Audience tous azimuts: Khalifa Sall en quête d’une nouvelle coalition ?




Le leader du mouvement « Taxawu Sénégal », Khalifa Sall, a affiché sa volonté de créer une jonction des forces de l’opposition pour « défendre les acquis démocratiques ». Mais, ses ambitions se heurtent à un obstacle de taille : il doit bénéficier d’une amnistie pour recouvrer la totalité de ses droits civiques.

L’ancien maire de Dakar Khalifa Sall serait en train de tisser sa toile en perspective des prochaines échéances électorales. Ce constat, établi par des observateurs, se fonde sur les appels à la constitution d’un front uni de l’opposition lancé par le leader du mouvement « Taxawu Sénégal ». Condamné à cinq ans de prison pour détournement de derniers publics, associations de malfaiteurs, faux et usage faux, Khalifa Sall n’a pas pu se présenter à la dernière présidentielle. Le Conseil constitutionnel avait déclaré invalide sa candidature, se basant, entre autres, sur l’article qui stipule que « ne peut être considéré comme électeur celui qui est condamné à une peine d’emprisonnement sans sursis pour un délit passible d’une peine supérieure à cinq ans d’emprisonnement ».

À la faveur d’une reconfiguration de l’espace politique, le « frondeur » socialiste, qui a purgé deux ans et demi de prison avant d’être gracié par le Chef de l’État, a décidé de poser des jalons pour pouvoir rebondir. Il agite, durant ses sorties, le sens de l’intérêt national pour faire rallier à sa cause des leaders de l’opposition et de la société civile. Après une rencontre avec le leader de Pastef, Ousmane Sonko, qui revendique une opposition radicale, l’ancien édile de la ville de Dakar s’est aussi rapproché de son compagnon de lutte, Mamadou Diop Decroix, leader d’Aj/Pads, de même que d’autres figures qui disent être en avant-garde de son « combat démocratique ». C’est ainsi qu’il a rencontré une délégation du Congrès de la renaissance démocratique (Crd) chez le président de l’Alliance pour la citoyenneté et le travail (Act), l’ancien premier ministre Abdoul Mbaye. Khalifa Sall a aussi rendu visite au Dr Cheikh Tidiane Dièye, de la plateforme « Avenir Senegaal bi nu begg ». Tout dernièrement, il a répondu à une invitation de la coalition « Doyna » de l’activiste Guy Marius Sagna. Tous ont exprimé des convergences de vue parfaites avec le leader du mouvement « Taxawu Sénégal ». Cependant, il doit recouvrer ses droits civiques et politiques pour se présenter à la prochaine élection présidentielle.

D’ailleurs, durant ses différentes sorties, ses propos n’ont pas varié. Il affiche son ambition de « former une large plateforme de rassemblement des forces de l’opposition et celles citoyennes en vue de défendre et préserver les acquis démocratiques ». Pour Pape Fara Diallo, enseignant-chercheur en Sciences politiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, il est prématuré de confirmer la naissance d’une coalition entre Khalifa Sall et ces leaders. Il cite, à cet effet, l’exemple de sa rencontre avec le leader du Pastef, Ousmane Sonko. « Le leader du mouvement « Taxawu Sénégal » a certes en ligne de mire les élections à venir et tient à avoir une belle percée pour les préparer sereinement, mais il ne faut pas perdre de vue que Sonko est dans la même logique que Khalifa Sall. Pour l’heure, ce sont deux grands pôles qui se dessinent autour de ces ténors de l’opposition. Ils se sont rencontrés, mais les tenants et aboutissants de leur discussion ne sont pas connus et rien ne certifie qu’ils vont faire bloc », explique M. Diallo.

« Khalifa Sall veut se reconstruire une légitimité »

Dr Cheikh Ibra Fall Ndiaye, lui aussi enseignant-chercheur en Sciences politiques à l’Université Alioune Diop de Bambey (Uadb), souligne que cette démarche du leader du mouvement de « Taxawu Sénégal » répond à une logique stratégique. Selon sa grille d’analyse, Khalifa Sall cherche à reconquérir son territoire, à l’heure où la suppression de la ville de Dakar, qui a longtemps été sous son escarcelle, marque l’actualité. « Des voix autorisées avaient suggéré la nomination du maire de la ville de Dakar avant qu’on ne parle, de nouveau, d’un projet de suppression de la capitale sénégalaise », ajoute-t-il. Pour l’universitaire, ces discours montrent la particularité de la ville qui suscite beaucoup de convoitises. « Vu que les forces socialistes ont porté leur choix sur Aminata Mbengue Ndiaye pour diriger leur parti, il ne reste à Khalifa Sall qu’une seule alternative pour bâtir sa légitimité : c’est de reconquérir la ville de Dakar. Conscient de cet état de fait, il se doit de fédérer toutes les masses pour atteindre cet objectif », explique M. Diop.

Quand des analystes indiquent que les ambitions de l’ancien maire de Dakar qui a été ministre sous le régime socialiste vont au-delà de ces calculs, le politologue apporte des précisions. Il affirme que Dakar, qui renferme des enjeux aussi bien pour les locales que les législatives et la présidentielle, constitue une équation difficile à résoudre pour des hommes politiques. D’ailleurs, le terrain n’est pas encore lisse pour Khalifa Sall. « S’il relève ce pari, il pourra rebondir. Il lui faut des atouts pour négocier une loi d’amnistie qui pourrait lui servir de ticket pour la présidentielle de 2024. Il ne pourra pas poser sa candidature s’il ne bénéficie pas d’une amnistie avant la tenue des joutes électorales », indique le politologue. À l’en croire, les multiples sorties de Khalifa Sall visent à rassembler autour de lui toutes les forces qui lui permettront de se reconstruire politiquement et de gagner ce ticket. Un avis partagé par Pape Fara Diallo. « S’il réussit à fédérer ces grandes forces, cela peut l’aider à forcer le régime à lui accorder une amnistie pour qu’il puisse être candidat à la présidentielle de 2024 », précise ce dernier.

« Khalifa Sall veut renflouer son potentiel de légitimation »

Pape Fara Diallo qui accorde un caractère légitime à l’approche communicationnelle du leader du mouvement « Taxawu Sénégal » croit savoir que plusieurs raisons dictent sa conduite. Il estime, en effet, que l’ancien maire de Dakar est l’une des rares personnes de la vie politique sénégalaise qui tient à garder toute sa légitimité et sa popularité à l’issue d’un emprisonnement. L’enseignant-chercheur en Sciences politiques de renchérir, dans cette foulée, qu’il s’inscrit dans une logique de redynamisation de son mouvement. « Il est passé de « Taxawu Dakar » à « Taxawu Sénégal ». Khalifa Sall veut continuer à renflouer son potentiel de légitimation à travers une stratégie de communication mais aussi de massification. Il a exprimé une volonté de renforcement de son positionnement au sein de l’opposition », dit-il. Pour M. Diallo, c’est l’une des raisons qui motivent la dynamique fédérative et unitaire des forces vives de l’opposition et de la société civile qu’il veut construire autour de sa personne.

Cette option semble également constituer une riposte à la logique de cooptation de certains responsables politiques par la majorité présidentielle. L’enseignant-chercheur en Sciences politiques fait d’ailleurs savoir que « c’est légitime que l’opposition cherche à s’organiser et à se repositionner en perspective des élections à venir ». À l’en croire, le leader du mouvement « Taxawu Sénégal » est conscient d’un de ses atouts de taille : sa capacité à pouvoir puiser dans le grenier électoral du Parti socialiste (Ps). « Il continue à disposer au sein de son parti d’un capital de sympathie vu qu’il est une figure charismatique de cette formation politique ». Pour Pape Fara Diallo, Khalifa Sall a de fortes chances de bénéficier du soutien des frustrés du parti. « Ceux-ci considèrent que leur parti n’a plus de projets d’avenir, car inféodé au parti au pouvoir », souligne-t-il.