Pourquoi le général Ghediri n’a pas bénéficié de la grâce présidentielle? Son avocate pointe «un acharnement judiciaire»




Kamal Louadj. Sputnik France

Une Algérie qui jette arbitrairement en prison l’un de ses meilleurs enfants qui l’a servie avec dévouement et d’une manière irréprochable pendant 42 ans ne pourrait voir se lever le jour d’une nouvelle ère», affirme à Sputnik l’avocate du général-major Ali Ghediri, appelant le Président Tebboune à mettre fin «à cette injustice».

Le jeudi 18 février, dans son discours à la nation, le Président Abdelmadjid Tebboune, qui a annoncé la dissolution de l’Assemblée nationale populaire (APN) et un remaniement ministériel, a accordé sa grâce à environ 60 détenus du Hirak en guise d’apaisement à trois jours du deuxième anniversaire de ce dernier, fêté le 22 février. À la surprise générale, le Dr Ali Ghediri, général-major à la retraite et ancien candidat à la présidentielle d’avril 2019, n’en a pas bénéficiée.

Ainsi, dans un entretien accordé à Sputnik, Me Nabila Slimi Benhamdine, membre du collectif d’avocats de la défense du général Ghediri, exprime son étonnement ainsi que celui de ses collègues face à cette situation. En effet, selon elle, le Dr Ghediri qui est «l’une des élites de l’Armée nationale populaire (ANP), qu’il a servie avec dévouement et abnégation durant 42 ans, aurait dû être sur la tête de la liste des détenus touchés par la grâce présidentielle». Tout en affirmant que le dossier d’accusation de son client «est vide», elle interpelle le chef de l’État pour reconsidérer le cas du Dr Ali Ghediri dont «le parcours professionnel et l’engagement citoyen sont absolument propres et irréprochables».

«Incarcéré arbitrairement pour des faits qu’il n’a pas commis»

«Le Dr Ali Ghediri est incarcéré arbitrairement depuis 21 mois en Algérie pour des faits qu’il n’a pas commis, des faits qui ne sont pas réels», affirme Me Slimi Benhamdine.

Dans le même sens, elle explique que toute cette affaire «a été montée de toutes pièces dans le but de l’écarter de la course présidentielle, et que la prolongation de son incarcération ne peut être interprétée que comme un acharnement judiciaire à des desseins douteux».

L’avocate exprime sa joie pour tous les détenus libérés dans le cadre de la grâce présidentielle, bien que pour ceux-ci «le ministère public a pu présenter des preuves matérielles via des écrits ou des vidéos qui portaient atteinte, “en toute bonne foi”, à l’ordre public» alors que «dans le cas du général Ghediri aucune preuve matérielle des faits qui lui sont reprochés n’a été présentée dans le dossier. Aucune!».

Et d’ajouter que «d’autres officiers supérieurs et des chefs de partis politiques ont tenu des propos plus graves, alors qu’ils n’ont pas été poursuivis pour autant! A contrario, le général Ghediri dont les déclarations ne comportent strictement aucune atteinte ni au moral de l’armée, “sa deuxième famille”, encore moins à son unité, ni à celle de l’État, se retrouve injustement incarcéré».

Que reproche-t-on au général Ghediri?

Me Nabila Slimi Benhamdine informe que son client était poursuivi lors de son arrestation en juin 2019 pour deux chefs d’accusation: «le premier pour haute trahison, le deuxième pour atteinte au moral des troupes de l’ANP».

«Le premier chef a été abandonné en juin 2020 par la chambre d’accusation, reste pour l’instant le second», précise l’avocate.

Tout est parti d’un entretien accordé le 25 décembre 2018, soit deux mois avant le début du Hirak le 22 février 2019, par le Dr Ali Ghediri au journal El Watan. Dans celui-ci, il évoquait le rôle que devrait jouer l’ANP pour accompagner un changement politique calme et serein dans un cadre strictement constitutionnel. Le général Ghediri s’était exprimé «dans une situation gravissime» pour l’Algérie, marquée par une «déconfiture des institutions» sur fond de maladie et d’absence, depuis 2013, de l’ex-Président déchu Abdelaziz Bouteflika, pour qui de surcroit un cinquième mandat était en préparation, rappelle l’avocate.

«Seule l’armée, en l’état actuel des choses et face à la déliquescence des autres institutions et au conditionnement dans lequel est mis l’administration, serait capable d’empêcher les uns et les autres de toucher aux urnes pour frauder et faire passer leur candidat. Je reste convaincu que [feu] le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah [chef d’état-major de l’ANP et vice-ministre de la Défense à l’époque, ndlr] ne permettra à qui que ce soit de violer d’une manière aussi outrageuse la Constitution», avait déclaré le Dr Ghediri à El Watan.

«C’est ce paragraphe tiré de l’entretien d’El Watan qui figure comme chef d’accusation dans le dossier du général Ghediri et pour lequel il sera jugé en pénal, normalement en mars», affirme Me Slimi Benhamdine.

Pourquoi cet «acharnement judiciaire»?

Et de se demander: «n’est-ce pas ce qu’a fait l’armée du 22 février jusqu’au 12 décembre 2019? Ne s’est-elle pas rangée du côté du peuple pour protéger le Hirak jusqu’à la présidentielle qui a vu l’élection d’Abdelmadjid Tebboune? N’est-ce pas l’ANP sous le commandement de feu Ahmed Gaïd Salah qui a chassé le “gang” du pouvoir et imposé la solution constitutionnelle, tel que préconisé une année avant par le général Ghediri? Lors de son discours d’investiture, le Président Tebboune n’avait-il pas loué le rôle de l’armée dans l’accompagnement du Hirak jusqu’à l’élection présidentielle et décoré en guise de remerciement et de gratitude le général Gaïd Salah, que des dizaines de milliers d’Algériens ont accompagné à sa dernière demeure pour lui rendre hommage pour la même raison?».

«Et si les déclarations du général Ghediri sont si graves que cela, pourquoi il n’a pas été arrêté sur le champ [le 25 décembre 2018, ndlr]? Pourquoi a-t-on attendu jusqu’au 13 juin 2019, soit six mois après son entretien [alors qu’il avait déclaré sa candidature à la présidence de la République, ndlr]?»

Il y a lieu d’ajouter que dans son interview à El Watan, le général-major Ali Ghediri avait également affirmé qu’il n’imaginait pas que «le général de corps d’armée Gaïd Salah puisse permettre à [certaines parties] de transcender ce qui est prescrit par la Constitution pour assouvir leur désir, leur instinct et leurs ambitions».

«Il ne saurait la laisser choir entre les mains de gens qui n’ont d’autres desseins que de sauver leur tête, en se servant de l’institution dont il assure le commandement». «Je peux aussi affirmer qu’il recèle suffisamment de bon sens et surtout de patriotisme et qu’à ce titre, d’instinct, il ne saurait terminer toute une vie consacrée au service de la nation pour sortir de l’histoire par la petite porte, rien que pour faire plaisir à des aventuriers dont l’unique objectif est de rester au pouvoir et de profiter de la rente», avait-t-il ajouté.

En conclusion, Nabila Slimi Benhamdine rappelle que «tout le peuple algérien souhaite de toutes ses fibres que son pays devienne libre, démocratique, juste, uni, apaisé et tourné vers la construction d’un futur meilleur pour ses enfants: une “Algérie nouvelle” telle que promue et défendue à juste titre par le Président Tebboune».

Néanmoins, «une Algérie qui jette arbitrairement en prison l’un de ses meilleurs enfants qui l’a servie avec dévouement et d’une manière irréprochable pendant 42 ans ne pourrait voir se lever le jour d’une nouvelle ère», souligne-t-elle, appelant le chef de l’État en sa qualité de premier magistrat à «libérer le Dr Ali Ghediri qui est épuisé en prison et qui ne souhaite que de rejoindre sa famille et continuer sa vie en paix». «Nous souhaitons qu’en mars, cette affaire qui a souillé l’honneur de la justice algérienne ne soit qu’un vilain souvenir qui ne se répétera jamais», conclut-elle.