EMIGRATION / DIASPORA

En Belgique, la crise de l’accueil franchit un nouveau cap

Cette semaine, des mineurs non-accompagnés ainsi que des familles avec enfants n’ont pas trouvé de place dans le système d’hébergement belge réservé aux demandeurs d’asile. La saturation du dispositif d’accueil dure depuis un an. Jusqu’ici, elle ne touchait que les hommes seuls. À l’approche de la période hivernale, les inquiétudes des associations grandissent.

La crise de l’accueil en Belgique vient de franchir un degré supplémentaire. Pour la première fois, ce jeudi 13 octobre, des familles avec enfants, enregistrées comme demandeuses d’asile, n’ont pas trouvé de place dans le système d’accueil et d’hébergement géré par Fedasil (l’agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile, sous tutelle de l’État). Quelque 125 personnes sont concernées. En début de semaine, ce sont 21 mineurs non-accompagnés qui, malgré leur enregistrement officiel, se sont également vus refuser l’entrée dans le dispositif d’accueil.

Or, ces publics étaient déjà priorisés, depuis plusieurs mois, par le gouvernement belge, face à la saturation du dispositif d’accueil. « Là, on franchit des lignes rouges. La crise qui s’enlise depuis un an devient encore plus grave », s’inquiète Jessica Blommaert, chargée des questions de protection internationale et d’accueil du réseau belge Ciré (Coordination Initiatives pour Réfugiés Etrangers).

7 000 demandeurs d’asile à la rue cet hiver ?

Face à la situation critique cette semaine, Fedasil, qui n’a pour le moment pas donné suite à notre demande d’interview, a demandé le renfort des ONG. Celles-ci ont aidé à trouver des solutions d’urgence en payant des nuits d’hôtel à un certain nombre de familles et de MNA. « Ce sont les ONG qui pallient au manque d’actions de l’État », pointe Jessica Blommaert. Le réseau Ciré milite depuis des mois, aux côtés d’autres organisations, « pour des mises à l’abri immédiates dans les hôtels. Mais cette solution avait été balayée par le gouvernement », regrette la responsable.

Contacté, le secrétariat d’État à l’Asile et à la Migration, responsable des moyens du dispositif d’accueil, nous transmet la position de la secrétaire d’État Nicole de Moor : « La triste réalité est que l’afflux augmente de manière disproportionnée dans quelques États membres européens seulement, dont la Belgique, et que cette situation n’est plus tenable. Je viens de le souligner à nouveau lors de ma rencontre avec la Commissaire européenne, Ylva Johansson ».

En attendant, un « plan d’hiver » va être débloqué, a annoncé le gouvernement cette semaine. Ses contours sont encore flous : le plan est « encore en discussion dans le gouvernement », nous indique le secrétariat d’État à la Migration et à l’Asile. Entre 450 et 600 nouvelles places pourraient être ouvertes dans Bruxelles, et le travail avec les autorités régionales bruxelloises renforcé. « En deux jours, ça va être rempli », craint Jessica Blommaert. « On parle de 7 000 demandeurs d’asile qui seraient à la rue en hiver : c’est du jamais vu ».

Au quotidien belge Le Soir, la secrétaire d’État Nicole de Moor explique : « Le système se heurte simplement à ses limites opérationnelles. Fedasil et ses partenaires comme la Croix-Rouge et Rode Kruis ne trouvent pas assez de personnel pour rendre tous les sites pleinement opérationnels. Il n’y a pas de solution miracle à cela. Dans le cadre des contraintes de capacité que nous avons, nous donnons la priorité aux plus vulnérables ».

Une crise qui dure depuis un an

De fait, en septembre, plus de 4 000 personnes ont déposé une demande de protection internationale en Belgique. Un record, depuis un an. Nicole De Moor juge que la Belgique fait face une pression rare : « Lundi, par exemple, 450 demandeurs d’asile cherchaient à s’enregistrer à Pacheco [le siège de l’Office des étrangers où les demandes de protection sont enregistrées, NDLR] ; vendredi, ils étaient 360. Ce sont des chiffres quotidiens que nous n’avons vus que pendant la période de crise de 2015″ – lors des importantes arrivées de Syriens -, explique-t-elle dans un communiqué officiel paru mardi.

Mais cette crise de l’accueil ne date pas du mois de septembre. Elle fait régulièrement l’objet d’alertes de la part des ONG depuis un an. À la mi-septembre, un réseau d’associations et d’ONG (Médecins du Monde, Amnesty International…) avait transmis une feuille de route au Premier ministre belge.

Parmi les axes de travail proposés : la mise en place d’un plan d’urgence fédéral, la mise en œuvre d’une loi permettant le transfert des bénéficiaires d’une structure communautaire vers un logement individuel au bout de six mois… Ou encore, la garantie d’avoir une capacité permanente d’accueil de 30 000 places.

Mais cette feuille de route n’a pas trouvé de relais au sein du gouvernement. Nicole de Moor a même exprimé, par voie de presse, son désaccord avec certaines propositions, et estimé que « les ONG proposent des choses que nous faisons déjà aujourd’hui ».

« Réquisitionner du personnel »

De son côté, Fedasil, qui a déjà ouvert plus de 5 000 places et engagé 600 collaborateurs supplémentaires depuis le début de l’année 2022, pointe avant tout un problème de manque de personnel. Ce manque entraîne notamment des délais de traitement des dossiers d’asile plus longs, donc un turn-over moindre des places d’accueil.

« Nous, on propose de réquisitionner du personnel de Fedasil, de l’office des étrangers et du ministère de l’Intérieur, pour des missions de plusieurs mois », indique Jessica Blommaert. Cela avait déjà été expérimenté, un temps, pour enregistrer les Ukrainiens arrivant sur le territoire début 2022 et demandant une protection.

« À court terme, 150 personnes seront libérées par d’autres services publics pour aider à rendre opérationnelles les places actuellement disponibles », assure à InfoMigrants le secrétariat d’État à la migration et à l’asile. « Un groupe de travail sera mis en place pour combler les premiers besoins en termes de personnel dès que possible », ajoute-t-il.

Les associations proposent également de s’appuyer sur les sites ouverts pour l’accueil de ces ressortissants ukrainiens, sous-utilisés depuis, comme le centre Ariane à Woluwé. Ce n’est que cette semaine que celui-ci a commencé à accueillir d’autres demandeurs d’asile, dont des mineurs isolés. Mais il est rapidement devenu plein à son tour : d’où l’absence de solutions pour les 21 MNA et les familles cette semaine.

« Il faut à la fois réquisitionner du personnel ; proposer des mises à l’abri plus importantes dans des hôtels, auberges de jeunesse et bâtiments vides ; rationaliser les sites sous-utilisés pour les Ukrainiens… », martèle Jessica Blommaert. « Il y a toute une série de solutions à court et long terme qui permettraient de souffler et de commencer à sortir de cette crise ».

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