Bignona: La douloureuse lettre d’un enseignant battu et humilié par des gendarmes et des militaires




Bignona: La douloureuse lettre d’un enseignant battu et humilié par des gendarmes et des militaires

“Une âme blessée, humiliée”

Quand je titrais cet article « Adji Sarr / Ousmane Sonko : le lit des victimes» deux ou trois jours avant l’éclatement des manifestations, j’étais loin même très loin d’imaginer que j’en serai moi-même victime et directement. Et, franchement j’ai tout fait pour ne pas.
Quand, à l’école, les débats sur la question débutaient, je me débrouillais pour ne pas émettre mon opinion qui, somme toute, transcende assez toute partisannerie, toute politique. Au mieux, je fuyais en regagnant ma classe y ayant forcément chose à faire. À cause, peut-être, des contingences du milieu mais surtout par rapport à la fragilité épineuse de la question. Et surtout parce que la précédente affaire nationale portant sur la disparition de Diarry Sow a fait taire tout pronostic, toute analyse, toute explication. Aussi nombreuses et fructueuses pussent-ils être. Je m’en remettais au fin mot de l’histoire.
Quand bien même à certaines nouvelles, certains messages WhatsApp, je flairais un grain possible de manipulation, je le gardais pour moi.
Hélas, le mercredi 03 mars, sorti pour photocopier des feuilles de marque pour les besoins de ma nouvelle prise de service, j’ai été amené à rentrer à la maison à pas pressés comme tous ceux qui étaient dehors et qui n’avaient rien à voir avec les manifestations qui venaient de reprendre.
De l’intérieur de la chambre où je m’étais enfermé me parvenaient les bruits des lacrymogènes, des hurlements. Je ne suis ressorti qu’à 23h moins après avoir appelé au restaurant où la vendeuse m’a demandé de venir. Je prends le dîner, en mange une partie puisque j’avais prévu de jeûner le lendemain (jeudi). Ayant constaté la présence des voisins à la devanture de leur maison et la circulation de personnes, je me proposais de sortir prendre un peu d’air par peur d’étouffer dans la chambre même si j’en avais l’habitude.
Je sors, tabouret à la main, et m’assois à la porte de la maison.
Un voisin, Koffi avait fermé son salon de coiffure, était passé à la boulangerie. Et, mangeait son pain quand il s’est assis près de moi, sur les briques qui étayaient l’autre battant du portail.
Aussitôt, trois agents des forces de l’ordre dépassent les voisins et sont venus à nous. Le premier, le chef semblait-il, nous demande de montrer nos mains, ce qu’on faisait là. Ce à quoi on s’est exécuté presque simultanément, n’ayant de reproches ou d’inquiétude à nous faire. Il demande nos noms et me demande de le suivre en tordant de derrière mon bras jusqu’à ce qu’il faille que je marchasse par la pointe des pieds.
Malgré les interventions de mes voisins, ma présentation, les explications de mon voisin qu’on n’avait pas embêté sûrement à cause de sa nationalité, il m’a amené.
Il m’a conduit à pied vers un groupe d’une vingtaine de militaires et de gendarmes, bâtons, fils, fouets à la main. Ils m’ont battu, un coup après l’autre, parfois plusieurs en même temps.
Des minutes d’enfer.
Un autre gendarme, qui par la suite m’a avoué être accouru pour frapper aussi m’a reconnu (étant une ancienne connaissance) et a pu me sauver de ces supplices.
Que serai-je devenu s’il ne m’avait pas reconnu ?
Pourquoi moi, parmi tous ceux qui étaient dehors ?
Est-ce une connaissance qui devait me sauver ou la conscience de ces professionnels du maintien de l’ordre et de défense de nos personnes et de nos biens?
Et, quand m’est parvenu les nouvelles de décès surtout dans la ville, je me suis oublié. Qu’étaient-ce des coups et blessures face à la faucheuse ?
Je suis humilié. Je suis blessé dans mon âme et ce n’est pas pour compter sur l’assistance morale de l’autorité. J’avais fait le serment de servir mon pays. J’ai embrassé un métier qui aujourd’hui plus que jamais vous expose, vous ronge, vous tue.
Personne, me semble-t-il, n’a jamais fait de rapport entre le nombre d’enseignants qui se suicident et le dépérissement de la condition. Eh bien, ne vous y perdez pas.
L’inconvenance des contenus enseignés, le décalage entre les programmes et nos réalités et les défis inhérents, le mauvais traitement par la hiérarchie, la forte exigence aux enseignants de l’élémentaire, la démotivation, tout cela peut être vécu, surmonté et remédié.
Mais, on ne saurait remédier à l’attentat à l’intégrité morale et physique quels qu’en soient les dommages traités, l’ingratitude d’un métier qui en réalité ne reflète que l’ingratitude d’une société dont elle est l’école. L’exposition d’hommes et de femmes.
Je porte aujourd’hui la marque de tous ces enseignants violentés, battus, humiliés, maltraités ou disparus. Et, je suis leur bouche.
Certains, se seraient suicidés pour trop plein d’incidence morale et émotionnelle. Et, au lieu de comprendre ce qui les y conduit, on juge encore leur dernier acte. Je refuse de me suicider à cause de cette école. Je refuse de céder aux maux que l’école me porte.
Le suicide de m. Mane à Ziguinchor, l’agression de collègues dans le Vélingara et la disparition récente du collègue m. Ndiaye à Médina Yoro Foula me viennent à l’esprit. J’imagine la perte de leur proche, leur peur, leur mal dont le seul responsable est l’institution scolaire dans sa quête de transparence, de qualité, d’équité qu’elle ne peut garantir à ses agents mais en réclame d’eux. Si j’avais le choix j’aurais démissionné d’une école qui ne nous connaît pas, d’une école qui n’a que faire de nous connaître. Nous, qui nous tuons pour elle. Nous, qui mourrons pour elle.
J’aurais démissionné d’une école qui passe à côté de sa véritable mission. Et, les syndicalistes, gueule bée, passent à côté de leur combat. Je prends en témoin l’opinion que « l’État m’envoie loin de chez moi. Là-bas, l’État me retrouve chez moi pour me porter coups et blessures.» Et, qu’il sera responsable de ce qui pourra m’arriver.
Une âme blessée, humiliée.