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Naufrage au large de Calais: une nouvelle pierre dans le jardin franco-britannique

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Au lendemain du décès mercredi de 27 migrants sur une embarcation qui a fait dans la Manche, plusieurs réunions de crise ont été organisées à Paris et à Londres. En France, une cinquième personne soupçonnée d’être un passeur a été arrêtée. En visite en Croatie, le président Macron assure que la France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière.

Au cœur des discussions entre Emmanuel Macron et Andrej Plenkovic, le Premier ministre croate, ce jeudi matin : la demande de la Croatie d’adhérer rapidement à l’espace Schengen de libre circulation. Mais c’est une autre frontière de l’Europe qui s’invite dans ce déplacement du président français celle entre la France et le Royaume Uni, la Manche, rapporte notre envoyé spécial à Zagreb, Anthony Lattier.

Quelques heures après le drame, le Premier ministre britannique Boris Johnson a accusé la France de « ne pas faire assez » pour empêcher les départs de migrants alors que les Britanniques ont promis de verser plus de 60 millions d’euros aux Français pour les aider à contrôler leur frontière… Des propos qui suscitent l’agacement du président français : il faut traiter ce sujet avec sérieux et dignité et ne pas instrumentaliser la situation à des fins politiques, dit-on dans l’entourage d’Emmanuel Macron.

À lire aussi : Manche: naufrage le plus meurtrier d’une embarcation de migrants depuis le début des traversées

Le ministre de l’Intérieur français se défend aussi : 1 500 passeurs ont été arrêtés depuis le début de l’année, assure Gérald Darmanin. Nouvelle poussée de fièvre franco-britannique donc dans ce dossier dans un contexte où le nombre de traversées de migrants par la Manche est en augmentation. Selon les Britanniques plus de 25 000 personnes sont arrivées au Royaume-Uni cette année. Les autorités britanniques ont indiqué ce jeudi proposer à la France des patrouilles de police communes sur la côte française longeant la Manche. « Nous sommes disposés à offrir un soutien sur le terrain, nous sommes disposés à offrir des ressources, nous sommes disposés à offrir, littéralement, des gens pour aller là et assister les autorités françaises », a déclaré sur la BBC le secrétaire d’Etat britannique à l’Immigration, Kevin Foster. « Il n’est dans l’intérêt de personne que cela se poursuive. »

En France, les accords du Touquet de 2003 qui organisaient les contrôles à la frontière sont la cible des critiques des ONG et de l’opposition.

Les accords du Touquet: deux décennies de tension France-Royaume-Uni

Le 4 février 2003, l’ancien président Jacques Chirac signe les accords du Touquet avec le Premier ministre britannique, Tony Blair. Après la fermeture du centre d’hébergement de Sangatte, ils permettent à des policiers britanniques de contrôler sur le sol français les candidats à l’immigration vers les côtes anglaises. La France a le devoir d’accueillir les immigrés refoulés à la frontière. Cela entraîne un glissement de la frontière britannique dans les ports français. Au mois d’avril 2009, des bulldozers détruisent les bidonvilles épars dans la région de Calais et ils ne tardent pas à se reconstruire : c’est l’apparition de la jungle de Calais.

Pour compléter cet accord, d’autres traités sont signés au fil des années. En 2014, 15 millions d’euros sont promis par les Britanniques pour aider la France. Déjà dans l’air, l’idée d’une renégociation des accords du Touquet a gagné en poids politique dans l’Hexagone avec le Brexit. Le 18 janvier 2018, Emmanuel Macron et Theresa May signent les accords de Sandhurst.

Londres promet alors une enveloppe supplémentaire de 50,5 millions d’euros pour aider aux contrôles des migrants à Calais. Au lendemain du naufrage de 27 migrants dans la Manche, le 24 novembre 2021, le numéro deux de LFI, Adrien Quatennens, a appelé sur BFM TV et RMC à « renégocier les accords du Touquet » qui « prévoient que la France soit le garde-barrière du Royaume-Uni ».

Une enquête ouverte

La Juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Lille a été saisie de l’enquête pour « aide à l’entrée et au séjour irréguliers en bande organisée », « homicide et blessures involontaires » et « association de malfaiteurs ». La police aux frontières, la gendarmerie maritime et l’Office central pour la répression de l’immigration irrégulière et l’emploi des étrangers sans titre (Ocriest) sont saisis, selon la source policière citée par l’Agence France presse.

Une cinquième personne a été arrêtée dans la nuit de mercredi à jeudi, suspecté d’être un passeur en lien avec le naufrage de migrants qui a fait 27 morts dans la Manche, a indiqué ce jeudi matin Gérald Darmanin. Quatre passeurs présumés avaient déjà été arrêtés mercredi en fin d’après-midi, également suspectés d’avoir un lien avec la tragédie, avait indiqué le ministre de l’Intérieur en déplacement à Calais. Interrogé sur RTL, le ministre a précisé que le cinquième passeur arrêté cette nuit avait « une plaque d’immatriculation allemande » et avait « acheté des zodiacs en Allemagne ».

Parmi les victimes figurent 17 hommes, sept femmes et trois jeunes, ainsi que deux survivants, selon la procureure de Lille (nord). Il y aurait un adolescent et 3 enfants parmi les victimes, a précisé une source policière. Les deux survivants, un Irakien et un Somalien, étaient en « grave hypothermie hier » mais vont « un peu mieux aujourd’hui », a poursuivi le ministre, précisant qu’ils allaient être rapidement entendus.

 À Calais, la tristesse et l’exaspération

Quelques heures seulement après le drame, des habitants se sont rassemblés devant le port de Calais avec des pancartes où l’on pouvait lire « combien de morts vous faudra-t-il encore ? », rapporte notre envoyée spéciale, Juliette Gheerbrant. En bordure d’un parking d’hypermarché dans les zones industrielles, une petite centaine de migrants rechargeaient leur portable et leur batterie, autour de groupes électrogènes installés par le Secours catholique et Médecins du monde.

Autour, les conversations étaient animées, mais du naufrage hier, il ne se dit pas grand-chose. Les rares migrants qui veulent bien en parler invoquent la fatalité. « L’essentiel c’est de tenir bon pour continuer le voyage. Cette petite traversée ne me fait pas peur, après ce que j’ai vécu depuis que j’ai quitté mon pays », nous a ainsi dit un jeune homme de Conakry, en Guinée. « Tout le monde ne meurt pas, dit un autre, certains s’en sortent ».

C’est un sujet très difficile à aborder, même pour les bénévoles des associations, comme le confirmait une responsable de l’opération, qui rapportait cette parole d’un jeune homme « On sourit à l’extérieur, on pleure à l’intérieur ».

les traversées vont continuer…

Une petite embarcation a été secourue par les autorités dans la nuit et il y a eu plusieurs autres tentatives, hier mercredi. Un jeune mineur d’origine tchadienne nous racontait qu’il avait tenté de partir avec une douzaine d’autres migrants, vers 6 heures du matin, hier, et avaient rebroussé chemin à cause de la météo. Il est à Calais depuis cinq mois et n’a pas du tout l’intention de renoncer, quels que soient les risques.

D’autres expliquent qu’ils resteraient bien en France s’ils pouvaient. Certains tentent de traverser pour éviter d’être renvoyés à Malte, par exemple, où ils sont arrivés en vertu du système de Dublin et d’autres voient l’hiver approcher et ne veulent pas rester coincés ici, quitte à risquer leur vie.

Un nouveau rassemblement aux migrants doit avoir lieu ce jeudi soir pour que cessent ces naufrages et ces morts.

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