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Face à Assimi Goïta, que peuvent encore les groupes armés du nord du Mali ?

Défaits militairement, chassés de leur fief historique de Kidal, les cadres de la rébellion touarègue assurent n’avoir opéré qu’un repli stratégique et être toujours prêts à en découdre avec les forces armées maliennes.

Pour rencontrer Bilal Ag Chérif, secrétaire général du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), mieux vaut s’armer de patience. Qualifié de « terroriste » par la junte au pouvoir à Bamako, sous le coup d’une enquête judiciaire et contraint à l’exil, le leader touareg est sans cesse en mouvement. Après des mois d’attente, rendez-vous nous est finalement donné dans une maison discrète, située en périphérie d’une capitale de la sous-région – Bilal Ag Chérif ne souhaite pas dire où il se trouve.

Au rez-de-chaussée, plusieurs figures de la rébellion touarègue conversent. Ils sont venus s’entretenir avec Bilal Ag Chérif, et patientent en visionnant les images de la bande de Gaza. À la télévision, une ambulance du Croissant-Rouge, une foule de Gazaouis et une tentative d’évacuation d’enfants blessés par une frappe israélienne.

Kidal, le fief historique aujourd’hui perdu

Au sein du Cadre stratégique permanent (CSP, la principale coalition de la rébellion), on fustige le silence de la communauté internationale sur la situation au Mali et sur la reprise d’une guerre qui ne dit pas son nom. Une guerre qui s’est soldée pour la rébellion à dominante touarègue par la perte de leur fief historique de Kidal, en novembre. En exil, les mouvements réorganisent leurs troupes.
« La perte de Kidal n’est qu’un symbole, assure un de leurs représentants, le Mali a occupé notre territoire de l’indépendance jusqu’en 2012. Nous avons donc les moyens de nous adapter. »
À l’étage, Bilal Ag Chérif nous accueille vêtu d’un bazin bleu ciel et coiffé d’un turban blanc immaculé. Le patron du MNLA affiche une mine détendue. Pour lui, la dénonciation de l’accord de paix, annoncé à la télévision nationale par le porte-parole du gouvernement, Abdoulaye Maïga, le 25 janvier, « n’est qu’une formalité ». Le texte, qui faisait office de cessez-le-feu entre la rébellion touarègue et le gouvernement de Bamako, avait de toute manière volé en éclat avec la reprise des hostilités sur le terrain, à partir du mois d’août.

« On nous a imposé la guerre »

« Les conditions d’un dialogue avec cette junte n’ont jamais existé. On nous a imposé la guerre sans possibilité de cessez-le-feu. C’est le message que l’on retient, dénonce Bilal Ag Chérif. Nous aimerions désormais connaître la position de la communauté internationale et du Conseil de sécurité de l’ONU qui étaient impliqués dans ce processus de paix et nous ont forcés à signer cet accord en 2015. »
Depuis la reprise de Kidal par l’armée malienne, les troupes du CSP ont été contraintes de se replier. « À l’époque nous étions mal organisés », concède un membre de la coalition. Il faut dire que la défaite a été sans appel : les troupes maliennes, appuyées par les mercenaires du groupe Wagner, ont repris la ville sans combat au sol, après quelques jours seulement de frappes aériennes.
Surpris par les moyens dont l’armée malienne s’est dotée grâce aux partenariats noués par les autorités de transition (avec la Russie notamment), le CSP s’est heurté à une guerre d’un nouveau genre, à laquelle il n’était pas préparé.

Drones turcs

Attaye Ag Mohamed, adjoint aux relations extérieures du CSP, justifie le retrait des troupes : « Nous étions prêts et organisés pour un contact direct avec l’ennemi, qui se trouvait à une quarantaine de kilomètres de Kidal, dans une zone que nous pouvions approcher et qui permettait d’épargner les populations et de ne pas détruire la ville. Le premier jour, nos forces ont lancé une offensive contre l’armée malienne qui a reculé, puis n’a plus bougé. Le second, les avions et drones turcs Bayraktar TB2 utilisés par l’armée malienne et Wagner étaient mobilisés en permanence. Nous ne sommes pas habitués à des frappes d’une telle intensité. »
Défait militairement, le CSP a dû opérer un « repli stratégique », mais assure être « toujours sur le terrain, en certains endroits ». Ses unités, explique les leaders de la coalition, restent mobiles et discrètes pour éviter les drones. Les 3 500 à 4 500 combattants dont disposerait le CSP ont-ils pour autant la capacité militaire de répliquer sur le champ de bataille ? « Lorsque nous botterons les Fama [Forces armées maliennes] et Wagner, vous serez au courant », répond, bravache, un combattant du CSP qui souhaite conserver l’anonymat.

« Ils n’ont ciblé que des civils »

« Au moment de la prise de Kidal, nous avons créé un corridor pour évacuer les populations qui le souhaitaient et préparer la sortie de nos colonnes. Mais nos forces sont restées intactes. À Bamako, ils savent très bien qu’ils n’ont touché à aucun dispositif réel nous concernant et qu’ils n’ont ciblé que des civils », revendique encore Attaye Ag Mohamed, qui assure que le CSP détient des prisonniers de l’armée malienne capturés au cours des six derniers mois.
La présence d’un autre acteur majeur dans la zone, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (le JNIM, selon l’acronyme arabe le plus souvent utilisé) d’Iyad Ag Ghaly, pose la question d’une possible alliance avec les mouvements armés touaregs, comme ce fût le cas en 2012. Devenu le chef jihadiste le plus puissant de la région, Ag Ghaly a conservé des liens avec certains des signataires de l’accord de paix d’Alger.
Si Bamako a désormais étiqueté les responsables du CSP comme « terroristes » (au même titre que le patron du JNIM), les premiers se défendent de toute connivence avec les seconds. « Nous ne travaillons avec aucune organisation sur le terrain », affirme le CSP. « Nous ne voyons pas ce que propose le JNIM, ajoute Attaye Ag Mohamed. « Face à la terreur imposée par l’ennemi [les Forces armées maliennes et Wagner] qui s’en prend aux populations, certains pourraient légitimement passer par tous les moyens qui s’offrent à eux, y compris par le JNIM. Mais son mode opératoire n’est pas le nôtre. » En interne pourtant, la question continue de faire débat.

En quête de soutiens

Le CSP se cherche aussi des alliés en dehors du Mali. Auprès de la communauté internationale, dont il espère un soutien – ne serait-ce que symbolique – « face aux exactions de l’armée malienne et de Wagner », mais aussi auprès des pays de la sous-région. Certains cadres ont été dépêchés dans les pays voisins, où les rencontres avec de potentiels appuis s’organisent discrètement. Ils se sont entretenus avec les autorités algériennes (qui furent les garantes de l’accord d’Alger), se sont rendus dans des pays frontaliers du Mali pour y rencontrer les populations déplacées et n’ont de cesse de dénoncer, auprès du Conseil de sécurité des Nations unies, les exactions commises par l’armée malienne et Wagner contre les populations civiles du nord du Mali… Les mouvements pour la défense du Nord du Mali, qu’ils appellent Azawad, ne veulent se fermer aucune porte.
« Aujourd’hui nous n’avons plus aucun engagement avec Bamako. Nous sommes libres de travailler avec qui nous voulons en fonction de l’intérêt de chaque partenaire dans la sous-région, insiste Bilal Ag Achérif. Le manque d’attention dont souffre le Sahel au profit d’autres conflits dans le monde n’est pas bon. »
Pour le leader du MNLA et ses partenaires du Cadre stratégique, la recherche de soutiens ne se limite pas aux seuls champs diplomatiques et militaires. « Nous serons avec tous les Maliens et tous les opposants qui sont contre le projet de la junte malienne », assure-t-il.

Un front contre Assimi Goïta ?

Le « front commun », auquel aspire le patron du MNLA, pourrait-il avoir une coloration politique ? Farouche opposant à Assimi Goïta, Oumar Mariko est lui aussi en exil depuis qu’il a dénoncé les exactions perpétrées par les Fama dans le village de Moura. Depuis la Côte d’Ivoire, où il se trouve, le président du parti Sadi, menacé de dissolution, partage cette volonté d’union. Défenseur historique du dialogue avec les groupes armés, Oumar Mariko plaide pour un front politique incluant les rebelles du CSP.
« Le Sénégal et la Mauritanie ne seront pas épargnés par la déstabilisation du Mali et l’avancée de groupes radicaux », met en garde cette figure de la gauche malienne. La Mauritanie accueille ainsi près de 150 000 réfugiés originaires du nord et du centre du Mali. Ils sont chaque jour plus nombreux à traverser les 2 400 km de frontière que se partagent Bamako et Nouakchott.
« On doit combattre la junte car elle est un obstacle à la paix dans toute la sous-région », ajoute Oumar Mariko en guise de conclusion. Mais la tâche reste ardue, tant l’opposition peine à se rassembler autour d’une cause commune. « La classe politique malienne a été démantelée et muselée. Même chose pour la société civile et la presse. Aujourd’hui, soit tu es avec la junte soit tu es contre. »

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