ECONOMIE

le canari dans la mine de l’inflation

L’un d’eux, pourtant, la hausse des prix du fret, n’a pas été assez étudié, alors que c’est un facteur important – et plus encore un indicateur – de l’inflation. Même l’année dernière, la brusque augmentation des prix du transport maritime  aurait dû être considérée comme le canari dans la mine, annonçant la nécessité de relever les taux d’intérêt pour équilibrer les pressions sur les prix.

Les grandes banques centrales de la planète ont pour mission de maintenir la stabilité des prix, ce qui signifie que les responsables de la politique monétaire doivent pouvoir identifier les causes de l’inflation et anticiper son évolution. Les banquiers centraux ont indubitablement manqué le coche en considérant, dans un premier temps, que la vive remontée de l’inflation en 2021 n’était que « transitoire », comme Powell l’avait lui-même affirmé. Mais d’autres institutions ont commis la même erreur. Le Fonds monétaire international, par exemple, n’a pas non plus anticipé la remontée de l’inflation ni qu’elle se maintiendrait. Ses prévisions macroéconomiques pour les États-Unis étaient similaires aux projections de la Fed.

Les chiffres du FMI soulignent aussi la dimension mondiale prise par cette surprise du retour de l’inflation, qui a touché le monde entier, de l’Australie au Royaume-Uni, trompant la vigilance des responsables. Les Perspectives de l’économie mondiale publiées par le FMI au printemps 2022 montrent  que les projections d’inflation du Fonds de l’année précédente étaient erronées d’un facteur supérieur à trois concernant les économies avancées et d’un facteur supérieur à deux pour celles des marchés émergents et le monde.

Pour être honnête, une partie des facteurs à l’origine de l’inflation actuelle n’étaient pas prévisibles voici un an, et d’autres encore ont eu des conséquences qu’on ne pouvait anticiper avec précision. Aux États-Unis, la hausse des prix est un effet, pour ce qui concerne la demande, de la relance budgétaire et de la dépense de l’épargne réalisée pendant la pandémie, mais elle provient aussi de la perturbation des chaînes d’approvisionnement liée à la politique zéro-Covid menée par la Chine et de la hausse des prix des matières premières et des denrées consécutives à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les économistes prévisionnistes ne sont des experts ni de géopolitique ni de santé publique et l’on ne peut leur demander plus en ces matières que de faire des hypothèses éclairées.

Mais si l’on ne peut imputer aux responsables de n’avoir pas tenu compte dans les décisions qu’ils prenaient de facteurs qui n’étaient pas prévisibles, ou dont les effets étaient difficiles à prévoir avec quelque précision, ils sont comptables des facteurs reconnus comme déclencheurs d’inflation, et plus encore si ceux-ci laissaient présager des pressions pérennes sur les prix. Dans une récente étude, mes coauteurs et moi-même nous attachons à l’un d’entre eux : la hausse brutale des coûts du fret dans le monde. En octobre 2021, les indices de prix du fret maritime par conteneurs avaient augmenté de plus de 600 % par rapport à leur niveau d’avant la pandémie tandis que ceux du vrac maritime avaient plus que triplé.

Quelle fut la cause d’une telle hausse ? Avec la reprise de l’activité manufacturière après les nombreux et longs confinements, la demande de transport d’intrants intermédiaires (énergie et matière premières) par mer a enregistré une forte augmentation. Dans le même temps, les tonnages étaient drastiquement limités  par les difficultés logistiques et les goulets d’étranglement (souvent liés aux perturbations dues à la pandémie) ainsi que par une pénurie de conteneurs et des problèmes de manutention. Partout dans le monde les installations portuaires manquaient de bras, nombre de dockers étant à l’isolement après avoir été testés positifs au Covid-19, et les mesures de santé publique interdisant aux chauffeurs de poids lourds et aux équipages des navires de franchir les frontières.

Tandis que l’envolée des prix des denrées et de l’énergie faisait la une des journaux, la hausse des prix du fret semble être largement passée sous les radars, malgré son potentiel impact inflationniste. Mon étude  montre que les effets du choc du coût du transport sur l’inflation sont plus durables que ceux du choc des matières premières et des denrées, ce qui contredit les prédictions faites l’année dernière d’une inflation éphémère. Mon analyse suggère qu’un doublement des coûts du fret conduit à une hausse d’environ 0,7 %  du taux d’inflation l’année suivante. Étant donné la hausse réelle des coûts du fret dans le monde durant l’année 2021, j’estime que leur impact sur l’inflation un an plus tard sera supérieur à deux points de pourcentage – un effet pour le moins important, que les banquiers centraux ne sauraient guère négliger lorsqu’il s’agit de fixer une politique monétaire.

Certes, ce résultat est une moyenne et varie selon les économies et les régions, et il dépend des cadres de politique monétaire, notamment de la capacité des banques centrales à stabiliser les prix et à calmer les attentes, tout comme de facteurs plus structurels comme la géographie (qui détermine le degré d’isolement d’une économie et sa dépendance aux biens acheminés par voie maritime). Les données disponibles suggèrent que les pays développés qui jouissent d’une solide réputation de stabilisation des prix, notamment les États-Unis, seront probablement moins touchés par le choc des coûts du fret, alors que les pays en développement – et plus particulièrement les pays isolés, les petits États insulaires du Pacifique et de la Caraïbe – courent un plus grand risque de connaître des pressions inflationnistes plus importantes et plus durables, ce qui pourrait engendrer un engrenage de hausse des salaires. Lorsque les coûts du fret s’envolent, les responsables politiques, où que ce soit, mais plus encore dans ces pays, peuvent avoir besoin de resserrer préventivement leur politique monétaire.

Le rôle des coûts du fret comme facteur mondial d’inflation est sous-estimé. Et cela doit changer. Le choc des coûts du fret devrait alerter des dangers à venir les banques centrales chargées de garantir la stabilité des prix et les convaincre de réduire le risque d’un retard sur la courbe de l’inflation.
Traduit de l’anglais par François Boisivon
Jonathan D. Ostry, professeur d’économie pratique à l’université de Georgetown, est chercheur au Center for Economic Policy Research de Londres. Ancien sous-directeur de recherche au FMI, il a dirigé l’équipe qui produit les célèbres Perspectives de l’économie mondiale publiées par le Fonds.
© Project Syndicate 1995–2022

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