujet d’une pause pipi jugée trop longue. « Il m’a dit que ces dix minutes supplémentaires seraient décomptées de mon temps de travail, j’ai trouvé cela injuste et j’ai fait des recherches le soir même sur internet pour savoir quel syndicat contacter », explique l’Afro-Américain, qui se dit trop âgé pour tenter de postuler ailleurs. Selon Darryl Richardson, Amazon chronomètre le « TOT », le « Time Off Task » (temps passé en dehors de la tâche) et un avertissement apparaît sur les écrans de ceux qui s’absentent de leur poste plus des cinq minutes règlementaires, en dehors de la pause unique de trente minutes par jour. Certains sont licenciés sans ménagement ni motif sérieux. Les horaires de travail sont irréguliers et la surveillance constante.

« Black Workers Matter » : les travailleurs noirs comptent

Dans cet État du sud des États-Unis, les pouvoirs des syndicats sont réduits et la cotisation n’a rien d’obligatoire, ce qui restreint encore leur puissance. Mais le combat des employés d’Amazon de Bessemer, dont plus de 80 % sont afro-américains, a pris une résonnance particulière vu l’histoire de la région.

« En Alabama, des gens sont morts pour faire valoir leurs droits au vote, à l’égalité de traitement. Martin Luther King a entamé sa campagne pour les droits civiques ici, et le combat des employés d’Amazon s’inscrit dans cette lignée », assène Christopher J. England, le président du parti démocrate de l’État, avant d’ajouter : « Les employés doivent être respectés pour les efforts qu’ils font et pour leur travail, quelle que soit la couleur de leur peau. »

Plusieurs organisations de gauche et de lutte pour les droits civiques se sont jointes au combat des employés d’Amazon et dénoncent des inégalités amplifiées par la pandémie. Les Afro-Américains ont été les plus durement touchés par le coronavirus, tandis que le géant de la distribution en ligne a augmenté ses profits de 84 % en 2020. Les commandes sur internet ont explosé avec l’imposition de restrictions sanitaires, mais 20 000 salariés d’Amazon aux États-Unis (sur un million) ont contracté le Covid-19.

« Quand le patron d’une société gagne près de 80 milliards de dollars grâce à la pandémie et que ses employés se battent pour mettre de la nourriture sur leur table, payer leur loyer, qu’ils ont dû se rendre à leur poste dans la terreur d’attraper une maladie mortelle, c’est un gros problème. Nous sommes là pour dire au monde que les travailleurs noirs comptent, et nous demandons le respect qui nous est dû », lâche Eric Hall, qui préside le mouvement Black Lives Matter à Birmingham.

Des mesures sanitaires ont été mises en place à l’intérieur des entrepôts, mais les salariés y voient surtout une nouvelle source de flicage « Je dois courir pour aller aux toilettes, et si je me rapproche à moins de deux mètres de distance de mes collègues pendant le trajet, j’ai droit à une remarque de mon supérieur », synthétise Linda Burns, « c’est un stress permanent ».

La fortune de Jeff Bezos contre les syndicats

Comme elle l’a fait par le passé dans le Connecticut, le Delaware ou la Virginie, Amazon a mené une campagne active contre la syndicalisation de ses employés à Bessemer. La firme a tenté d’intercéder en justice pour que le vote soit organisé en personne, en assurant qu’il pouvait avoir lieu en toute sécurité dans l’entrepôt. Sans succès.

Elle a en revanche obtenu de la municipalité que le temps du feu de signalisation situé à la sortie de sa propriété passe plus rapidement au vert, officiellement pour « fluidifier le trafic ». Or, toute personne étrangère à l’entreprise qui s’aventure sur le parking est rapidement escortée vers la sortie par des vigiles, voire par la police, et ce feu rouge a été pendant un mois le lieu de campagne des membres du syndicat de la grande distribution. « Ils voulaient limiter notre temps de parole aux employés, il n’y a aucun doute », soupire Mike Foster, représentant du RWDSU à Birmingham.

Amazon a également recruté Morgan Lewis, le cabinet de consultants le plus cher du marché, qui a organisé des réunions pour tenter de dissuader les employés de voter en faveur du « oui ». Tout un argumentaire bien rodé par des années d’activisme anti-syndical y a été déployé. Et un site internet a été conçu pour achever de convaincre les employés. « Jeff Bezos essaye de nous arrêter simplement parce qu’il veut continuer à agir comme il l’entend, sans avoir à négocier. Il dépense des millions contre nous au lieu d’aider ses employés ! », tempête Mike Foster, qui n’hésite pas à comparer le patron d’Amazon à ceux des grandes plantations au temps de l’esclavage.

Invité à témoigner devant le Congrès dans le cadre d’une audition organisée par le sénateur démocrate Bernie Sanders, le milliardaire a refusé de s’y présenter. « Les seules fois où nous voyons les responsables, c’est lorsqu’ils viennent nous réprimander », a lâché devant les élus Jennifer Bates, une employée du site de Bessemer.

Un scrutin au résultat incertain

Les arguments déployés par Amazon semblent néanmoins avoir fait mouche chez certains employés, qui ont été plus agacés par la campagne du syndicat que par celle de leur employeur. « Amazon nous a clairement fait savoir que si nous votions pour la création d’un syndicat, nous ne pourrions plus négocier directement avec nos supérieurs. Mais la cotisation au syndicat coûte cinq cent dollars par mois : est-ce que le RWDSU me défendra correctement si je ne la paye pas ? J’en doute », explique Renée, qui assure avoir obtenu un changement de poste sans difficulté après avoir transpiré six mois sur la chaîne des paquets à expédier.

« Amazon n’a rien fait contre moi, et me fournit une bonne assurance santé. Comment peut-on se plaindre quand on reçoit autant ? », poursuit la quinquagénaire, qui souhaite rester anonyme, avant d’asséner : « J’ai reçu des dizaines de textos des militants syndicaux, c’était à la limite du harcèlement. Il y a tant de gens qui n’ont pas de boulot. Si on n’est pas satisfait, c’est facile de prendre la porte. Je n’ai pas besoin de syndicat, je peux me défendre toute seule.»

Au volant de sa voiture un peu déglinguée, Kalon Jordan, 22 ans, renchérit : « J’ai fait des boulots plus durs. Les gens qui sont mécontents le seraient n’importe où ailleurs. La présence d’un syndicat ne changera rien pour eux. »

Amazon continue par ailleurs d’attirer des candidats à l’emploi dans cette localité où le chômage atteint 30 % de la population. Brenda Akers sort d’un entretien d’embauche et espère avoir décroché un poste. « Cela ne sera pas plus difficile que d’être serveuse dans le restaurant où je travaille depuis trente-cinq ans, estime-t-elle. Le salaire est identique mais sera fixe. Je ne dépendrai pas du pourboire des clients. »

Brenda se dit, sur le principe, plutôt opposée aux syndicats : « Ils pourraient nous imposer un uniforme, craint-elle. Mais avec la chaleur qu’il fait en Alabama, ce n’est pas une bonne idée. Je préfère travailler dans les vêtements qui me conviennent le mieux. »

Un soutien politique de poids

Pour le parti démocrate, le scrutin de Bessemer est une occasion historique de relancer le syndicalisme, moribond aux États-Unis. Seuls 10 % des salariés américains adhèrent à une organisation de travailleurs, contre 30 % dans les années 1960.

Le président américain a mis son poids dans la bataille et a affiché son soutien aux employés : « Les syndicats ont construit la classe moyenne aux États-Unis, et mon administration soutiendra le droit de chaque Américain de se syndiquer », a déclaré Joe Biden dans une vidéo postée sur Twitter le 1er mars.

Et, sans toutefois citer directement Amazon, il a insisté: « Les travailleurs en Alabama et ailleurs vont voter et il ne devrait y avoir aucune intimidationaucune menace. Faîtes entendre votre voix ! »

Bernie Sander est venu apporter son soutien aux employés d'Amazon luttant pour la création d'un syndicat.
Bernie Sander est venu apporter son soutien aux employés d’Amazon luttant pour la création d’un syndicat. © RFI / Anne Corpet

Trois semaines plus tard, Bernie Sanders a fait le déplacement à Birmingham pour soutenir les employés d’Amazon. « C’est la première fois qu’un président intervient aussi clairement en faveur des syndicats », s’est félicité le sénateur de la gauche du parti démocrate, après avoir salué l’action des salariés.

« Se dresser contre l’une des plus grandes entreprises américaines dans un État opposé aux syndicats est un acte d’un courage énorme, a-t-il lancé devant une foule clairsemée. Si les syndicats peuvent réussir ici, cela aura des répercussions dans tout le pays. Ce qui se passe ici ne concerne pas seulement l’Alabama mais toute la nation ! ».

Les représentants du RWDSU assurent avoir déjà été contactés par les employés de cinquante autres entrepôts, dont une majorité aux mains d’Amazon. Le combat des employés Bessemer a donc déjà fait tache d’huile, même si le résultat du vote reste très incertain et risque fort, en cas de scrutin serré, d’être contesté.




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