L’Iran a frappé Israël, le Qatar, l’Arabie saoudite ou encore le Koweït mais étonnamment pas la Turquie, pourtant alliée des États-Unis: pourquoi Ankara reste-t-elle épargnée par Téhéran?

Depuis la régionalisation du conflit, l’Iran a visé plusieurs États du Moyen-Orient liés à Washington. Au moins sept pays ont été attaqués directement par l’Iran depuis le 28 février 2026, Israël, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït le Bahreïn ou encore Oman.
Mais pour l’instant, la Turquie, partenaire stratégique des États-Unis, n’a subi aucune attaque directe. Les présidents Trump et Erdogan se sont même entretenus directement par téléphone dès dimanche, montrant leur proximité sur les questions stratégiques en Iran et dans le Golfe. Mais Ankara reste loin des bombardements.
C’est étonnant, étant donné la présence sur le sol turc de sites sensibles qui auraient pu figurer parmi les cibles évidentes. Parmi elles, par exemple, figurent la base aérienne d’Incirlik, utilisée par les forces américaines ou la base de Kürecik, équipée d’un radar d’alerte avancée capable de détecter les missiles iraniens.
L’ombre de l’OTAN… et le risque d’escalade mondiale
La raison principale c’est que frapper la Turquie reviendrait à défier l’OTAN. Téhéran perçoit sans doute les États du Golfe comme peu enclins à riposter, mais la Turquie, elle, dispose d’une force militaire crédible et surtout de la protection des pays de l’Atlantique Nord.
Une attaque contre Ankara aurait instantanément fait basculer le conflit dans une dimension mondiale, aux conséquences potentiellement désastreuses pour l’Iran. Ce réalisme stratégique semble avoir prévalu sur la logique de représailles.
Garder une porte de sortie diplomatique
L’autre raison tient à la diplomatie opportuniste de Téhéran. Malgré la rhétorique belliqueuse, l’Iran veille à préserver une issue négociée. Et dans ce jeu, Ankara représente l’un des rares canaux diplomatiques encore ouverts.
Le président Recep Tayyip Erdogan cherche régulièrement à endosser le rôle de médiateur régional et Téhéran en a besoin plus que jamais, dans ce conflit qu’il perçoit comme existentiel, comme un affrontement dont dépend la survie même du régime.
Erdogan, fidèle à sa stratégie de « profondeur stratégique », joue lui aussi sur deux tableaux. D’un côté, il a dénoncé les frappes américano-israéliennes comme une « violation du droit international » et déclaré « partager la douleur du peuple iranien » après la mort du guide suprême. De l’autre, il évite soigneusement toute confrontation directe avec Washington, maintenant une relation de travail avec l’administration Trump.
Cette posture illustre la flexibilité diplomatique turque, typique d’une puissance régionale qui cherche à renforcer son ascendant sans se couper d’aucun camp.
Rivalité, mais dépendance mutuelle
Mais alors, est-ce que la Turquie pourrait tirer profit de l’affaiblissement du régime des mollahs?
Oui, l’Iran et la Turquie ont été rivaux sur plusieurs fronts, notamment en Syrie, où Téhéran soutenait Bachar al-Assad tandis qu’Ankara militait pour sa chute. Mais cette opposition ne fait pas de l’Iran un « ennemi systémique » pour la Turquie.
Et certes, l’affaiblissement de Téhéran pourrait aussi renforcer la stature d’Ankara comme puissance musulmane non arabe.
Mais une chute du régime iranien serait plus dangereuse encore. Tout d’abord parce que la Turquie redoute une domination israélienne croissante sur la région, sans le rempart du régime iranien.
Ankara appréhende aussi un nouvel afflux migratoire à sa frontière de 500 km avec l’Iran, dans un pays qui accueille déjà près de 3 millions de réfugiés syriens.
L’axe kurde, un intérêt partagé
Enfin, la question kurde constitue un autre point de convergence. Ankara et Téhéran partagent une opposition historique aux velléités indépendantistes kurdes, notamment dans les zones frontalières du nord-ouest iranien. Les deux pays coopèrent pour empêcher toute émergence d’un Kurdistan autonome.
En somme, la Turquie n’a pas besoin que le régime iranien gagne cette guerre : seulement qu’il y survive. Une stabilité minimale du régime iranien reste, pour Ankara, la meilleure garantie de sécurité intérieure et d’équilibre régional.
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