CONTRIBUTION

Le refus de la compromission(Par Adama Gaye)

Le refus de la compromission
Par Adama Gaye*
Ou la technique pour faire face a des oppresseurs etatiques


Une lecon restera de mon arrestation et de ma detention illegales, du 29 juillet au 20 septembre 2019, par l’Etat-voyou du Senegal: ne jamais ceder a la compromission meme dans un contexte de privation de libertes.
Des que je fus pris en otage, mes ravisseurs institutionnels, conscients de la patate chaude qu’ils tenaient, enrolerent une caste, diverse, de mediateurs-dealeurs pour me faire entendre raison.
Ils revaient d’une paix des braves pour me faire cesser mes denonciations de leurs crimes. Selon le mot de Madame Milouche, l’objet etait de brandir un baton, en wolof « Kheubeul », tout en agitant une carotte, la corruption, dans la vieille tradition popularisee par le president Americain Harry Truman, pour m’amener a rentrer dans les rangs.
La prison m’a alors enseigne qu’il fallait etre sur ses gardes, droits dans ses bottes, vigilant. En commencant par un refus de toute compromission.
J’avais, d’emblee, detecte les signes de ce discours capitulard quand, des le lendemain, de ma capture, deux de mes premiers interlocuteurs, l’un mon parent, l’autre mon ami, se mirent, sans raison, a me culpabiliser.
« Tu as quand meme prete le flanc », oserent-ils me dire, comme s’ils etaient soudain devenus aveugles face a la flagrance exorbitante des viols de mes droits constitutionnels sans aucun fondement moral, legal ou justfie par quelque faute qui pouvait m’etre imputee.
« Il faut accepter de negocier », soufflerent ces premiers ambassadeurs dont je me demandais s’ils agissaient de leur propre chef ou en mission, au service de Macky Sall.
« Pas question! », telle fut, cinglante et jamais dementie, la reponse que je leur opposa -sans trembler ni sourciller. Au point de les desarconner.
Une autre parente vint un matin, tot, me voir et, du parloir, commenca a me debiter des senegalaiseries. Du genre: « rethiou wess na! », « ca va se terminer, ils sont en train d’en parler a un niveau eleve », ne realisant pas combien elle m’insultait. Comme si, a mon age, et en vertu de mes convictions, je pouvais etre un gadget dont le sort serait decide par d’autres.
« Ne reviens plus ici et sors de mes affaires », lui dis-je, pour fermer ce qui me semblait n’etre qu’une demarche de mercenaire, monnayee supres du pouvoir.
Celui-ci perdait pied et confiance. De l’interieur de la prison, lui remontaient les nouvelles sur mon intransigeance, ma fermete.
« Je viens demander ton autorisation pour solluciter ta clemence », fit un autre zigoto, vague connaissance et probable poisson-pilote, lui aussi venu me sonder. Le piege, comme celui dans lequel est tombe le rappeur Kilifeu, etait de soutirer un « Oui », vite enregistre par l’administration penitentiaire pour, ensuite, me presenter en…repenti, a genoux.
« Santou malako, je te l’interdis », fusa de ma poitrine vers ses yeux atteres, ses plans tombant a l’eau.
La ronde des theoriciens de la paix des braves ne cessa d’enfler. C’est ainsi qu’un groupe de soutiens qui avait entreprit de porter ma cause recut un message de Marieme Faye-Sall, epouse de Macky, offrant ses bons offices. « Si elle y trempe, je me retire du groupe », declara, a bon escient, une dame dont le pere fut l’ami du mien. « Ne prenez aucun engagement sans l’aval d’Adama », insista le chef de file du mouvement « les amis d’Adama Gaye. « Vous le connaussez, il ferait un cinglant dementi public », ajouta-t-, comme s’il lisait dans mon esprit.
Quelques-jours plus tard, en compagnie d’un parent, guide religieux, une soeur, jubilant interieurement, dont on pouvait penser qu’elle avait fait la promesse de faire ceder, se mit a me regarder, depuis la vitre du parloir, l’air de me dire: « tu n’as pas d’autre option que d’obeir ».
Je bouillonnais de rage. D’une rage interieure semblable a une lave de volcan proche de l’eruption. Je me posais la question de savoir comment elle avait pu, a ce point, sous-estimer mon independance intellectuelle et l’impossibilite de melanger mes convictions rationnelles avec celles, irrationnelles, autour des valeurs spirituelles. Quelle meprise, me dis-je, sans rien y laisser voir par respect pour le guide religieux dont j’avais des raisons de celebrer la compassion qu’il etait venu me temoigner.
Vers la 40eme jour de ma detention, alors que Malick Sall, le comploteur, mesurait sa bourde et son inefficacite, lui causant des nuits agitees, se demultipliait soudain pour declarer a qui voulait l’entendre « qu’Adama est, plus que son ami, son frere », dans une logique defaitiste, arriverent 3 personnalites, conduites par le fils aine du Khalife des mourides, a la fois mon parent et mon inspirateur, guide, spirituel.
Son message fut impeccable, de soutien et de rappel des recommandations divines.
En partant, alors que j’affirmais, en haute-voix, devant le directeur de la prison de Rebeuss, meduse, tremblant, que mes geoliers ne perdaient rien pour attendre, l’un des accompagnateurs du fils du Khalife, ex-conseiller du Premier ministre, agissant pour Macky, me glissa: « ne dis rien a tes avocats, laisse nous regler! ».
Mon silence bruyant n’etait que momentanne. Cinq minutes apres, dans la piece, tenant de lieu de rencontres entre detenus et leurs conseils, je ne fis pas qu’un compte-rendu, comme ca se devait a mes principaux avocats, Khoureysi, Tine, Ndiaye et Cory, mais leur demandais de publier, des le lendemain, la lettre ouverte que j’avais preparee a l’intention de l’Assemblee generale de l’Onu qui allait s’ouvrir en septembre 2019 et a un Sommet de la Cedeao.
Le refus de la compromission et de toute concession finit par payer, avec panache.
Le 20 septembre, un peu avant 17 heures, le chef de cour, qui gouverne les prisonniers, vint, brusquement, me dire, vaincu: « vous etes libre! ».
Il ne me restait plus qu’a aller signer la feuille de decharge pour quitter les lieux. Sans me soucier de ce que la horde de mes ravisseurs m’avaient fait autographer. L’essentiel etait de reprendre ma liberte pour davantage planter ma dague scripturale et verbale dans leurs coeurs, desormais saignant d’une hemorragie qui les fait realiser combien fut grande l’erreur de venir me cueillir, illegalement, un 29 juillet. Plus dure, fut leur deroute. L’internationalisation du combat, qui explose leurs crimes, n’etait surtout pas dans leurs calculs.

Adama Gaye, auteur de Otage d’un Etat (Editions l’Harmattan), est un opposant en exil du regime de Macky Sall.

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