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Coupures d’internet en Afrique, mode d’emploi

(rfi.fr)- Ces dernières années, les restrictions de l’accès à internet sont devenues monnaie courante en Afrique, et pas seulement dans les régimes les plus autoritaires. RFI explore comment les gouvernements procèdent pour interrompre ou dégrader la connexion.

Une autre manière d’altérer les systèmes de télécommunications est de manipuler le système des noms de domaines (DNS).

Comme les appareils, chaque site web a une adresse IP qui lui est propre. Mais comme ces adresses sont formulées sous formes de combinaisons de chiffres, afin de faciliter leur traitement par les machines, elles sont difficiles à utiliser pour les humains. C’est pourquoi on a élaboré un système de noms de domaines. L’URL rfi.fr, par exemple, a pour domaine de premier niveau .fr, alloué à la France.

« Il existe plusieurs méthodes pour bloquer un certain nombre d’adresses IP spécifiques, voire l’accès aux services d’une même entité, tel que l’entreprise Meta, ce qui bloquerait dans les faits Facebook, WhatsApp et Instagram, par exemple », explique David Belson, qui a également créé le blog Internet Disruption Report, qui documente les coupures sur les réseaux sociaux.

Les responsables de coupures peuvent aussi avoir recours à des services commerciaux permettant de filtrer les communications, tels que ceux des entreprises Cisco, Blue Coat, ou des services de proxies, c’est-à-dire des serveurs jouant le rôle d’intermédiaires entre deux entités (un ordinateur et un serveur hébergeant un site web, par exemple).

Le blocage de Twitter au Nigeria et celui de Facebook en Ouganda en 2021 et 2022, ont certainement fait appel à ce type de méthodes.

  • Cloner l’infrastructure ou altérer le contenu: pour les gouvernements qui peuvent se le permettre

Enfin, les gouvernements avec le plus de moyens peuvent également faire appel à deux dernières techniques sophistiquées, et bien plus précises, en se procurant des solutions technologiques.

La première, l’inspection profonde des paquets (DPI) est une technique d’analyse des flux passant dans des équipements réseau « au-delà de l’entête ». En effet, de la même manière que le facteur ne regarde généralement que ce qui est écrit sur l’enveloppe pour livrer une lettre, le routage classique s’opère en analysant les en-têtes des paquets de données échangées. Des solutions permettent néanmoins d’aller plus loin et d’avoir accès à davantage d’informations – à ouvrir la lettre et la lire, en quelque sorte. Elles peuvent être utilisées pour surveiller les activités de quelqu’un en ligne, mais aussi pour bloquer certaines connexions.

La dernière technique consiste à cloner l’infrastructure télécom existante et à faire en sorte que la connexion d’un individu passe par celle-ci plutôt que par l’infrastructure légitime.

À noter que le tout dernier type de restriction, l’internet en mode dégradé, est un peu à part : il existe un grand nombre de techniques pour réaliser un tel acte, des plus simples – lorsque le FAI détériore la qualité de service via ses équipements de gestion du réseau – aux plus complexes – y compris grâce à l’inspection profonde des paquets, dont l’Iran, par exemple, est friand.

Gouvernements et opérateurs, une responsabilité partagée ?

Jusqu’ici, les gouvernements en place et les FAI ont été considérés comme responsables, les uns moralement, les autres techniquement, de ces restrictions. La réalité, bien sûr,  est plus complexe : les FAI africains sont généralement contraints d’obéir aux régimes en place, qui ont de plus en plus tendance à vouloir asseoir leur contrôle sur l’internet. D’après le think tank Freedom House, au moins huit pays africains (Angola, Egypte, Ethiopie, Rwanda, Afrique du Sud, Soudan, Zambie et Zimbabwe) ont voté une ou plusieurs lois de censure numérique.

« Pourtant, de nombreuses déclarations et résolutions des instances internationales dont ces pays font partie ont réaffirmé à plusieurs reprises leur condamnation des coupures internet », assure Tomiwa Ilori, chercheur au Centre for Human Rights de la faculté de droit à l’université de Pretoria, en Afrique du Sud. C’est le cas de plusieurs résolutions de l’ONU, mais aussi du principe 38 de la Déclaration de principes sur la liberté d’expression et l’accès à l’information en Afrique, ratifiée par les 54 membres de l’Union africaine. Pour autant, rien n’y fait, ces pratiques se perpétuent…

Certains organismes, tel que le Business & Human Rights Resource Center, s’enthousiasment du fait que de plus en plus de grands FAI s’engagent à ne pas s’adonner à de telles pratiques, soit dans leur propre code de conduite, soit en rejoignant des organisations inter-sectorielles, comme la Global Network Initiative, qui défend une série de principes, dont la liberté d’expression et dont Orange et Vodafone sont membres.

« Le problème, c’est que ces derniers subissent de nombreuses pressions autour du potentiel retrait de leur licence, voire des menaces physiques s’ils ne s’exécutent pas, témoigne Mathieu Pourchier, responsable des programmes de Tournons la page. J’ai discuté avec un FAI dans un pays d’Afrique francophone qui avait refusé de couper l’internet, malgré les injonctions du gouvernement. Il m’a révélé qu’il subissait un harcèlement fiscal depuis lors. »

Le vrai recours, conclut le défenseur des droits humains, est probablement davantage à aller chercher dans les cours inter-étatiques, comme la Cour de justice de la Cédéao, qui, en 2020, a jugé illégale une coupure internet au Togo en 2017. Un acte primé en 2022 par Global Freedom of Expression, un think tank de l’université de Columbia, à New York.

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