Dioudiou, les mystères de la case de l’homme




Dioudiou, les mystères de la case de l’homme

Ancré dans la culture mandingue, le Dioudiou ou Kouyan sert à éduquer, forger et former l’enfant. Mais aussi et surtout à chasser le mauvais sort, les démons et Djinns entre autres. «L’Observateur» a fait une plongée dans la case de l’homme, coin inconnu des profanes entouré de mystères et secrets. Jamais percés.

Il y a 40 ans, le taciturne Abdoulaye Sanding était admis dans le Dioudiou. A cette époque, le jeune garçon de 11 piges avait quitté le domicile familial, ses parents et amis, pour rejoindre le Kouyan (Bois sacré). «Mon papa nous avait, dès le bas-âge, préparé à intégrer le Dioudiou. Pour lui, c’était la seule manière de nous éduquer, mais surtout de nous préparer à affronter les réalités de la vie en société», dit-il, d’emblée. Ce passage «forcé» au Dioudiou a formaté et formé Abdoulaye Sanding et a fait de lui un homme de tous les temps. De toutes les époques. Abdoulaye Sanding : «On ne peut mesurer l’importance du Dioudiou qu’en devenant adulte. Notre seul gardien et protecteur était le Kouyan Mansa (roi du Bois sacré, grade attribué aux surveillants des circoncis). La dure formation dans la case de l’homme m’a été très utile. C’est dans le Dioudiou que j’ai appris le langage des signes et symboles, démêler le vrai du faux, le mal du bien, le bon du mauvais, le pour et le contre.» Et tant d’autres mystères…
Naguère très prisé dans le Sud du pays, le Dioudiou ou la case de l’homme a perdu de son lustre. Cette tradition mandingue héritée des temps anciens a forgé la personnalité de beaucoup d’hommes devenus aujourd’hui des exemples de probité, de courage et de dignité, sur tous les plans. A l’époque, quand on sortait du Dioudiou, l’on était aimé, craint et respecté de tout le monde. Ce passage obligé des circoncis était un domaine symbolique, un lieu «sacralisé» qui préparait l’enfant, dès le bas-âge, à affronter le monde extérieur. A vivre partout ailleurs. Et dans le Kouyan qui durait 2 ou 3 mois, les Kouyan Mansa organisaient une série d’épreuves appelées «passigne». C’est lors de ces épreuves réservées aux initiés que le circoncis apprenait les secrets de vie inconnus des jeunes de sa génération.

«Le Dioudiou façonne l’enfant à intégrer les valeurs intrinsèques de l’homme»

Solo Diané, 73 ans, chef du quartier Doumassou de Kolda, est un témoin vivant du Dioudiou. Visage balafré, voix grave, le septuagénaire livre quelques secrets du Kouyan : «Le Dioudiou est un laboratoire humain. Dans le Kouyan, les enfants apprennent le langage des signes et formules des anciens. Ils peuvent ainsi communiquer et échanger avec un initié sans pour autant ouvrir la bouche, par le simple fait du mouvement des yeux.» «La case de l’homme, ajoute-t-il, requiert la discrétion et doit être tenue hors des habitations.» Loin des regards et fréquentations.
Le Dioudiou, c’est aussi l’ouverture de l’homme au monde extérieur et autres cultures étrangères. Dans le respect mutuel de la différence et de l’indifférence. Solo Diané : «Dans le Dioudiou, les enfants sont soumis au respect strict des secrets. On les éduque à bien se comporter dans la maison familiale et dans la rue. On leur apprend aussi à parler aux anciens, à vouer un culte exclusif à Dieu et à également aimer et respecter leurs parents.» Sans limites. Croisé au détour d’une ruelle escarpée du quartier Sikilo de Kolda, Amadou Sané, 56 ans, homme de peu de mots, se souvient de sa dure formation reçue dans la case de l’homme. «J’avais 8 ans quand je suis rentré dans le Dioudiou. On a vécu pendant plus de 2 mois et demi dans la brousse à une dizaine de kilomètres de la ville de Kolda. La vie y était semblable à l’Armée. Le Dioudiou façonne. Il aide à s’intégrer et à intégrer les valeurs intrinsèques de l’homme», sourit-il, entre deux souffles.
A Kolda, le dernier grand Dioudiou digne de ce nom remonte en 2005. Il avait enrôlé 67 enfants, tous logés et nourris, dans une même concession en construction à l’entrée de la commune. Solo Diané : «Avec ce Kouyan, le Dioudiou avait commencé à reprendre ses couleurs. Mais depuis, il n’y a pas eu de case de l’homme proprement dite à Kolda. On assiste impuissants à des soi-disant Dioudiou organisés dans les maisons et les quartiers. Cela ne reflète en rien la réalité. C’est une honte de voir les enfants crier partout au «kayo-kayo firnia-firnia» (un slogan qui dévalorise le Kankourang) à la vue d’un Kankourang. La case de l’homme n’est pas une mince affaire, c’est une tradition rigoureuse des mandingues héritée des anciens. Le grand Dioudiou n’existe plus. La tradition disparaît progressivement.» Pourquoi ? «Aujourd’hui, répond Solo, les enfants sont circoncis dans les hôpitaux et, à leur retour à la maison, ils sont surveillés par leurs propres mères et sœurs. Pis, dans certaines concessions, ce sont les dames elles-mêmes qui dispensent des soins aux circoncis.» Une éventualité qui n’a jamais effleuré l’esprit des anciens. Pour eux, la femme n’est en rien associée dans la case de l’homme. Puisque, selon le chef du quartier Doumassou de Kolda, «le circoncis doit rester deux semaines sans se laver et sans changer de robe. Mais après ce temps écoulé, il est soumis à un bain rituel, chaque fin de semaine, jusqu’à ce qu’il guérisse complètement».

«Chasser le mauvais sort, combattre sorciers, démons et Djinns…»

Le mystère du Dioudiou réside aussi dans son utilité à chasser le mauvais sort, à combattre les sorciers, les démons et les Djinns. Puisque, soutient le vieux Seydou Dianté, les nouveaux circoncis sont souvent la cible d’attaques mystiques récurrentes. Donc, c’est grâce au Kouyan, par l’entremise du Kankourang, que les anciens combattaient le mal. Ce personnage mythique et mystique couvert de la tête aux pieds de fibres rouges faites d’écorces du sommelier (Fara Jung), appelé aussi Kankourang Fanoo (le pagne du masque), d’où il tire son nom, le Kankourang désigne, à la fois, un masque et un rituel entouré de prodiges. Il apparaît généralement en hivernage, à l’occasion des cérémonies de circoncision, entre les mois de juillet et octobre. Il est gardien du Dioudiou et célèbre la circoncision.
Toujours muni de deux machettes (ou coupe-coupe) qu’il croise, le Kankourang crée un bruit grinçant accompagné d’un cri strident. Il obéit à des règles et, dès son apparition, les populations effrayées se terrent chez elles. Mais aujourd’hui, ce personnage mythique attire plus pour son caractère carnavalesque que pour son rôle de régulateur social.
Une réalité qui fait saigner le cœur du délégué de quartier de Doumassou, par ailleurs président de l’Union des traditions, valeurs et coutumes de Kolda. «On a très mal. A l’époque, rappelle Solo Diané, personne n’osait divulguer le secret du Kankourang. Mais de nos jours, les garçons dévoilent le secret à leurs petites amies. N’est pas Kankourang qui veut. Ce personnage exceptionnel requiert savoir et savoir-faire, mais surtout une parfaite connaissance des mystères réservés à un nombre limité d’hommes. Il faut que les gens arrêtent de jouer avec le feu.» «C’est en 1958 que je suis allé au Kouyan. Mais, c’est 5 ans plus tard que j’ai compris ce qu’est le Kakourang», renchérit-il.

Fambondy, l’impénétrable énigme du Kankourang

Le secret qui entoure le Kankourang s’enlise davantage dans l’ignorance. L’inconscient de la nouvelle génération. Les jeunes d’aujourd’hui ne maîtrisent guère les mystères de ce personnage mythique de la culture mandingue. «Le Kankourang n’est ni un passe-temps ni un passe-partout. Il apparaissait à des moments et des heures bien indiqués», ajoute le vieux Serigne Mané. Un octogénaire connu pour son combat pour la préservation des us, coutumes et traditions à Kolda.
A l’origine, le Kankourang ne sortait que pour 5 raisons. La première, c’est le premier jour de la cérémonie de la circoncision où il apparaissait et s’approchait des habitations. C’était une façon de chasser les mauvais esprits, sorciers et démons. La deuxième, c’est après trois semaines passées dans la case de l’homme, les circoncis sont obligés d’aller ramasser du bois mort qu’ils ramenaient à leurs parents. Et c’est le Kankourang qui les accompagnait à faire ce rituel. La troisième, c’est quand un circoncis tombait malade, on sortait le Kankourang qui pouvait faire le tour des habitations pour mettre en garde les sorciers et démons qui seraient tentés de faire du mal à un circoncis. La quatrième, il sortait pour éviter la cueillette prématurée des fruits, comme la mangue. Ou pour contraindre les maris à ne pas violenter leurs épouses. En cas de violation du pacte, il obligeait le fautif à payer une vache, du riz et de l’huile en guise de compensation. La cinquième raison, on sortait le Kakourang pour célébrer le Grand Lavage marquant la sortie des circoncis de la case de l’homme.
Une case qui comporte des secrets inviolables. Solo Diané : «On peut enregistrer des morts dans le Dioudiou. Mais cela est gardé secret jusqu’à la sortie des circoncis. C’est seulement ce jour-là que les parents du défunt apprennent le décès de leur enfant et c’est fait par le langage des signes.»
Le grand mystère du Dioudiou se manifeste également à travers le personnage du «Fambondy». Énigmatique et légendaire Kankourang en phase de disparition. «Fambondy signifie le Kankourang qui porte soi-même son masque. Mêmes les anciens ne peuvent dire grand-chose de cet être exceptionnel. Il est et reste un grand mystère.»
«On raconte, poursuit le vieux Solo Diané, qu’en Guinée-Bissau, une dame voulait percer le secret du Kankourang. Les vieux l’ont avertie, mais elle voulait connaître le mystère. Malheureusement, elle fut tuée à coups de machettes par son propre frère de sang. Pour mettre la main sur l’auteur du crime, le Commandant de la gendarmerie avait convoqué tout le village. Mais personne n’a daigné violer le secret. Il s’est donc résolu d’arrêter tous les dignitaires du village. Cependant, «quelqu’un parmi l’assistance lui avait demandé de leur accorder un peu de temps pour lui livrer l’auteur, le Kankourang en personne. Le Commandant avait accepté. Un quart d’heure plus tard, le Fambondy avait fait son apparition, accompagné d’un vent violent et des cris affolants qui déchiraient le ciel. C’était le sauve-qui-peut, chacun cherchait une cachette pour sauver sa vie… Après cela, le Commandant n’a plus reparlé de cette histoire de meurtre, le dossier fut tout simplement classé.» Comme le Dioudiou enfoui dans le souvenir mémorable des us et coutumes à Kolda.

IBRAHIMA KANDE (ENVOYE SPECIAL)

(L’OBS)