TORTURE DU FICHIER ET IMMOBILISME POLITIQUE




Quand j’étais chef du desk politique de Walf Fm à la fin des années 90, le débat essentiel de la Présidentielle de 2000 tournait autour de la question de la fiabilité du fichier électoral. Plus de vingt ans après, l’essentiel du débat politique tourne encore autour de la fiabilité du fichier électoral. A la fin des années 90, le fichier que l’opposition d’alors voulait jeter à la poubelle, lui permit paradoxalement d’accéder au pouvoir avec une alternance exemplaire. Les anciens opposants devenus gouvernants procédèrent à une refonte du fichier. Avec le fichier électoral, notre pays connut des alternances à la tête de plusieurs grandes villes, dont Dakar, et une autre alternance présidentielle en 2012. L’alternance, étant devenue la «respiration naturelle de notre démocratie», la question du fichier est devenue une sorte de mythe de Sisyphe de notre démocratie.

Quand on est dans l’opposition, on conteste la fiabilité du fichier, avant de le trouver aux normes dès qu’on s’installe au pouvoir. Notre pays vit un immobilisme démocratique incroyable à cause de cet éternel retour au fichier. Un éternel recommencement. Une véritable torture politique. Au fond, on a l’impression que le seul consensus sur lequel tous les acteurs politiques sont d’accord est de réduire le débat politique à la question électorale, plus particulièrement à celle du fichier. Ce consensus est solide parce qu’il arrange tout le monde. On n’a pas besoin de compétence particulière pour aborder politiquement la question du fichier, ce qui n’est pas le cas pour la question de l’emploi, de la sortie de la guerre en Casamance, de l’école publique et de la défense ou de la sécurité nationale. Il n’y a que sur le fichier électoral que tout le monde connaît les positions du Gouver­ne­ment et celles de l’opposition. Sur toutes les autres questions, il n’y a jamais de débat. C’est parce que dans notre pays, on a toujours réduit le débat politique au débat électoral, que nous avons des traditions électorales très fortes et nos traditions démocratiques si fragiles. Il ne peut y avoir de traditions démocratiques solides dans un pays où il y a un éternel recommencement, qui empêche les bonds qualitatifs.

Lors de la dernière présidentielle aux Etats-Unis, au pays de Google, Microsoft, Facebook, l’Us Postal (la poste américaine) était au centre du débat, parce que les Américains ont gardé des traditions démocratiques qui remontent à plus de deux siècles. Chez nous, la question du fichier a encore de beaux jours devant elle, parce que de façon transversale, elle arrange une classe politique d’une grande paresse intellectuelle et quelques rentiers de la tension électorale.

L’énergie que la classe politique consacre au fichier, si elle la consacrait à la question économique, le pays aurait émergé depuis longtemps. Le fichier est un alibi que les hommes politiques utilisent à tour de rôle et selon leur posture, pour ne pas réfléchir sur les vraies questions, sur les alternatives. L’alternance est devenue la respiration du système pour deux raisons. Premièrement, notre code électoral est le condensé des 26 ans de lutte de Wade contre la fraude et deuxièmement, ce sont les mêmes fonctionnaires dont le travail se réduit à de la logistique électorale, qui organisent sans état d’âme les élections depuis 2000. Les ministres de l’Intérieur passent, l’administration électorale demeure. La démocratie est la compétition des réponses aux questions que les citoyens se posent.

Le fichier électoral n’est pas la question essentielle que les Sénégalais se posent tous les jours. Il serait bon qu’on sache les positions de ceux qui aspirent à nous gouverner, sur des questions qui nous interpellent tous les jours, pas seulement une question qui intéresse les politiciens à la veille de chaque élection. Le Sénégal est une exception. C’est le pays où l’on dialogue le plus, mais où il n’y a un consensus sur rien. A part l’alibi du fichier, pour ne pas aborder les questions sérieuses.