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Lionel Messi ou les contradictions de la géopolitique et du foot business

En février, Lionel Messi a provoqué un mini-incident diplomatique en ne prenant pas part à un match amical à Hong Kong opposant une équipe chinoise à son club de l’Inter Miami. Un geste interprété comme un affront à la Chine. Avec le statut acquis par l’Argentin dans l’histoire du football mondial, la règle de silence absolu qu’il a adoptée sur les sujets politiques n’empêche pas les récupérations et les instrumentalisations.

C’est l’effet papillon, version football. Une simple gêne aux ischio-jambiers ressentie par Lionel Messi qui provoque une tempête géopolitique incluant son club de l’Inter Miami, Hong Kong, la Chine, les États-Unis et même le Japon, rappelant que le champion du monde en titre a un statut tellement à part dans l’histoire du foot que le moindre de ses gestes donne lieu à interprétation.

Dans le cadre de sa tournée de présaison, l’Inter Miami a joué le 4 février au Hong Kong stadium contre une sélection de joueurs locaux. Les spectateurs se sont pressés pour remplir les 40 000 places du stade certains allant jusqu’à débourser 4 800 dollars hongkongais (570 euros) dans l’espoir de voir Lionel Messi, octuple Ballon d’Or et champion du monde en titre.

« Quand tu prends des billets pour Disneyland, tu veux voir Mickey »

Cependant, contrairement aux promesses du promoteur du match Tatler Asia, la Pulga est resté sur le banc. L’Argentin a été copieusement hué tout au long de la rencontre par les supporters qui ont réclamé le remboursement de leurs places. Et la colère n’est pas retombée lorsque trois jours plus tard, le 7 février, l’Argentin a pu jouer au Japon une trentaine de minutes lors d’un autre match.

« Si on s’en tient à un niveau superficiel, il y a avant tout une colère parce que les gens ont payé pour le voir. Quand tu prends des billets pour Disneyland, tu veux voir Mickey », assène Simon Chadwick, professeur de sport et d’économie géopolitique à l’école de commerce Skema. « Mais je pense qu’il faut aussi garder à l’esprit que les relations entre les États-Unis et la Chine sont très difficiles en ce moment. »

Regina Ip, membre éminente du LegCo, l’organe législatif de la région administrative spéciale chinoise de Hong Kong, a déclaré que Lionel Messi ne devrait « jamais être autorisé à revenir ». « Les Hongkongais détestent Messi, l’Inter Miami et la sombre main derrière eux, pour le camouflet délibéré et calculé infligé à Hong Kong », a déclaré Ip sur le réseau social X. « Ses mensonges et son hypocrisie sont dégoûtants. »

Messi « a voulu humilier Hong Kong »

L’influent quotidien local Global Times a également fait sienne la théorie de l’absence délibérée. « Une théorie est que les actions (de Messi) ont des motivations politiques, dans la mesure où Hong Kong voulait stimuler l’économie à travers cet événement et que des forces extérieures ont délibérément voulu humilier Hong Kong [et par là même la Chine, NDLR]  avec cet incident. Cette hypothèse ne peut être exclue », a relevé le média nationaliste, tandis que sur Weibo, l’équivalent chinois de X, des Chinois se sont amusé à caricaturer Messi en soldat japonais ou américain.

« En allant jouer aux États-Unis, Messi est devenu un élément de la marque USA », analyse Simon Chadwick. « Qu’il le veuille ou non, il sera perçu comme un défenseur des États-Unis et des intérêts parce qu’il joue pour une équipe américaine. »

En 2019 déjà, le sport avait été le terrain de jeu des tensions entre les États-Unis et la Chine. À l’époque, c’était le basket qui avait été concerné : Daryl Morey, le manager général des Houston Rockets, avait dans un tweet fait part de sa solidarité avec les manifestants prodémocratie hongkongais. Colère de Pékin. Dans la foulée, les chaînes de CCTV, chaînes publiques chinoises, ont supprimé tous les matchs des Rockets, puis cessé de diffuser le championnat de NBA. Le boycott a duré un an.

Le football, sujet sensible en Chine

Avec la tempête qu’il a déclenchée en n’entrant pas sur le terrain à Hong Kong, Lionel Messi fait les frais de la sensibilité des autorités chinoises sur la question du ballon rond.

Il est loin le temps où le président Xi Jinping, grand fan de football devant l’éternel, déclarait « en avoir assez d’être un nain footballistique alors que la Chine est un géant politique et économique » et lançait en grande pompe en avril 2016 un « plan de développement du football à moyen et long terme (2016-2050) ».

À l’époque, la République populaire investit tous azimuts, construit des stades, fait venir des joueurs et des entraîneurs de classe mondiale dans son championnat et rachète des clubs européens. Elle ambitionne surtout d’enfin organiser la Coupe du monde masculine 2030, après deux éditions féminines accueillies (1991, 2007).

Las, le Covid-19 est passé par là et a emporté les rêves de grandeur de la Chine. « Il s’agit d’un sujet sensible. Il y a de nombreuses villes qui ont des stades qu’elles doivent remplir. Elles offrent des sommes considérables pour faire venir des clubs du monde entier : l’Inter Miami de Messi, l’Al-Nassr de Cristiano Ronaldo, des grandes équipes européennes… Elles tentent d’attirer les plus grandes stars du monde dans leur stade. Elles s’attendent donc à ce qu’ils jouent », analyse Simon Chadwick.

Ironie sans doute pas si anecdotique que ça, l’Arabie saoudite, un des rivaux de la Chine dans la course à la transformation en géant du football, vient de récupérer l’organisation de la Coupe du monde 2034. Un pays auquel Lionel Messi est lié par d’importants contrats publicitaires, notamment avec l’office de tourisme.

Un cumul des étiquettes qui coince

Devant le tollé provoqué, Lionel Messi a lui-même publié une vidéo d’excuses sur Weibo : « Comme tout le monde le sait, je veux toujours jouer et être présent à chaque match », a déclaré la légende de 36 ans. « J’ai entendu que je n’avais pas voulu jouer pour des raisons politiques, mais si tel avait été le cas, je n’aurais pas fait le déplacement à Hong Kong. »

« Messi a l’image de ce gars sympa qui se contente de jouer au football et le fait de manière incroyable. Mais le monde a changé cette dernière décennie. Il est beaucoup plus complexe et sensible sur le plan géopolitique. Et Messi aujourd’hui, il reçoit de l’argent du gouvernement saoudien, tout en essayant d’avoir une bonne image en Chine, tout en étant présenté comme le sauveur du football américain », continue le spécialiste de la géopolitique du sport Simon Chadwick. Fatalement, cumuler des étiquettes finit par coincer.

La « diplomessi » dans le conflit israélo-palestinien ?

Ce n’est pas la première fois que Lionel Messi se retrouve au milieu d’un conflit géopolitique qui le dépasse. Lors de la décennie écoulée, son image s’est retrouvée, bien malgré lui, utilisée dans le conflit israélo-palestinien.

Suite aux attaques meurtrières du 7 octobre 2023 contre Israël et la riposte sanglante à Gaza, il a été affirmé qu’il soutenait l’État hébreu. Depuis 2013, des publications sur les réseaux sociaux tentent de faire passer l’Argentin comme étant plutôt pro-palestinien.

En réalité, comme l’ont démontré RFI et l’AFP, il s’est toujours gardé d’émettre un avis. Les montages et les citations qui lui sont attribués, dans un sens comme dans l’autre, sont en réalité des faux.

En revanche, Lionel Messi a bien été inclus dans une « tournée de la paix » du FC Barcelone au Proche-Orient en 2013. Lors de ce déplacement de deux jours, les Barcelonais avaient d’abord visité les territoires palestiniens, rencontré Mahmoud Abbas et joué un match face à une équipe locale. Ils avaient ensuite fait de même côté israélien et les bénéfices des deux matches avaient été reversés à des « initiatives visant à promouvoir la paix entre les Israéliens et les Palestiniens à travers le sport ». Les médias israéliens louent alors les « messagers de la paix » et la « diplomessi ». Qu’importe que ce qui devait être le point d’orgue de la viste, un match joué avec une sélection mixte, composé d’Israéliens et de Palestiniens, ait dû être annulé sous les pressions des deux parties.

En mai 2018, l’équipe d’Argentine devait effectuer un match amical en Israël. Cette fois, pas de message pour la paix mais une simple préparation au Mondial-2018 en Russie. Le contexte est forcément brûlant et les Palestiniens appellent Messi à ne pas blanchir la politique de l’État hébreu en disputant ce match. Ils menacent de brûler des maillots de Messi. La fédération argentine finit par reculer. Si la citation « Je ne peux pas jouer un match contre des gens qui tuent des enfants innocents », attribuée à Messi, circule suite à cet événement, elle n’a en réalité jamais été prononcée. Depuis, chacun de ses déplacements en Israël avec le FC Barcelone ou le PSG donne lieu à des tensions similaires, mais moindres.

« D’une certaine manière, nous devons admirer Messi parce qu’il ne fait jamais de déclarations publiques sur quoi que ce soit », note Simon Chadwick. « Le monde dans lequel Messi veut vivre est très différent du monde dans lequel il vit réellement. Il veut vivre dans un monde dans lequel il a juste à taper dans un ballon, sans jamais représenter quoi que ce soit. Même au FC Barcelone, alors qu’il était entouré de gens tels que Piqué ou Guardiola, qui prenaient position sur la question de l’indépendance de la Catalogne, lui n’a jamais rien dit. »

Un poids incomparable sur les réseaux sociaux…

Mais comme le souligne le spécialiste de la géopolitique du sport, « ce monde n’existe pas, ou plus ». Avec son statut de prétendant au titre de meilleur joueur de l’histoire, Lionel Messi reste une cible de choix pour la récupération politique, géopolitique ou la surinterprétation de n’importe laquelle de ces actions. Simon Chadwick en décrypte les raisons et paradoxalement, c’est sa volonté d’être lisse à tout prix qui le rend si désirable.

« Messi a toujours été une valeur sûre pour les équipes, les compétitions, les sponsors, les partenaires commerciaux, les diffuseurs. Quand on regarde l’ensemble de sa carrière – à l’exception peut-être des deux dernières années –, c’est un joueur qui n’a jamais été controversé. Il ne fait pas de déclarations politiques clivantes, il n’est pas mêlé à des scandales [sic, à l’exception de ses démêlés avec les impôts espagnols], on le retrouve jamais en boîte de nuit avec des prostituées ou mêlé à des affaires de drogue. Il a une image de marque très orientée famille », détaille le professeur, qui rappelle également le poids de l’Argentin sur les réseaux sociaux : « Messi est récemment devenu le deuxième plus gros compte d’Instagram, derrière son rival Cristiano Ronaldo. Cela lui offre un grand pouvoir, mais aussi de grandes responsabilités. Car les utilisateurs de ces mêmes médias s’attendent à ce qu’ils fassent des déclarations en leur nom. »

…qui va avec des pressions pour agir

Pour Simon Chadwick, la position de neutralité absolue de Lionel Messi risque d’être désormais intenable : « Messi a conscience qu’il vieillit et commence à chercher des revenus pour sa fin de carrière. C’est logique qu’il soit attiré par des opportunités qui soient très bien rémunérées. Mais lui et ses conseillers vont désormais devoir comprendre que prendre l’argent aura des conséquences », explique-t-il.

Dans un monde qui se polarise, Lionel Messi va devoir opérer un tri dans ses intérêts commerciaux si l’Argentin veut éviter de prêter le flanc aux interprétations.

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