Pour Paris, le chef du FACT Mahamat Mahdi Ali est “un assassin”




La rédaction de Mondafrique

Mahamat Mahdi Ali, le chef du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT), le mouvement armé qui a lancé une offensive sur N’Djamena le 11 avril – laquelle a précipité la mort d’Idriss Déby Itno- voit à nouveau ses comptes bloqués en France, avec la surprise de découvrir qu’il est désormais considéré comme « un assassin » aux yeux de Par

Une enquête de David Poteaux

Les nombreux opposants armés à Idriss Déby Itno l’ont appris à leurs dépends ces trois dernières décennies : l’autocrate pouvait compter sur le soutien indéfectible de la France pour conserver son pouvoir, qu’il avait conquis en 1990 avec l’aide de la DGSE. Son fils, Mahamat Idriss Déby, qui lui a succédé après sa mort le 19 avril au terme d’un coup d’État validé par Emmanuel Macron et Jean-Yves Le Drian, en bénéficie également.

Les Français avaient prévenu Mahamat Mahdi Ali quelques jours avant qu’il ne lance son offensive : toute action du FACT au Tchad sera réprimée. « C’est ce qu’ils m’ont dit quand je les ai contactés le 8 avril depuis la Libye », affirme Mahamat Mahdi Ali, le dirigeant du FACT joint par Mondafrique. Tout au long de leur avancée vers N’Djamena, les rebelles ont été survolés par des avions de l’armée française : des drones, des Rafale et des Bréguet Atlantic. Ils ne les ont pas frappés, contrairement à ce qui s’était passé en février 2019, lorsque la chasse française avait bombardé le convoi de l’Union des forces de la résistance (UFR), un autre mouvement rebelle dirigé par les frères Erdimi qui se dirigeait vers la capitale tchadienne. Mais ces survols leur ont permis de renseigner les autorités tchadiennes sur les positions des insurgés, leurs déplacements et leur équipement. « L’armée de Déby était au courant du moindre de nos mouvements, déplore Mahamat. Sans cela, peut-être aurions-nous pu la surprendre ». Un officier tchadien joint par Mondafrique, et qui a requis l’anonymat, reconnaît que les renseignements donnés en temps réel par la France leur ont « facilité la tâche ».

L’appui français ne s’est pas limité au partage de renseignement. Le ministère des Armées l’a admis : un soutien logistique a également été apporté à l’armée tchadienne. Du matériel et du carburant a été largué par les avions français sur le théâtre des opérations. Les blessés ont également été pris en charge par la force Barkhane, dont le quartier général est situé au sein de l’aéroport de N’Djamena.

Les comptes de Mahamat Mahdi Ali gelés

Après la mort de Déby, le FACT a été contraint de stopper son offensive. Nombre de ses combattants ont été tués ou arrêtés dans de très violents combats les 18 et 19 avril. Ce qu’il reste des rebelles s’est dispersé. Certains se sont dirigés vers l’est du Niger. D’autres sont revenus dans le sud de la Libye, leur fief. Mais le gouvernement français, qui a perdu un allié de poids dans la guerre qu’il mène au Sahel, ne semble pas disposé à tirer un trait sur cet épisode. A Paris, Mahamat était depuis quatre ans considéré comme un « terroriste ». Désormais, les autorités françaises lui collent en outre l’étiquette d’« assassin ».

Quelques mois après avoir créé le FACT en Libye, en avril 2016, le rebelle, qui avait obtenu le statut de réfugié en France en 1992, et qui avait fait sa vie à Reims, où il avait notamment milité au sein du Parti socialiste avant de reprendre les armes, avait appris qu’il était visé par une mesure administrative. Le 18 janvier 2017, le gouvernement français avait pris un arrêté afin de geler ses comptes bancaires. Cette mesure est valable pour une durée de six mois, et elle est renouvelable. Elle est préjudiciable à double titre : non seulement elle prive sa femme et ses cinq enfants des aides sociales auxquels ils auraient droit, mais en plus, elle empêche Mahamat de rentrer en France. « Il craint d’être arrêté s’il pose le pied sur le sol français », indique un de ses proches.

À l’époque, pour justifier leur décision, le ministère de l’Economie et des finances, dirigé par Michel Sapin, et celui de l’Intérieur, à la tête duquel se trouve Bruno Le Roux, invoquent le code monétaire et financier, et notamment l’article L. 562-2 et les suivants, qui prévoient « le gel des fonds et ressources économiques [appartenant] à des personnes physiques ou morales, ou toute autre entité, qui commettent, tentent de commettre, facilitent ou financent des actes de terrorisme, y incitent ou y participent ». Voilà donc l’opposant tchadien présenté comme un complice des terroristes…

Des accusations suspectes

Pourtant, aucun élément ne permet de relier le FACT à un mouvement terroriste – et encore moins de lui imputer des actes terroristes. En 2017, ce groupe, dont la plupart des hommes sont cantonnés dans le Fezzan, est allié au gouvernement d’union nationale (GNU), basé à Tripoli et reconnu par l’ONU. Le GNU compte des islamistes parmi les nombreux mouvements armés qui le soutiennent. Mais l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar, contre qui le GNU est en guerre, aussi. Un bon connaisseur de la zone assure que « le FACT n’a rien à voir avec les jihadistes ». Et que Mahamat « ne partage aucune valeur » avec eux.

Plus tard, il sera même en première ligne face aux combattants de l’État islamique. À partir de 2018, le FACT change d’alliance, contraint et forcé par l’avancée des hommes de Haftar dans le Fezzan, et se bat aux côtés du maréchal. Régulièrement, ses hommes affrontent les éléments libyens de l’État islamique, comme le confirme un rapport de l’ONU publié en décembre 2019, selon lequel le FACT « a été chargé par les forces armées d’Haftar de défendre la zone contre les attaques potentielles, notamment émanant de terroristes ». Les Français ne peuvent pas l’ignorer : Paris, qui a misé sur Haftar sans l’assumer publiquement – au nom de la lutte anti-terroriste mais aussi de son alliance avec les Émirats arabes unis et l’Égypte – a discrètement envoyé des hommes à ses côtés. Régulièrement, Mahamat les croise sur le terrain. Il ignore s’ils sont des agents de la DGSE ou des membres des Forces spéciales. Mais eux savent qui il est. Il leur donne régulièrement des informations.

Pourtant, deux fois par an, l’arrêté qui gèle ses avoirs est renouvelé. Régulièrement, son épouse reçoit à leur domicile, à Reims, un courrier du ministère de l’Intérieur affirmant qu’il « facilite, incite et participe à la commission d’actes de terrorisme ». Dans ces lettres officielles, l’administration lui reproche de participer à la guerre civile en Libye, de coordonner l’action de ses partisans en France ou encore d’appeler au renversement du gouvernement tchadien par la force. Pour étayer ses accusations, le ministère cite des déclarations de Mahamat reprises par la presse, ainsi que des articles et des vidéos publiés sur le compte Facebook du FACT. Mais il ne dit rien sur ses liens présumés avec des groupes terroristes.

Mahamat Mahdi Ali accusé de l’assassinat de Déby

Le 23 mai dernier, l’épouse de Mahamat a encore une fois reçu le courrier fatidique. Avec retard certes : renouvelée le 3 septembre 2020, la mesure gelant ses avoirs était arrivée à échéance au début du mois de mars 2021. Sollicité par Mediapart, le ministère de l’Economie et des Finances avait indiqué, mi-mai, que la mesure touchant Mahamat n’était pas prolongée, et que ses avoirs étaient donc « dégelés ». Mais il faut croire que la mort de Déby a fortement irrité Paris. Dans le dernier courrier, le ministère de l’Intérieur* menace à nouveau Mahamat de geler ses avoirs. Cette lettre, datée du 20 mai, reprend les arguments développés dans les courriers précédents : son appartenance à différents groupes rebelles depuis 2008, son activisme en Libye, ses appels à renverser le régime de Déby… Et une nouveauté cette fois-ci : sa responsabilité dans la mort de l’autocrate. Le ministère affirme en effet que « le FACT a revendiqué l’assassinat du président de la République, M. Idriss Déby ».

Problème : c’est faux. Jamais le FACT – ni dans ses nombreux communiqués publiés tout au long de son offensive, ni sur son compte Facebook – n’a revendiqué la mort de Déby. Interrogé par Mondafrique, Mahamat assure qu’il est incapable de dire qui l’a tué. « Je ne peux ni confirmer ni infirmer la version officielle concernant sa mort, explique-t-il. Est-ce que c’est nous qui l’avons tué ? Est-ce que ce sont les siens ? On ne sait pas. Ce que l’on sait, c’est qu’en plein milieu des combats, on a vu un hélicoptère se poser puis décoller, et cela nous a surpris. Ce n’est que le lendemain qu’on a appris sa mort ». Le 19 avril, jour présumé de la mort de Déby, le FACT avait bien publié un communiqué dans lequel il dressait une liste d’officiers tchadiens tués et blessés au combat. Déby était dans cette liste, mais il était considéré comme « blessés et en fuite », et non comme mort.

Pour étayer son accusation gravissime, on pourrait penser que le ministère de l’Intérieur dispose d’éléments infaillibles. Or dans son courrier, il ne cite qu’une source. Et quelle source ! Il s’agit d’un article publié le 20 avril par un compte Facebook baptisé « Le Tchadien libre ».

Certains de ses animateurs vivent en France et ne cachent pas leurs liens avec le FACT ou avec d’autres mouvements d’opposition tchadiens, mais Mahamat assure que ce média n’a aucun lien organique avec son groupe. L’article en question (qui est en fait la reprise d’un article diffusé par un autre média numérique, Toubou media) affirme que « le président a été touché de plein fouet à la tête par un sniper du commandement du FACT » – affirmation contredite par de nombreux témoignages qui indiquent que Déby a été touché au niveau du rein. Le ministère évoque en outre un autre article publié le même jour par le même média, qui parle d’une « énorme victoire sur le plan politique et sur le plan tactique et militaire » pour le leader du FACT – victoire très relative, étant donné que le mouvement a dû stopper son offensive quelques heures après la mort de Déby. En matière de preuves, on a vu plus solide.

* Contacté par Mondafrique, le ministère de l’Intérieur n’a pas donné suite.




Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.