Covid-19, grippe aviaire, prix de l’aliment de volaille : L’envol brisé de la filière avicole




La filière avicole, qui a produit un chiffre d’affaires de 203 milliards de FCfa en 2019, se meut, aujourd’hui, dans un contexte marqué par la Covid-19 et la psychose causée par la grippe aviaire. À Malika, les aviculteurs, en apnée, attendent que la vague passe pour se refaire une santé.

Devant l’exploitation de Laye Sène, située au quartier Kawsara de Malika, des moustiquaires et sacs d’aliments vides font office de clôture. À l’intérieur, des plants d’igname et de menthe entourent le poulailler. Couché devant les pièces recouvertes de toiles bleues qui protègent les poulets du vent, un chien monte la garde. Le maitre des lieux, après une visite sommaire, s’épanche sur la santé de la filière dans le contexte actuel. « Personnellement, je ne vois actuellement aucune incidence de la grippe aviaire dans mes activités. Mais, nous savons que si elle arrive, ce serait la catastrophe pour nous. Ce qui plombe surtout la filière, c’est la Covid-19. Les fast-foods, restaurants et cérémonies familiales qui absorbaient l’essentiel de nos productions ont considérablement réduit leurs commandes avec le couvre-feu et l’interdiction des rassemblements », confie Laye Sène. Il situe cependant l’impact réel au niveau du coût de production et de la marge bénéficiaire. « Là où j’utilisais quatre ou cinq sacs d’aliments pour 100 sujets, je dois aller maintenant jusqu’à sept ou huit. Je garde le poulet au-delà de 45 jours et cela joue sur les bénéfices. Ces poulets ont consommé 63 sacs d’aliments au lieu des 45 initialement prévu. Ils étaient 900 », explique-t-il en désignant la trentaine de sujets qui lui reste. En termes de chiffres d’affaires, l’aviculteur estime la baisse de sa marge bénéficiaire à environ 300 000 francs Cfa.
Dans une pièce attenante, un groupe d’éleveurs devise sur l’actualité chaude du pays autour d’une théière tout aussi fumante. Abdoulaye Marone est le Président de l’Association des petits aviculteurs de Malika. « J’ai un peu diminué le nombre. Je suis passé d’une bande de 8000 à 6000 sujets. Les charges étant fixes et conséquentes, nous sommes obligés de maintenir un peu l’activité sans pour autant prendre de risques démesurés. Malgré la réduction de la production, nous avons du mal à tout écouler. Tout cela nous tire logiquement vers le bas », dit-il. Pour lui, tous ces facteurs ont engendré une crise de confiance entre les aviculteurs et les institutions de crédit. « Ceux qui avaient déjà engagé des prêts ont du mal à payer et les nouveaux dossiers sont, dans la majorité des cas, rejetés », ajoute-t-il.

Il souligne aussi la psychose observée auprès de certains consommateurs depuis la détection du H5N1 (grippe aviaire). Il est conforté dans ses propos par Cheikh Gadiaga. « Une vendeuse de sandwichs dans une école qui prenait 6 poulets par jour a gelé ses commandes à l’annonce de la grippe aviaire. Elle m’a dit ne pas vouloir prendre de risque ».

La vague de trop ?

Cheikh, écharpe autour du coup et bonnet lourd qui laisse entrevoir ses rastas, a différemment vécu les deux vagues de la Covid-19. « Avec la première vague, beaucoup d’éleveurs se sont retirés du marché. Nous, les récalcitrants, avons donc eu plus de parts et j’ai pu construire un deuxième poulailler pour augmenter ma production. C’est en ce moment que la deuxième vague est intervenue et m’a coupé l’herbe sous les pieds. Il me reste actuellement une centaine de poulets de deux mois à écouler. Je me retrouve parfois avec des pertes et des dettes avec mes fournisseurs. On ne parle donc pas toujours de bénéfice, mais l’enjeu majeur est de préserver le capital investit », explique-t-il un brin souriant.

Abdoulaye Marone, pour sa part, craint une pénurie sur le marché. « Le poulet risque de manquer parce que ceux qui vendent actuellement à perte ne vont pas s’aventurer dans un autre cycle de production tant que le contexte ne redeviendra pas favorable », dit-il.

Ces aviculteurs établis à Kawsara ne s’aventurent pas loin quand il s’agit d’évoquer l’avenir de la filière. « Beaucoup de choses ne dépendent pas de nous. Avec le H5N1, on ne maitrise rien, la zone des Niayes tend à disparaitre avec les constructions et la Covid-19 est encore là. Tout est flou, mais ce qui est certain, si l’aliment de volaille augmente, ce sera déjà la fin pour beaucoup d’aviculteurs », conclut le Président de l’Association des petits aviculteurs de Malika.
On sortait de l’exploitation de Laye Sène quand un groupe d’enfants se présente pour acheter deux poulets. Le prix, 2000 francs Cfa, est connu de tous et la transaction est vite faite. Voilà donc une autre catégorie de clients : les ménages voisins.

Quelques rues plus loin, se trouve le poulailler d’Ousmane Gadiaga. Il pousse une porte en zinc et est accueilli par les piaillements de 500 poulets de chair de 31 jours. « Il ne reste plus que quelques jours avant de commencer la vente. J’espère que ça ira vite. Je livrais 50 poulets en moyenne tous les quatre jours. Le restaurateur n’en prend presque plus parce qu’il doit fermer avant 21h », souligne l’aviculteur de 36 ans, par ailleurs titulaire d’une Licence en Banque et Finances.

À Diamaguène, un quartier voisin, se trouve un élevage communément appelé « poulailler Socé ». Baba Camara, que nous trouvons assis sur une natte, un exemplaire du Coran sur les genoux, rencontre les mêmes problèmes. « Il y a 13 chambres ici que nous louons pour nos productions. Je mets toujours 500 poussins tous les 15 jours. J’arrive à les vendre mais difficilement. Je ne tiens plus de statistiques, cependant quand les choses tournent moins biens, je les sens. Avec ce qu’on doit parfois aux fournisseurs, c’est évident qu’il y a un problème ».

La filière avicole, qui a généré un chiffre d’affaires de 203 milliards de francs Cfa en 2019, est, aujourd’hui, confrontée à des difficultés liées au contexte sanitaire et ses implications économiques. Les acteurs, en apnée, attendent que la vague passe pour se refaire une santé économique. Un plan de relance est prévu et doit être soumis au Président de la République.

Docteur Makhtar Diouf, Directeur du centre national d’aviculture
« Un plan de relance de la filière sera soumis au Chef de l’État »

Entre mars et avril 2020, plus d’un milliard de francs Cfa a été perdu sur la vente de poussins, explique Dr Makhtar Diouf, par ailleurs Conseiller technique du Ministre de l’Élevage et des Productions animales. Il révèle qu’un plan de relance de la filière avicole est en gestation et sera soumis au Président de la République.

Comment se porte la filière avicole actuellement ?

D’habitude, c’est une filière qui marche bien. En 2019, on a eu à produire 54 millions de poussins, près de 80 000 tonnes de viande de volaille et plus de 880 millions d’œufs à couver. C’est une filière qui a produit un chiffre d’affaires de 203 milliards de francs Cfa. Pour 2020, nous étions repartis sur la même lancée, mais il y a eu des événements majeurs qui ont impacté la filière. Il s’agit surtout de la Covid-19 avec les mesures restrictives comme le couvre-feu et l’interdiction des déplacements entre départements. La plupart des poulets, des œufs et des couvoirs se trouvant dans les régions de Thiès et Saint-Louis, ces restrictions dans la circulation des personnes et des biens ont eu un impact significatif sur les échanges. Il y a eu aussi l’annulation d’évènements religieux majeurs ainsi que la baisse de fréquentation des hôtels et restaurants. Ce qui a fortement joué sur l’écoulement des produits. Des producteurs se sont retrouvés avec des stocks conséquents et une bonne partie a été détruite. L’impact réel de la Covid-19 est toujours en train d’être étudié économiquement. On n’a pas encore les résultats, mais rien qu’entre mars et avril 2020, plus d’un milliard de franc a été perdu sur la vente de poussins. Nous sommes en train de faire les statistiques et, d’ici un mois, je pense que nous aurons les chiffres de l’exercice 2020.

Il y a aussi la grippe aviaire qui a été détectée dans une ferme à Thiès et au Parc national des oiseaux du Djoudj. Comment les aviculteurs vivent-ils cette situation ?

Dès qu’on a parlé de grippe aviaire, le réflexe des éleveurs a été d’arrêter les commandes de poussins. Ce phénomène a été combiné aux méventes du mois de décembre et à l’arrêt des exportations. Quand il y a la grippe aviaire et que le pays en fait la notification officielle au niveau de l’Office international des épizooties (Oie), les États, en vertu du principe de précaution, arrêtent toute importation. C’est pourquoi la Gambie et d’autres pays limitrophes vers lesquels nous importions des poussins et des œufs à couver ont fermé leurs frontières aux produits sénégalais. Cela constitue un manque à gagner et beaucoup de sociétés ont perdu de l’argent.

Le marché local est-il en mesure d’absorber toute la production ?

Oui. Le marché local en a la capacité parce que les producteurs s’adaptent. Ils attendent toujours d’écouler le stock entre leurs mains avant de se lancer dans un autre cycle. Seulement, il y a un manque à gagner et l’éleveur s’appauvrit. Pour preuve, beaucoup ne se sont pas encore relevés des pertes de l’année dernière. Pour la production d’œufs par contre, les choses se passent bien. Avec la crise, beaucoup se sont retirés du marché et il y a actuellement un équilibre. Il se pourrait même que, d’ici l’hivernage, il y ait trop d’œufs sur le marché.

On note tout de même une psychose chez certains consommateurs. Les techniciens ont-ils suffisamment investi le terrain pour rassurer les populations ?

Le travail a été fait au Ministère de l’Élevage et des Productions animales. Ce qu’il faut retenir, c’est que sur le marché, en ce moment, il n’y a aucun produit avicole avec de la grippe aviaire, pas un poulet ou un œuf contaminé au H5N1. Les populations n’ont donc pas à s’inquiéter. Nous, en tant que vétérinaires et garants de la sécurité sanitaire des aliments d’origine animale, sommes en train de faire correctement notre travail. Le dispositif de veille est toujours en place et, chaque semaine, il y a une réunion du Comité d’urgence.

Où en êtes-vous avec la modernisation de la filière ?

L’État incite les producteurs à investir surtout dans la transformation. Il y a des périodes où il y a un surplus sur le marché. L’accent est aussi mis sur la formation des jeunes pour relever un peu le niveau de ceux qui travaillent dans les fermes. Le Centre national d’aviculture a été érigé en Centre d’impulsion pour la modernisation de l’élevage. C’est dans ce cadre que nous aidons aussi les acteurs à faire des business-plans et à avoir des poulaillers modernes. Cette année, nous avons formé à peu près 75 jeunes.

Quelles perspectives voyez-vous pour la filière avicole ?

S’il n’y a pas d’autres mesures dictées par la Covid-19, je pense que la filière va se relancer. Nous sommes dans le domaine de l’alimentation et il faut que les gens consomment. Un plan de relance de la filière est aussi prévu et doit être soumis au chef de l’État.

Les prix de l’œuf et du poulet de chair « stables »

Selon Libass Fall, aviculteur installé à Malika, le marché se porte bien actuellement. «Ce sont les mois qui ont précédé la Tabaski qui ont été très éprouvants. Le prix de la tablette était descendu jusqu’à 1000 FCfa parce qu’il y avait une suroffre sur le marché et la demande n’était plus au rendez-vous à cause des mesures restrictives. Certains se sont retirés du marché et les prix ont fini par se stabiliser», explique-t-il. Cet éleveur, spécialisé dans la vente d’œufs, situe le coût actuel de la tablette entre 2000 et 2200. Babacar Pouye, revendeur au marché de Rufisque, confirme cette stabilité. « Il n’y pas de baisse de fréquentation. Donc, les prix n’ont pas bougé. Le poulet de chair est cédé à 2500 FCfa et le local à 3500 FCfa en moyenne », dit-il. Installé quelques mètres plus loin, Salam Ka fait la même observation concernant la tablette d’œufs qu’il dit vendre à 2500 francs.

L’assurance, la grande méconnue des aviculteurs

Il y a un mois, le Ministre de l’Élevage et des Productions animales, au sortir d’une cérémonie de remise de matériel destiné à la riposte contre la grippe aviaire, répondant à une question relative à la couverture des risques, avait rappelé le caractère permanent et protecteur des assurances. «Au-delà de la grippe aviaire, elle est importante à tout point de vue. C’est donc une occasion pour nous de demander d’engager davantage les acteurs de toutes les filières à se rapprocher des structures d’assurance pour pouvoir aller dans le sens d’une collaboration qui permettrait de garantir et de protéger leurs activités», avait expliqué Aly Saleh Diop.

Du côté des éleveurs cependant, rares sont ceux qui souscrivent ou connaissent les différents produits intéressant leur secteur d’activité. Libass Fall, aviculteur, avec une dizaine d’années d’expérience, confirme ce manque d’informations. «J’ai actuellement des pondeuses en réforme, mais je compte bien assurer ma nouvelle bande de 2000 sujets. Seulement, je n’ai aucune information sur les produits qui concernent l’aviculture et j’ignore à qui m’adresser», dit-il.
Le Président de la Fédération des acteurs de la filière avicole, Serge Sadio, explique cette réticence par un manque d’informations mais aussi de confiance. «C’est plus difficile pour les petits éleveurs de souscrire à une police d’assurance. Ce ne sont pas des produits qui sont très connus des éleveurs. J’ai eu à faire des démarches dans ce sens il y a plus de trois ans, mais à l’époque, il n’y avait pas de produits d’assurance pour le poulet de chair », affirme-t-il. Amadou Mactar Mbodj, Président de l’Interprofession avicole sénégalaise (Ipas), affirme, lui, qu’une tournée de sensibilisation était prévue avec la Banque agricole avant que la Covid-19 ne change les plans.

Serge Sadio, Président de la Fafa
« Développer certains chainons de la filière »

Serge Sadio, Président de la Fédération des acteurs de la filière avicole (Fafa), estime à 50 % la baisse du chiffre d’affaires dans la filière avicole. Cette baisse, imputée au contexte sanitaire, risque, selon lui, d’être aggravée par la possible augmentation du prix de l’aliment de volaille. « Pour chaque tonne achetée, il faudra rajouter 30 000 francs Cfa. C’est quand même assez cher et nous le déplorons. Nous avons une plateforme, l’Ipas, qui doit être un cadre de concertation, de dialogue mais aussi d’amélioration des conditions de vie des acteurs de la filière avicole en général. Nous restons ouverts à la discussion, mais nous ne pouvons accepter, vu la situation économique du pays, la hausse d’un intrant qui représente 80 % de notre budget », explique-t-il.

Le Président de la Fafa, confiant sur les capacités de la filière à se relancer, appelle à développer certains chainons de la filière. « Il s’agit notamment de la chaine de froid, du conditionnement et du transport de la volaille. C’est autant de maillons que nous gagnerions à améliorer pour créer plus d’emplois. Aujourd’hui, la filière génère quand même 55 000 emplois environ », souligne-t-il. Il note aussi l’essor d’autres produits et services comme la vente en ligne et la livraison à domicile qui pourraient permettre à la filière d’être plus résiliente. « Je voudrais aussi dire aux aviculteurs qu’il n’y a pas que le poulet, il y a d’autres volailles, comme la dinde, la pintade, le pigeon, qui peuvent être développées pour élargir la base de choix du consommateur sénégalais », conclut-il.

Abdoul Rahim KA (stagiaire)

Grippe aviaire : Le foyer détecté à Pout est « éteint et la situation sous contrôle »

Le 30 décembre dernier, un foyer du virus H5N1 est apparu à Pout, dans la région de Thiès. Au total, 58 000 sujets en sont morts. Pour éviter la propagation de cette grippe aviaire, 42 000 pondeuses ont été abattues et 2723 œufs contaminés détruits. Près de deux mois plus tard, grâce aux mesures de prévention prises, la situation est sous contrôle, selon le Ministre de l’Élevage et des Productions animales. «Le foyer de grippe aviaire détecté à Pout est éteint et est sous contrôle», a-t-il confié dans un entretien avec Le Soleil.

À la question de savoir si cette situation ne repose pas le débat sur les assurances dans le secteur de l’élevage, le Ministre l’admet et souligne l’importance pour les acteurs économiques en particulier de s’assurer. « C’est une question même de développement. Au-delà de la grippe aviaire, elle est importante à tout point de vue. Dans toute activité humaine, la prise de l’assurance permet de protéger et de booster ce qui se fait dans le secteur », a dit Aly Saleh Diop. Il encourage les acteurs de toutes les filières à se rapprocher des structures d’assurance pour pouvoir «aller dans le sens d’une collaboration qui permettrait de garantir et de protéger leurs activités».

Elh. I. THIAM




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