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La démocratie en marche : les citoyen.ne.s sénégalais.e.s refondent le contrat social

Indépendant en 1960, le Sénégal a connu quatre transitions démocratiques: Léopold Sédar Senghor (1960-80), Abdou Diouf (1980-2000), Abdoulaye Wade (2000-12) et Macky Sall (2012-2 avril 2024). Cependant, la récente décision du Parlement de reporter les élections présidentielles initialement prévues pour le 25 février 2024 est considérée par beaucoup comme un coup d’État institutionnel du président sortant qui l’a annoncé en direct à la télé, en costume et non en treillis militaire. Cette décision a été rejetée par la Cour constitutionnelle et a été suivie par des soulèvements de masse dans les principales villes sénégalaises, causant la mort de quatre manifestants. Et pourtant il y alieu de s’interroger sur les racines profondes du mal et les perspectives pour notre démocratie en captivité

 

Cet article  adopte une approche de longue durée pour expliquer que le moment préélectoral, crucial, a toujours cristallisé des tensions au sénégalais, les présidents en exercice sapant la séparation des pouvoirs pour tenter de se maintenir au pouvoir.  Ceci est bien illustré par la tentative de Macky Sall de légitimer sa décision illégale de reporter les élections au 2 juin en activant un vote parlementaire soutenu par la majorité des députés de la coalition et l’intervention de la police dans l’hémicycle. Revisiter l’histoire nous permet de comprendre que les racines de la crise institutionnelle actuelle sont à trouver dans la nature même de la formation de l’état au Sénégal. La crise institutionnelle déclenchée le 5 février par le président est comparable à la crise politique majeure de 1962 qui a conduit le Sénégal à adopter un régime présidentiel. En outre, la brutalité policière et étatique de l’état qui n’hésite pas à mobiliser des moyens octroyés par l’Union Européenne dans sa violente répression de toute manifestation citoyenne n’est pas sans rappeler l’écrasement des manifestations de masse des étudiants, des ouvriers et des paysans de mai 68. Le professeur Momar Coumba Diop nous rappelle à juste titre que la configuration des forces dans la société sénégalaise, les élites dirigeantes n’ont pas réussi à affirmer « un leadership moral et intellectuel durable sur la société » et l’opposition.  Par conséquent, les groupes qui contestent la légitimité de la classe dirigeante ont développé une « culture de l’émeute ».

 

Cependant, la crise politique actuelle de 2023, qui a débuté avec la manifestation citoyenne de mars 2021, a entraîné le plus grand nombre d’assassinats (plus de 60) et d’emprisonnements illégaux que le pays ait jamais connu. Encore une fois, je soutiens que ce à quoi nous assistons actuellement au Sénégal n’est ni « la démocratie qui meurt en Afrique« , ni le pays qui est « au bord du gouffre », comme l’affirment certains titres catastrophistes des médias britanniques. Au contraire, les racines de la crise actuelle se trouvent dans la nature hyperprésidentielle du système politique sénégalais qui permet une concentration extrême des pouvoirs entre les mains du président sortant. Et comme pour les quatre présidents qu’a connus le pays, ce n’est que l’illustration de la vitalité du modèle démocratique sénégalais, avec des citoyens qui résistent dans le but de remodeler le contrat social par le bas.

Une crise parlementaire sans précédent ?

La crise institutionnelle qui a débuté le 5 février 2024 n’est pas une crise parlementaire sans précédent. C’est en effet sous la présidence de Léopold Sédar Senghor que la jeune République monopartite a connu sa première crise majeure en décembre 1962 qui s’est traduite par l’arrestation et l’emprisonnement à vie du Président du conseil (Premier ministre) de l’époque, Mamadou Dia, après l’adoption par le Parlement d’une motion de censure destituant Dia de ses fonctions de chef du gouvernement. Quelques jours plus tard, le 19 décembre 1962, le Parlement a approuvé la décision du président Senghor de fusionner les fonctions de Premier ministre et de président, confirmant ainsi le président Senghor comme nouveau chef du gouvernement. C’est à la suite de cette crise prématurée orchestrée par le président Senghor que le référendum organisé en mars 1963 a scellé l’adoption d’un régime présidentiel au Sénégal.

Une violence sans précédent soutenue par l’État, y compris dans les universités ?

Il est nécessaire de se rappeler que la violence d’état actuelle qui s’exerce jusqu’à l’intérieur des campus universitaires et du parlement ne date pas d’aujourd’hui. Le 3 février 1967, avec l’assassinat du député Demba Diop dans un parking de Thiès suivi de la tentative d’assassinat du président Senghor le mois suivant, les deux coupables sont les premiers à être condamnés à mort et exécutés au Sénégal la même année. Après cette crise, qui a vu la réélection du président Senghor en février 1968, et la décision du gouvernement de réduire le montant des bourses d’études, une crise sociale et politique sans précédent s’est déclenchée avec les mouvements de grève des étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. La grève, qui constitue le crépuscule de la politique révolutionnaire au Sénégal selon Pascal Bianchini, se généralise lorsque les principaux syndicats s’y joignent, amplifiés ensuite par les organisations paysannes. Cette crise a entraîné de nombreuses arrestations d’étudiant.e.s et de travailleurs, ainsi que des décès, un remaniement ministériel et l’intervention de l’armée qui a refusé de tirer sur les manifestants lorsqu’elle en a reçu l’ordre. L’état d’urgence a été déclaré en mai 1968 instaurant une culture de la répression policière y compris concernant les protestations autour du foncier.

À l’instar des manifestations actuelles au Sénégal, qui ont débuté en mars 2021 et qui ont entraîné jusqu’à présent au moins 60 morts sans enquête, y compris des étudiants, et la fermeture des principales universités, l’objectif des manifestations d’étudiants, d’ouvriers et de paysans de mai 68 était de lutter contre le coût élevé de la vie, tant dans les centres ruraux que dans les centres urbains. En outre, et à l’instar de mai 68, les manifestations actuelles articulent la citoyenneté sénégalaise et les droits et libertés fondamentales. En outre, et à l’instar de mai 68, les manifestations actuelles expriment les revendications anticoloniales des citoyens sénégalais, que certains ont qualifié à tort de « sentiment anti-français », comme l’a rappelé à juste titre le journaliste Ousmane Ndiaye.

Les transitions comme points de basculement ou de rupture ?  Macky et l’héritage d’Abdoulaye Wade

S’il est une constante dans cette longue histoire politique, c’est que le moment préélectoral n’a cessé de cristalliser des tensions politiques en est l’absence de séparation entre l’exécutif, le parlementaire et le judiciaire. Le coup d’État actuel de Macky Sall rappelle à beaucoup la tentative de son prédécesseur Abdoulaye Wade de modifier la constitution pour un troisième mandat, malgré sa promesse de Sopi (changement radical) qui l’a fait élire en 2000, ce qui a conduit à des affrontements extrêmes entre les citoyens et les forces de l’ordre à l’intérieur et à l’extérieur du parlement le 23 juin 2012 et sa renonciation à son projet de troisième mandat.

De même, nous avons tous été témoins de la manière dont, le 5 février, une majorité de députés de la coalition a imposé un vote pour retarder les élections jusqu’au 15 décembre, malgré le désaccord des députés de l’opposition, et avec l’intervention de la police à l’intérieur du parlement. Nous avons également assisté à la libération d’au moins 300 manifestant.e.s et opposant.e.s politiques illégalement emprisonné.e.s depuis le 16 février et à la décision énergique de Macky Sall de proposer une loi d’amnistie qui libérera les prisonniers politiques restants, tels que le chef de l’opposition Ousmane Sonko et le candidat de son parti Bassirou Diomaye Faye. Le travail de sape des institutions sous les régimes de Wade et Macky Sall et leur décision unilatérale de reporter nos élections ont échoué avec la décision du Conseil constitutionnel d’annuler le report des élections présidentielles. Cette euphorie a été de courte durée avec la décision du président d’organiser unilatéralement un dialogue national les 26 et 27 février et l’annonce du président informant le public de sa décision de reporter les élections au 2 juin 2024.

Les mobilisations citoyennes : Le meilleur antidote contre le recul de la gouvernance démocratique et la contamination des crises sahéliennes ?

Il y a beaucoup à craindre de l’instabilité politique dans la région, notamment de la décision du Mali, du Burkina Faso et du Niger de quitter la CEDEAO. Bien sûr, il y a la crainte d’un effet d’entraînement avec l’instabilité politique dominante dans la région, et l’échec de la CEDEAO à devenir une « CEDEAO des peuples » et non une « CEDEAO des chefs d’État » agissant comme un club d’amis se protégeant les uns les autres.  Par conséquent, compte tenu des problèmes de sécurité persistants à ses frontières, y compris avec le Mali, le Sénégal doit renforcer ses institutions de l’intérieur. De même à l’extérieur, il a un besoin urgent de consolider les communautés économiques régionales telles que la CEDEAO, l’UEMOA pour qu’elles soient fonctionnelles de même que l’Union africaine, afin qu’elles ne se contentent pas de publier des declarations. Il est vital que tous les états membres soient traités sur un pied d’égalité que ces ces institutions regionals osent sanctionner les États membres qui organisent des coups d’État, fussent-ils militaires ou institutionnels. En outre, la prise de conscience du fait qu’un groupe d’action rapide de surveillance et d’intervention (GAR-SI) financé par l’UE a été utilisé pour écraser violemment les manifestations sénégalaises en faveur de la démocratie a remis sur le tapis la question de la responsabilité des gouvernants envers leurs gouverné.e.s, d’une part, et celle de la souveraineté des anciennes puissances impériales, d’autre part, pour que les citoyen.ne.s sénégalaise.e.s puissent redéfinir et refonder leur contrat social avec la classe dirigeante. Comme le rappelle l’historien Mamadou Diouf, les transitions politiques de 2000 et 2012 ont été marquées par le même sceau : celui du refus du statu quo politique et économique d’une part, et l’absence de responsabilité, de l’autre.

Les sénégalaises ne sont pas des citoyennes de seconde classe!

Les citoyen.ne.s sénégalais.e.s ont toujours eu une certaine culture politique. Par conséquent, il existe un désir d’établir des relations plus équitables et mutuellement bénéfiques avec d’une part les élites politiques, et de l’autre, les puissances du Nord et du Sud. Concernant le contrat social, les citoyen.ne.s n’ont cessé de se mobiliser pour défendre l’ordre constitutionnel et républicain pour avoir historiquement été les sujets de la violence d’état y compris la répression meurtrière des forces de défense et de sécurité , et des nervis aussi bien à Dakar, qu’à Ziguinchor et dans les autres villes , ainsi que les détentions et libérations arbitraires. En outre, faisant face aux conséquences du colonialisme et de la colonialité dans leur vie quotidienne, leur système éducatif, leurs options de migration, leurs perspectives socio-économiques et leurs aspirations générales. Par conséquent, il existe un désir d’établir des relations plus équitables et mutuellement bénéfiques avec les puissances du Nord et du Sud.

Cependant, les sénégalaises sont traités comme des citoyennes de seconde classe dont le corps n’a cessé historiquement de servir d’arène de lutte politiques. Pour illustration, les arrestations d’activistes de Yewwu Yewwi et de la journaliste Eugénie Rokhaya Aw sous Senghor, et sous le régime de Macky Sall:  l’affaire Adji-Sarr et Ousmane Sonko, l’affaire du viol dans lequel Sitor Ndour fut impliqué, la gifle reçue par une députée enceinte à l’assemblée nationale. Dernièrement, les journalistes n’ont pas été en reste alors qu’elles sont l’une des rares catégories d’actrices impliquées publiquement dans le débat et la couverture des élections. Pour prevue, les récentes arrestations et violences sur la personne de Absa Hane, Journaliste à Seneweb, et l’agression au couteau de Maimouna Ndour Faye alors qu’elle rentrait de l’enregistrement d’une émission.  Dans un paysage préélectoral dominé par les paroles d’hommes de toutes categories, avec des manels (panels n’ayant que des hommes pour intervenants), il est urgent de repenser collectivement notre projet de société ainsi que Nous entrons tristement dans le mois dédié à la lutte des femmes. Pour Ndèye Khady Babou du Collectif des Féministes du Sénégal: ‘ Nous entrons tristement dans le mois dédié à la lutte des femmes. C’est avec consternation que nous avons appris la tentative d’assassinat sur la journaliste maimouna Ndour Faye de 7tv et nous espérons que la justice fera son travail pour que le ou les coupables soient punis.’

Les violences basées sur le genre ne sont pas seulement l’affaire des femmes. C’est un problème de société qu’ensemble seulement nous pourrons éradiquer. Dr. Abdourahmane Seck de l’UGB préconise de “ tout faire pour que le discours et les instruments de la résistance soient en effet déjà le bouclier contre nos éternels recommencements… à chaque nouveau régime la même consternation à la fin.”

En conclusion, contrairement aux voix qui présentent cette décision parlementaire soutenue par le président comme une crise sans précédent pour « l’exception sénégalaise dans la région sahélienne en difficulté », je pense qu’un tel récit ne tient pas la route si l’on considère l’histoire politique du pays, sur le long terme, entachée par la violence d’État, y compris la brutalité policière et les violations des droits de l’homme. Nous croyons fermement qu’avec la résilience de ses institutions, et avec une réfondation institutionnelle, telle que la remise en question du régime hyper présidentialiste et la question de la séparation claire des pouvoirs, le Sénégal ne peut que sortir plus fort de cette crise politique, économique et sociale avec une société civile et des citoyen.ne.s qui ont inlassablement lutté depuis 1960 pour la restauration de la stabilité et de la paix de notre pays. C’est cet heritage qu’il s’agit de preserver en repensant le contrat social surtout dans le moment pré-électoral.

 

BIOGRAPHIE

Dr Rama Salla Dieng est politiste, écrivaine et activiste féministe. Elle est maîtresse de conférence en Développement International et Études Africaines à l’Université d’Edimbourg depuis Janvier 2019, en Écosse. Sa recherche porte sur les féminismes africains, le genre et le développement international en privilégiant une approche féministe d’économie politique du travail et du changement agraire, la reproduction sociale et les transformations politiques en Afrique.

Elle a un master et un doctorat en Études du Développement de la School of African and Oriental Studies, Université de Londres, un double master en Coopération Internationale et Gestion des Risques dans les pays du Sud de Science Po Bordeaux, France et une maîtrise en Science Politique de l’Université de Bordeaux. Elle est actuellement membre du Conseil de l’Association des Études du Développemnt et de l’Association des Études Africaines du Royaume Uni (ASA-UK),  Vice-présidente du Festival de Film Africa in Motion, et a été conseillère Afrique du Fonds pour la Jeune Féministe (FRIDA).

Rama est autrice de  Féminismes Africains: Une histoire Décoloniale (Présence Africaine, Paris, 2021) et co-autrice de Gagner le Monde, Quelques Héritages Féministes (La Fabrique , Paris, 2023). Elle a co-édité Decolonize, Humxnize (Langaa RCPID, Cameroon, 2024), Feminist Parenting, Perspectives from Africa and Beyond (Demeter Press, Canada, 2020). Rama is est la fondatrice et directrice du CINEFEMFEST, Festival Africain du Film et de la Recherche Féministes.

Elle a co-édité un numéro special sur les protestations féministes en Afrique (Politics & Gender Journal 2023), un double numéro spécial sur le changement agraire, la sécurité alimentaire, la migration et le développement durable au Sénégal et au Zimbabwe (CODESRIA, 2022). Rama est aussi l’auteure un roman, La Dernière Lettre, aussi publié chez Présence Africaine, Paris en 2008.

 

 

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