Confidence de deux jeunes rescapés : le mirage des champs de yamba du Fogni




Face à la paupérisation, plusieurs jeunes qui battent le pavé en Casamance trouvent refuge dans le « Fogni ». Une zone qui reste la base des rebelles. Ces désespérés y vont pour trouver de meilleures conditions de vie dans la culture du cannabis.

Fogni ! À l’évocation de ce nom, votre interlocuteur pourrait nourrir quelques craintes. Le Fogni est au cœur de la forêt dense de la Casamance, à cheval entre le Sénégal et la Gambie. Une des forteresses de la Basse Casamance, à l’image d’une forêt amazonienne. Dans ce milieu, vivent beaucoup d’animaux sauvages. Une brousse enfouie entre la ville de Ziguinchor et la Gambie où une vie s’est construite. Pour y accéder, il faut parcourir un long trajet sur des pistes sinueuses. Pénétrer dans la zone reste un risque pour un étranger. Malgré tout, des jeunes désespérés, en quête de meilleures conditions de vie, y vont pour arroser et entretenir les champs de chanvre indien qui se trouvent au cœur de ces villages sous la coupe réglée des rebelles. Ils y vont également en nourrissant l’espoir de rentrer au bercail avec de quoi se payer une moto « Jakarta ». La nouvelle activité génératrice de revenu de la jeunesse sénégalaise dans toutes les régions. Ziguinchor ne faisant pas l’exception avec sa noria de motos. Idrissa et Abou (noms d’emprunts pour leur sécurité), deux jeunes Goudompois racontent la vie dans ce milieu hostile qu’ils ont visité, il y a plus de six mois.

Quatre kilos de chanvre indien pour une moto « Jarkata »

Assis à l’ombre d’un arbre, de jeunes gens du quartier Hamdallaye Renaissance, éternels désœuvrés, discutent. Ils sont dans les préparatifs de l’organisation d’un « Simb » (jeu de faux lions). Idrissa est sans emploi, contrairement à son ami Abou qui s’active dans le petit commerce au marché du département. Ils se plaignent de leur vie sans espoir. Ces deux jeunes ont fait le « Fogni » l’année dernière dans les champs de chanvre indien. Ils étaient partis à la recherche d’une fortune. L’un voulait se payer une moto « Jakarta », l’autre relancer son petit commerce. Ils refusent d’emblée toute discussion sur leur séjour dans ce « no man’s land » où la culture du cannabis et autres drogues fait foison. « Je ne travaille pas. Je voulais entrer dans l’armée. J’ai tenté deux fois et on ne m’a pas recruté. Je suis l’espoir de ma maman. Je ne pouvais plus rester à la maison en la voyant se débrouiller seule pour nous nourrir. C’était devenu très lourd à supporter dans ma conscience. Ici, à Goudomp, beaucoup de jeunes, au lieu de prendre la pirogue pour l’Europe, préfèrent partir dans les champs de chanvre indien dans le Fogni », confie Idrisssa, le visage grave et le ton assez sérieux. La vingtaine, il n’a aucun espoir en restant dans son Goudomp où la vie y est en pointillé. Selon lui, le Fogni, c’est une localité avec son règlement et son mode de vie.

Les villages de Madiédiang, de Gué et de Djidjirong sont les plus visités par les travailleurs saisonniers à la recherche de fortune. « J’ai fait cinq mois dans le village de Madiédiang. J’ai été accueilli par les villageois après leur avoir expliqué mon vœu. On m’a mis en rapport avec le propriétaire d’un champ. J’arrosais chaque jour le périmètre de six heures du matin à midi. Un travail pénible et harassant. On est traité comme une bête de somme. C’est pourquoi, après avoir subi cette épreuve, je ne vois pas un autre endroit dans le monde où je ne pourrais résister. Dans ces champs, c’est à la limite la pratique de l’esclavage qui est érigée en règle. Et l’on n’ose pas refuser. Les récalcitrants sont conduits dans le camp des rebelles pour répondre de leurs actes », a révélé notre interlocuteur.

Dans le Fogni, la vie suit son cours avec des règles établies par les rebelles. Aucune différence avec les activités que mènent les autres villageois de la région. Des cérémonies religieuses et familiales rythment la vie avec ses soirées dansantes et navétanes, etc. Des écoles y sont également implantées. Pour les commodités, des lampes solaires illuminent les villages. « Parfois, on croise un rebelle qui vous demande un joint de chanvre indien. Vous n’êtes pas obligé de lui en offrir. Cependant, il y a des règles à respecter dans le village. Par exemple, on n’a pas le droit de se battre, quel que soit le différend qui vous oppose à quelqu’un. On ne touche pas non plus aux femmes d’autrui. L’adultère est formellement interdite », dit Abou qui s’est substitué à son compagnon de voyage.

Usage du téléphone prohibé

Dans cette base de rebelles, on échange tout ce que l’on veut contre du chanvre indien. Durant la période hivernale, ces villages sont envahis par des étrangers en provenance de la sous-région et d’autres pays du centre sans oublier les jeunes casamançais. « J’ai connu là-bas des gens de Vélingara, de Ziguinchor, du Nigeria. Le boulot est dur. Mais les gens parviennent à avoir ce qu’ils veulent. Par exemple, pour avoir un bus, il faut faire le troc de 60 kilos de chanvre indien. Contre quatre kilos, on vous vend une moto « Jakarta ». J’ai mon portable de marque en échange d’un kilo de cette drogue. Le business est florissant. On échange même des véhicules avec du chanvre indien. Lorsque j’ai terminé mes mois de dur travail, j’ai préféré laisser ce qu’on me devait à mon patron. Je voulais attendre que le prix de l’herbe (chanvre indien) soit en hausse. Il y a des moments où les prix baissent, cela n’arrange pas des gens comme nous », relate Abou. Selon notre interlocuteur, les champs de yamba appartiennent aux villageois. Les propriétaires engagent ces travailleurs qui viennent de partout. En paraphant son contrat, le travailleur est à la merci de son patron.

En cas de refus, ce dernier en parle aux rebelles. On risque la bastonnade à mort. Dans cette zone, les villageois consomment la chair des bêtes sauvages comme des serpents, des singes, des rats, etc. « Il y a des mosquées et des églises dans ces villages. J’ai mangé toute sorte d’animaux dans la brousse. On est obligé pour ne pas mourir de faim », renseigne notre interlocuteur, selon qui l’utilisation du téléphone est prohibée dans la zone. « Personne ne communique par téléphone. Si par mégarde, on vous trouve avec un téléphone, vous êtes mort. Vous signez votre acte de décès », a révélé Idrissa qui n’avait pas eu des nouvelles de sa famille durant tout son séjour dans cette forêt dense de la Casamance.

Réputé mystique et mystérieux

Le Fogni reste également une zone qui recèle des mystères. Il a la réputation d’être mystique et mystérieux. À en croire nos interlocuteurs, certains chefs de village sont les principaux informateurs des rebelles. Dès qu’ils soupçonnent quelqu’un, ils font leur rapport en l’envoyant aux rebelles qui feront une descente chez l’étranger pour l’éliminer physiquement. « La vie dans cette zone est trop risquée. Aujourd’hui, mon seul but, c’est d’avoir une moto « Jakarta » et pouvoir travailler. Ma maman ne compte que sur moi. Je n’étais pas dans cette zone pour faire du mal, mais pour gagner ma vie. J’ai tout subi là-bas. Si nous n’avons pas des personnes pour nous soutenir, nous sommes obligés d’accepter ce type de travail, à nos risques et périls, afin d’obtenir ce que l’on veut et être productifs. Pour un « Jakarta », il faut presque 400.000 FCfa. Alors que dans cette no man’s land, l’échange se fait avec quatre kilos de cannabis. Quand vous arrosez les champs pendant des mois de travail, le patron vous remet plusieurs kilos. Pour précision, le troc se fait là-bas dans les villages. On descend là-bas tout type de marchandises pour faire des échanges avec le cannabis. Où pourrai-je avoir 400.000 FCfa pour me payer une moto », se demande, incrédule, Idrissa comme pour se donner bonne conscience.