Rencontre Afrique-France : Sommet 100 débats




Le chef d’Etat français s’attendait certainement à être bousculé par les représentants des sociétés civiles africaines qu’il a conviés à un face-à-face plein de franchise et de sincérité. S’il ne s’est pas laissé désarçonner par les attaques, Emmanuel Macron a tout de même pris des engagements forts, qui devraient marquer le futur des relations entre la France et ses partenaires africains.

L’exercice était un peu différent de celui auquel il s’était adonné il y a quatre ans à l’Université de Ouagadougou, avec des étudiants de l’Université Ki-Zerbo. Le vendredi dernier à Montpellier, le Président Emmanuel Macron a fait face à 11 jeunes africains, représentatifs du continent dans sa diversité géographique, sinon sociale. C’était pour lui, la forme rénovée des sommets France-Afrique entre le dirigeant africain et ses pairs du continent. Copiées et imitées par toutes les puissances du monde, ces rencontres ne lui semblaient plus répondre à leur objectif. D’où le coup de vieux qu’il vient de leur donner. Toutefois, le modus operandi n’a pas tellement changé. C’est toujours un Français qui fait face à plusieurs africains. Même si ici, la volonté mutuelle de réellement changer les choses dans les relations communes se sentait en filigrane.

Changer les choses en commençant pas le langage

Poussé dans ses retranchements, le chef de l’Etat français n’a pas perdu de sa superbe, et a apporté réponse à chaque point qui lui était adressé. Et s’il n’a pas voulu assumer tous les péchés d’Israël pour son pays par rapport à son passé colonial et à sa politique présente, il n’a pas occulté qu’il il y a, dans les relations entre la France et le continent africain, bien de choses à revoir. A commencer par le langage et ce qu’il entraîne dans la perception. Au point que, en réponse à l’interpellation de la Burkinabè, Raïmwendé Eldaa Koama, il a accepté de «récurer à fond la marmite» des relations entre le continent et l’ancien colonisateur. En y mettant tout de même un gros bémol : «Nous allons laver la marmite, la récurer bien fort, mais nous n’allons pas changer de marmite», a dit le Président Macron.

En clair, il s’agira de reconstruire la relation sur de nouvelles bases acceptées de tous. Et on commencera par la manière de nommer certaines choses, par l’adoption de nouveaux éléments de langage, les protagonistes en ont convenu. Dans cet ordre d’idée, l’Agence française de développement (Afd), née en 1941 sous le nom de Caisse centrale de la France libre, et plus connue après les indépendances africaines sous le label de Caisse centrale de coopération économique (Ccce), va devoir, une fois de plus, changer de nom.

L’une des raisons, l’activiste Burkinabè l’a donné : «L’aide tant qu’elle n’aide pas à se départir de l’aide, il faut s’en débarrasser.» L’universitaire ivoirien, Arthur Banga, va ajouter à cette exigence, la fermeture des bases militaires françaises en Afrique. Il y a aussi la création d’un fonds de soutien à la démocratie, qui serait co-géré par la Société civile africaine, entre autres.

Le pardon pas à l’ordre du jour

L’activiste et blogueur sénégalais, Cheikh Fall, a lui, rappelé que l’histoire de la Françafrique n’est pas encore passée, elle qui continue de peser sur les épaules des Africains. Il a déclaré qu’il serait illusoire de penser au futur alors que ce passé est encore douloureux. Il a donc notamment, demandé au chef de l’Etat français de «prendre ici l’engagement de demander pardon au continent africain» pour cette histoire coloniale et néo-coloniale. Il s’agira ensuite par ailleurs, de cesser «de collaborer et de soutenir les dictateurs africains».

Mais sur aucun point, aucune interpellation, on n’a senti Emmanuel Macron dans ses petits souliers. Avec la verve qui le caractérise, le chef de l’Etat français a répondu point par point à tous ses interlocuteurs. S’agissant de l’aide, il a reconnu le caractère désuet et inapproprié de ce terme : «Vous ne m’entendez pas, dans tous mes discours, utiliser ce terme. On veut maintenant faire de l’investissement solidaire, on ne parle plus d’aide au développement. Donc, d’accord pour changer le nom de l’Afd… On a commencé à changer plein de choses, mais c’est vrai que la méthode ne change pas.»

Convergence également avec Eldaa Koama sur le caractère nauséabond des relations entre les deux entités : «Il faut laver la marmite. On ne changera pas de marmite, et il y aura toujours des traces. Car on est toujours des enfants d’une histoire, qui nous encombre. Il faut continuer à faire des choses, mais il faut changer les termes, le regard, et l’utilisation que l’on en fait.»

Quant à la contrition, le chef de l’Etat français, qui venait de demander pardon aux harkis abandonnés en Algérie après l’indépendance de ce pays, qui avait également dénoncé, en tant que candidat à la Présidence, l’erreur de la colonisation de l’Algérie, n’a pas cette fois, voulu franchir le pas avec les pays d’Afrique noire.

Et il s’en est expliqué face à la salle accrochée à ses lèvres sur la question : «Si je dis oui à votre interpellation, cela va vous faire plaisir. Mais ce que vous me demandez, ce n’est pas ce que je veux faire, parce que ce serait trop facile. Dire pardon, cela voudrait dire que je voudrais me délier, ce serait comme si je voulais passer à autre chose, m’en débarrasser.»

Il estime pour sa part qu’une autre voie serait plus appropriée : «Je crois à une politique de reconnaissance. Je l’ai assumé quand j’ai été candidat. Oui, la France a une responsabilité immense. Elle est le pays qui a organisé le commerce triangulaire – elle n’est pas le seul, mais elle y a largement contribué. Une fois que je reconnais cela, je nomme ce que tous les historiens ont documenté, j’en prends ma part, mais je ne m’en débarrasse pas.»

Et en conséquence, «ce qu’au nom du peuple français, je suis prêt à m’engager à faire, c’est un travail d’historien. Documenter le passé et permettre aux historiens du continent et d’Europe à mettre en place un travail de mémoire à apprendre à nos enfants, pour permettre de changer les choses en profondeur».

Un autre point, dont il faudra surveiller la mise en œuvre dans les semaines à venir, c’est la mise en place du Fonds pour le soutien à la démocratie qui, selon ses souhaits, devrait être cogéré avec les membres de la Société civile africaine. Notamment des représentants des personnes qui étaient à l’avant-plan de la préparation du Sommet de Montpellier. Et au premier chef, le Pr Achille Mbembé, président du comité scientifique.

Par Mohamed GUEYE (Envoyé spécial) – mgueye@lequotidien.sn




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