Règles chez la femme: Quand la douleur et la gêne s’accompagnent de préjugés




Les menstrues sont entourées de beaucoup de croyances superstitieuses dans la société sénégalaise. En plus des douleurs à endurer, bien des femmes sont emprisonnées dans des préjugés enracinés dans l’imaginaire collectif.

Elle éprouve encore de la gêne à en parler. On est en 2005. Binta était en classe de terminale. Enjointe à «aller au tableau» par son professeur de physique et chimie qui lui faisait grief de son «oiseux bavardage», la candidate au baccalauréat refuse de se plier, semant l’incompréhension de ses camarades et de l’enseignant. Les larmes inondant son visage contracté, elle quitte précipitamment la salle de classe sans piper mot devant son professeur médusé. Par la suite, c’est une de ses camarades qui a sorti ce dernier de son étonnement et apaisé sa colère après lui avoir touché un mot de la raison de ce comportement étrange. La studieuse élève avait ses menstrues ! Désemparée, elle avait perdu tous ses moyens. «Je n’ai jamais été aussi embarrassée de ma vie», se rappelle Binta, aujourd’hui une dame épanouie à côté de son époux et de ses deux filles à qui elle ne souhaite pas vivre la même mésaventure.

Les règles ont toujours été un sujet tabou chez beaucoup de personnes. En plus de devoir supporter les douleurs prémenstruelles, la femme doit vivre avec certains préjugés. Aissatou Touré, une étudiante en médecine, est souvent livrée aux incommodités des menstrues. «Avant, je ne sentais même pas les règles. Mais, depuis deux ans, j’en souffre. Déjà quelques jours avant leur arrivée, je me sens nerveuse, stressée et ressens des douleurs lombaires atroces», raconte-t-elle. Aissatou n’est pas la seule à faire face à cette situation chaque mois. Aïcha Bâ est âgée de 28 ans. Pour elle, les menstrues, c’est le temps du calvaire. «Une semaine avant, j’ai d’insupportables nausées, mes seins gonflent. C’est comme si on me déchirait le bas-ventre, tellement j’ai mal. En public, j’appréhende tellement leur survenue que je me mets constamment à vérifier », confie la jeune femme, qui rechigne à faire la causette avec son entourage quand les règles font leur œuvre. «La gêne et la douleur que je ressens me rendent désagréables. Je deviens irascible et pleure pour un rien. C’est pourquoi je préfère rester chez moi jusqu’à ce que les choses se tassent », dit-elle, sourire aux lèvres.

Le lutteur et son arsenal mystique

Dans la société sénégalaise, la femme qui a ses règles est entourée de beaucoup de mythes. Dans l’imaginaire socioreligieux, elle est corrompue par une impureté. «Certains marabouts, lorsqu’ils donnent des amulettes aux lutteurs qui préparent un combat, mettent ces derniers en garde pour qu’ils ne s’approchent pas d’une fille impure. C’est pourquoi la femme ne doit pas avoir accès à l’endroit où le lutteur garde son arsenal mystique», explique Alioune Diop, un lutteur traditionnel, non sans souligner quelques exceptions chez certains marabouts. «Ceux qui sont plus dans la magie noire ont besoin d’une femme impure pour que leurs pratiques mystiques prospèrent», ajoute-t-il. On empêche même certaines filles qui voient leurs règles de cuisiner.

La mémoire de Ramatoulaye Sarr, aujourd’hui quadragénaire, est nourrie de quelques réminiscences d’un passé dans lequel sa mère ne se lassait jamais de la mettre en garde. «Depuis toute petite, ma mère m’a toujours interdit de laisser mes serviettes hygiéniques trainer. Elle me disait que si un homme voyait mon sang, je serais stérile», se rappelle-t-elle, amusée par cette croyance.

«Un jour, mon père avait décidé que nous devions tous rencontrer notre guide religieux. En pleine préparation, mes règles sont arrivées et quand je l’ai dit à ma mère, elle m’a fait savoir que je ne pouvais plus y aller, car j’étais devenue impure. Ils sont tous partis sans moi», confie Ramatoulaye.

Ces croyances enracinées sont, pour le chef religieux, Pape Matar Cissé, des superstitions. «Une femme qui a ses menstrues peut entrer dans un lieu de culte et même s’asseoir sur une natte de prière. Tout ce qui lui est interdit, c’est d’avoir des rapports sexuels avec son conjoint, car durant cette période, tout ce qui sort de son intimité n’est qu’impureté. C’est seulement durant cette période qu’il lui est permis de ne pas prier et d’interdire son corps à son époux. A la fin des menstrues, la femme doit obligatoirement prendre un bain de purification avant de recommencer à prier. Si elle ne le fait pas, elle reste impure», clarifie M. Cissé. Les menstrues, comme bien des réalités sociales, sont soumises au tabou malgré les explications scientifiques.

L’œil du gynéco

Selon le gynécologue obstétricien, Mamadou Sène Bam, les règles douloureuses ont plusieurs causes : pour la fille qui commence son cycle menstruel, l’utérus n’est pas doté d’une certaine contractilité parce que l’activité utérine est modulée par un phénomène hormonal. «Si la sécrétion de ces hormones est déficitaire, la contraction utérine n’est pas bien faite et à partir de ce moment, il y a des risques de dysménorrhée. Il y a aussi la vascularisation de l’utérus, car c’est le sang qui s’agglutine au niveau de la muqueuse utérine qui va à la fin du cycle se déverser à travers l’orifice cervical pour devenir les menstrues», renseigne-t-il, non sans indiquer que si la vascularisation n’est pas bien faite ou s’il y a une anomalie de la vascularisation, il y aura des douleurs. L’imperforation hyménale fait accumuler les règles et entraine une dilatation des terminaisons nerveuses qui provoque les douleurs. Les menstrues, dit-il, sont une période de fragilité chez la femme. Sur le plan médical, le risque infectieux est accru et la glaire cervicale est épaisse et ne libère le passage à aucune goutte de sperme. Donc les rapports sexuels sont inutiles durant cette période.