LE CIMETIERE DE YOFF AU BORD DE LA SATURATION




Ouvert aux inhumations le 1er mars 1974, après la fermeture de celui des « Abattoirs » de Soumbédioune, le cimetière musulman de Yoff s’étend sur superficie de 1 km² soit 1.000.000 m². Divisé en cinquante-sept (57) sections ou parcelles, sa durée de vie avait été estimée à 150 ans par les autorités. Hélas, en moins de 50 ans, le cimetière de Yoff, confronté en plus à une spéculation foncière qui ne dit pas son nom, va bientôt être saturé.

Nous étions ce weekend au cimetière musulman de Yoff où, presque tous les vendredis, samedis et dimanches sont la « Toussaint » (fête des morts chrétienne) en ce sens que de nombreux visiteurs viennent honorer leurs défunts en se recueillant sur leurs tombes. Tout visiteur non habitué des lieux se perd dans cette vaste constellation de tombes de 1 km2 soit 1.000.000 m2. Dans cette nécropole musulmane divisée en cinquante-sept (57) sections ou parcelles, les tombes s’étendent à perte de vue. Cette très forte démographie « macabre » provoque un spectre de saturation qui hante la communauté musulmane dakaroise. Ouvert aux inhumations en mars 1974 après la fermeture de celui des « Abattoirs » de Soumbédioune, le cimetière musulman de Yoff arrive à saturation. Alors que conservateurs et gestionnaires de l’époque avaient prévu sa durée de saturation à 150 ans, dans une dizaine d’années Yoff ne sera plus en mesure d’accueillir des morts. Sauf si les défunts appartiennent à une famille qui a pris le soin de faire des « réservations » c’est-à-dire d’y posséder un carré de famille.

A Yoff, 100.000 cfa pour la réservation de six tombes

A l’ombre d’un arbre, sur les rebords d’une tombe carrelée, des maçons — ou, plutôt, des fossoyeurs — au repos palabrent dans une ambiance détendue à quelques mètres de l’entrée des cimetières. L’un d’entre eux, guettant des yeux le moindre passant, se lève subitement et s’approche après quelques murmures à ses compagnons. « Avez-vous besoin d’une tombe ? », nous interpelle-t-il en toute discrétion, suite à de brèves salutations d’usage. L’objet de la visite décliné, Sow s’emploie à nous informer sur les conditions de réservation d’espaces dans l’enceinte du cimetière. « Le gestionnaire est absent mais si vous voulez une réservation, il faut savoir qu’il y a deux catégories. La première c’est pour la tombe d’une seule personne et elle coûte 14.500 cfa. Mais ici, la plupart des réservations que nous recevons, c’est pour six tombes regroupées dans un seul espace familial. Et pour en bénéficier, il faut payer 100.000 francs au gestionnaire », confie, en catimini, le maçon en service dans le coin des morts. Puis, comme saisi par le silence des lieux, soudainement, d’une voix faible et sinistre, il prêche : « Tout cela, c’est parce que dans cette vie sur terre, nul ne sait de quoi demain sera fait. C’est pourquoi, il est préférable, pour l’homme, d’anticiper des fois son chemin irréversible ». Et selon lui, en contrepartie du versement de la somme demandée, il est remis au souscripteur un document attestant la réservation et sur lequel d’ailleurs, il va apposer sa signature. « Le reste de la procédure, ce sera à lui de le distribuer à six membres de sa famille afin qu’à la mort de chacun d’entre eux, ses accompagnants puissent présenter la réservation au gestionnaire du cimetière pour les besoins de l’enterrement. Quant à nous les maçons, à part la pierre tombale que le client se procure par commande, notre tâche est de construire le sépulcre puis de carreler son mur », renseigne notre interlocuteur. Après quoi, il nous indique la direction à prendre pour visiter un périmètre parsemé de tombes vide déjà achetées.

Des caveaux réservés…pour l’éternité

En parcourant effectivement le cimetière, on constate qu’il y existe de nombreux caveaux familiaux. A l’image de celui-ci estimé à 5 m2 mais qui n’abrite pour le moment qu’un seul corps. Tous les deux autres « tombes » apparentes sont fictives bien qu’elles soient matérialisées par de fausses plaques « Ici repose x et y ». Et le tour est joué ! « C’est le caveau familial d’un grand dignitaire dakarois qui l’avait réservé pour y regrouper ses proches une fois décédés » nous souffle-ton.

Selon un membre de cette famille que nous avons contacté, c’est sa mère qui s’était débrouillée pour acquérir cet espace à moins de 200.000 cfa. Au fond de l’aile Est des cimetières, après une minute de marche à partir de la droite du portail, s’ouvrent en face les tombes des… vivants. Elles se différencient de celles des morts par la grandeur de leur pourtour. Mais vite reconnaissables par de curieuses indications soigneusement rédigées sur des pierres tombales. Noir sur blanc, en lettre capitales : « RESERVE FAMILLE SALL » – « RESERVE FAMILLE KA » – « RESERVE FAMILLE NDIAYE ». A quelques mètres de cette zone, conversent trois fossoyeurs inactifs aux abords de tombes inachevées. Les habits usés, le corps poussiéreux, Ndao, un membre du trio souhaite proposer ses services pour une éventuelle réservation de tombe. Mais pour ce faire, notre interlocuteur invite à se rapprocher du gestionnaire des cimetières lequel, selon ses dires, devrait d’abord encaisser le paiement avant de lui filer 3000 francs le cout de son labeur pour une tombe creusée. Nous avons tenté de recueillir la version du gestionnaire des cimetières de Yoff. Mais toutes nos tentatives sont restées vaines hormis une brève entrevue durant laquelle M. Diassy, c’est son nom, trouvé en pleine discussion, s’est montré indisponible. Car étant débordé, s’es-il justifié, par le nombre élevé d’enterrements en ce mois béni. Puis, deux jours plus tard, le rendez-vous pris sera raté. Il est vrai que seul l’ange de la mort ne rate pas ses fameux — et redoutés — RV !




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