Football-Arbitrage : quand la gent féminine fait bouger les lignes




Dans le monde du football, particulièrement celui de l’arbitrage, l’égalité hommes-femmes ressemble à une course d’obstacle. Au Sénégal, elle est loin d’être une réalité, mais de plus en plus de femmes, poussées par la même passion et le même engagement, déconstruisent les stéréotypes. Elles ont réussi à faire bouger les lignes dans un univers où les préjugés ont souvent primé sur la compétence. 

Avec la désignation, pour la première fois, d’un trio arbitral entièrement féminin, Édina Alves-Neuza Back-Mariana de Almeida (trio entièrement sud-américain), pour officier à la Coupe du monde des Clubs qui s’est disputée du 4 au 11 février au Qatar, c’est une nouvelle page de l’arbitrage féminin qui s’ouvre. Et les dames s’en souviendront longtemps encore. Déjà, la Confédération africaine de football (Caf), mue par la volonté de promouvoir les arbitres féminins dans les tournois masculins et féminins, avait désigné un trio féminin lors du dernier Chan. Une première dans l’histoire de cette compétition. L’Ethiopienne Lidya Tafesse assistée par Bernadettar Kwimbira (Malawi) et Mimesen Iyorhe (Nigeria), avait dirigé la rencontre du groupe D opposant la Namibie à la Tanzanie.

Au Sénégal, considéré comme un des pays pionniers dans la promotion de l’arbitrage féminin, le plafond de verre a été brisé par Fatou Gaye qui s’était imposée sur la scène arbitrale nationale et internationale. Fadouma Dia, Marème Ndiaye, Marème Guèye, Florence Biagui et Ndèye Sèye font aussi partie du lot de celles qui symbolisent la féminisation de l’arbitrage qui reste encore très masculin.

Ces dernières années, la proportion des femmes à prendre le sifflet s’est élargie. Elles prennent progressivement leur place dans le monde de l’arbitrage professionnel. Un motif de satisfaction pour Malang Diédhiou. Selon le président de la Commission centrale des arbitres (Cca), 98 arbitres femmes sont recensées, mais seules 34 sont aujourd’hui utilisées et exercent à différents niveaux. « Beaucoup d’entre elles, pour des raisons variées, n’ont pas fait le test physique, condition requise pour prendre part aux activités de la Cca », explique-t-il. Et à son avis, de plus en plus de femmes sont aptes à diriger les matches des hommes. « Il suffit simplement d’être performant pour être désigné », note l’ancien international.

Les femmes au cœur du jeu  

Si le monde de l’arbitrage est de loin dominé par les hommes, le choix de femmes pour être arbitre ne surprend plus. C’est rentré dans les mœurs. Fini l’exclusion, le cantonnement dans l’arbitrage de rencontres féminines. Avec un professionnalisme et une rigueur qui ne souffrent d’aucun doute, les femmes, en large minorité, se font leur place dans ce monde masculin. Elles sont au cœur du jeu. Beaucoup d’entre elles ayant montré leur aptitude à diriger un match de haut niveau, ont été propulsées dans la cour des grands. Fadouma Dia a été de celles-là. Durant près de deux décennies, cette ancienne internationale a fait respecter les lois du jeu lors de matches femmes ou hommes, contribuant ainsi à changer le regard sur ces « femmes en noir ».

Comme ses prédécesseures, elle a réussi à faire tomber certains clichés et à casser bien des codes. La native de Tambacounda reconnaît qu’il n’est pas bien facile de s’imposer dans ce milieu dominé par les hommes, simplement parce que « certains gens ont du mal à accepter la femme ». Le plus important, précise-t-elle, c’est que la personne soit à la hauteur, soit performante, ait les qualités requises pour diriger des matches. « Je pense que les choses sont en train de changer dans le corps arbitral sénégalais avec le nombre important de femmes un peu partout. Qu’il soit homme ou femme, le plus important, c’est de montrer qu’on a le niveau et que l’on mérite la confiance placée en nous », indique Fadouma Dia.

Avec le sexisme encore latent, percer dans ce milieu très masculin n’est pas donné. Il n’existe pas de politique de discrimination positive dans les tests puisque, pour les deux sexes, le traitement est le même en matière de préparation, d’aptitudes physiques, de savoir-faire, de ponctualité, de disponibilité. « Ce n’est pas une cerise sur le gâteau », indique Fatou Binetou Sène. Pour y arriver, la juge assistante estime qu’il faut « beaucoup donner, faire beaucoup de sacrifices, s’entraîner plus que les hommes, se faire une personnalité, être à fond à chaque match et surtout avoir une bonne hygiène de vie ». Il faut, ajoute-t-elle, être acceptée par les hommes sur les terrains. « Certains hommes ont du mal à voir une dame aux commandes, leur faire respecter les lois du jeu, entre autres. Mais dès qu’ils vous voient faire 3 à 4 matches, ils parviennent à comprendre que le « genre » n’a point d’importance, surtout qu’on a fait la même formation », fait remarquer Fatou Binetou Sène.

Jusqu’à sa retraite en 2016, Fadouma a sillonné le Sénégal et le monde pour diriger des rencontres. « C’est parce que mon intégration a été bien réussie ; et c’est cela qui a poussé toutes ces jeunes filles à s’intéresser davantage à l’arbitrage », relève Fadouma Dia.

Aujourd’hui, admet-elle, il y a des arbitres femmes qui ont un niveau comparable à celui des hommes, et parfois même plus élevé. « Cela prouve que l’avenir de l’arbitrage féminin est radieux et que nous devons de plus en plus nous habituer à voir un trio féminin un peu partout dans les compétitions internationales », assure l’ancien arbitre international.

Pour Fatou Binetou Sène, certaines femmes sont préparées psychologiquement, mentalement et moralement à gérer certaines situations parfois mieux que les hommes. « Sur le terrain, si on parvient à s’imposer comme arbitre, on canalise facilement les joueurs et toute la main courante, car on ne fait qu’appliquer les lois du jeu ».

Dynamique positive 

La féminisation de l’arbitrage est en marche au Sénégal. Cette dynamique est entretenue par l’émergence de femmes arbitres de niveau international. Ces dernières s’épanouissent dans leur rôle sur les terrains. Mame Coumba Faye, qui a fait de l’arbitrage un sacerdoce depuis 2003, est d’avis que de grands progrès ont été notés ces dernières années. « Les filles sont retenues sur toutes les phases finales des compétitions majeures dans le continent et à la Fifa. Et à la base, nous faisons les matches de Ligue 1 des garçons au même titre que les hommes. Sur le plan technique, on fait tout pour être au même niveau que les hommes et le niveau standard mondial », explique-t-elle. Les difficultés, note-t-elle, résident dans la pratique. « On s’arme suffisamment physiquement, théoriquement mais surtout mentalement afin que le même respect voué aux hommes nous soit accordé ».

Avec l’arbitrage féminin qui gagne du terrain, les gens, selon Fadouma Dia, « ont compris que le plus important, c’est de prouver ses qualités, d’imposer sa personne dans le milieu où l’on évolue ». Pour l’ancien arbitre international, la présence d’arbitres féminins dans toutes les régions du pays prouve que les choses évoluent. « Dans le corps arbitral, on note de plus en plus de femmes. Il y a donc des raisons d’espérer. L’arbitrage sénégalais est aussi bien représenté au niveau international. Nous avons une candidate pour la prochaine Coupe du monde féminine. C’est un bon signe », avoue-t-elle.

La présélection de Fatou Kiné Thioune pour le mondial féminin de 2023, croit savoir Mame Coumba Faye, sonne comme une reconnaissance de la Fifa que l’arbitrage sénégalais a le niveau. « On a aussi des arbitres assistantes de haut niveau, sans compter les jeunes demoiselles qui font du bon travail au plan local et qui veulent donner un niveau rayonnant à cette profession », estime-t-elle.

Pour l’ensemble des acteurs de l’arbitrage féminin, une dynamique positive semble s’installer, bien qu’il reste encore des progrès à réaliser. Cependant, elles gagneraient à ne pas s’endormir sur leurs lauriers et à travailler davantage pour réduire le fossé qui les sépare des hommes.

Arbitre assistante, une spécialisation 

À côté des arbitres principales, de plus en plus d’arbitres assistantes acquièrent aussi de l’expérience au plus haut niveau du football masculin. C’est le cas de Fatou Binetou Sène qui a fourbi ses armes en 2010, à la Cra de Saint-Louis. Une rencontre avec le trio Fadouma Dia-Florence Biagui-Marième Guèye en 2009 a provoqué le déclic chez cet élève-arbitre. « Etant la seule fille de la promotion 2010, je devais m’imposer non seulement aux cours avec les devoirs, mais aussi aux entraînements et aux matches, et surtout réussir aux différents examens organisés par la Cca », explique-t-elle.

Comme chez les hommes, l’arbitrage chez les femmes s’organise selon un système de carrière. Elles débutent leur parcours en district, puis en ligue avant le niveau fédéral. Mais une poignée seulement parvient à intégrer le niveau fédéral. Fatou Binetou a gravi un à un les échelons et en 2017, alors arbitre Fifa, elle s’est spécialisée en arbitre assistante. « En 2015, j’ai eu la chance d’être présélectionnée par la Fifa comme arbitre assistante. C’est après cela que j’ai commencé à me concentrer et à donner plus de temps de travail aux exercices pour être bien à la touche ». Et de préciser : « La spécialisation, c’est seulement pour les arbitres internationaux ». La difficulté première, avoue-t-elle, était « de se trouver une place au sein des hommes, de s’imposer, de faire valoir ses compétences et de se faire accepter comme dame arbitre ». Elle reconnaît par ailleurs que l’arbitrage n’est pas un métier facile pour les dames, surtout avec les exigences de la société sénégalaise et les autres obligations. « Les entraînements sont obligatoires pour pouvoir rivaliser avec les hommes, en plus il y a la carrière professionnelle. Il y a aussi les matches, les voyages, les tests physiques, l’hygiène de vie et surtout la famille ».

Comme tout sportif, Fatou Binetou Sène ambitionne de faire les plus hautes compétitions de la Caf et de la Fifa, hommes comme dames. Et pour y arriver, elle compte travailler sans relâche et mettre toutes les chances de son côté.

PROFIL-FATOU KINÉ THIOUNE 

Valeur montante de l’arbitrage sénégalais 

À l’instar des hommes, l’arbitrage forme aussi de véritables sportives et mène à des parcours de haut niveau pour les plus performantes. Fatou Kiné Thioune, arbitre internationale, est de celles-là. Elle a fait de l’arbitrage un choix fort dans sa vie et veut se donner les moyens d’atteindre le Graal. 

Comme la plupart des arbitres, Fatou Kiné Thioune a chopé, depuis tout jeune, l’amour du sport. Normal quand on grandit dans une famille où le football coule dans les veines. Elle aurait pu faire une belle carrière dans le football féminin, mais elle choisit de bifurquer dans l’arbitrage alors qu’elle était capitaine de l’équipe des Amazones de Kolda. Fatou Kiné Thioune comprend très vite que le football féminin, véritable parent pauvre de la discipline, n’avait pas réussi à s’accrocher au wagon du développement à Kolda.

« À ce moment, avec le soutien de ma famille, j’ai décidé de me lancer dans la carrière d’arbitrage ». Et c’était parti pour une belle et riche carrière. Fatou Kiné Thioune avait ainsi trouvé sa vocation. Dans ce monde masculin, elle s’est forgée une morale d’acier et a gravi les échelons sans brûler les étapes pour atteindre l’élite.

C’est en 2004 qu’elle intègre la Commission régionale des arbitres (Cra), à Kolda. Après son baccalauréat, elle fait son transfert à la Cra de Dakar. Devenue internationale en janvier 2013, Fatou Kiné Thioune prend plus tard la place de l’ancienne internationale Fadouma Dia au sommet de la hiérarchie quand celle-ci décroche en 2016.

Au Sénégal, les arbitres femmes font désormais partie intégrante de cette corporation après avoir surmonté moult obstacles. Leur avancée est irrésistible, estime Fatou Kiné Thioune, valeur montante de l’arbitrage sénégalais. Elle en veut pour preuve son parcours, au niveau international, qui, soutient-elle, a montré la voie à suivre à beaucoup de filles.

Toutefois, Fatou Kiné Thioune trouve qu’il est très difficile d’être arbitre au sein des hommes quand on est femme. « Quand j’ai intégré l’Armée, il m’a paru un peu difficile d’allier les deux carrières non pas du fait de leurs exigences diverses, mais plutôt de leurs restrictions et des suggestions liées au statut de miliaire », fait remarquer cet ancien sergent du Bataillon Sport. « Il fallait avoir une autorisation pour voyager hors du pays quand j’avais match. Parfois, j’obtenais mon sésame la veille de mon départ ou je prenais des risques pour voyager », explique-t-elle. Ces incertitudes et ce stress, note-t-elle, étaient très difficiles à vivre.

Pour l’arbitre international, « dans l’exercice d’une fonction, le risque peut être lié à la concurrence déloyale, à la performance (éviter une baisse de forme), à la condition physique et à la santé (santé mentale et physique) ». Et, à son avis, « toutes les conditions sont réunies pour qu’un arbitre soit victime de violence dans les stades de football ». La raison est que « la passion l’emporte souvent sur la raison et parfois, les spectateurs méconnaissent les lois et règles du jeu ».

Fatou Kiné Thioune estime que « quand une importante partie du public est prête à réagir en cas d’erreur arbitrale, on peut dire que beaucoup de facteurs interviennent et favorisent la violence ». Il s’y ajoute que « nous vivons dans un monde où la violence est un fait quotidien pour mieux affronter les difficultés de la vie ; toute personne doit donc être éduquée à agir dans son domaine ».

Toutefois, précise-t-elle, « l’arbitre ne doit, en aucune manière, céder à la pression ni accepter de se faire bousculer comme on a l’habitude de le voir dans les compétitions ». Il doit plutôt « exercer sa tâche avec justesse, rigueur, intelligence et avec beaucoup de courage », croit savoir l’arbitre international.

Aujourd’hui, la persévérance de Fatou Kiné Thioune a porté ses fruits. Elle fait partie de la liste des 19 Africaines (sur les 156) sélectionnées pour le mondial féminin 2023 co-organisé par l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Un grand challenge qu’elle compte bien relever. Déjà, elle avait vécu une belle expérience en 2016. Cette année-là, elle avait officié lors de la Coupe du monde féminine U20 en Papouasie Nouvelle-Guinée. Et elle n’est pas prête de s’arrêter en si bon chemin.

La plus gradée des arbitres sénégalais chez les dames, qui affiche seize ans de carrière, a une passion intacte et rêve de devenir l’une des meilleures arbitres au monde. Elle souhaiterait, parallèlement, booster le football féminin à Kolda, sa région natale.




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