SOCIETE / FAITS DIVERS

NOUS SOMMES UN PEUPLE QUI CROIT À L’ARGENT FACILE

Fatou Kandé Senghor est une artiste visuelle qui vit à Thiès et travaille partout dans le monde. Aujourd’hui 50 ans, son art va du premier au septième. Dans cet entretien, Fatou Kandé Senghor, la réalisatrice de «Walabok», une série sur le hip-hop, parle de l’évolution du théâtre et du cinéma sénégalais, non sans jeter un coup d’œil sur la censure qui frappe certains téléfilms sénégalais.

Vous êtes une réalisatrice et photographe reconnue. Comment jugez-vous l’évolution du théâtre et du cinéma sénégalais ?

Notre théâtre populaire est niché dans les quartiers. Sa vie dépend du quartier. On ne peut pas l’éteindre. Ses racines sont trop profondes. Celui des planches, pratiqué par des comédiens aguerris, est sous perfusion. C’est la marche du temps, les espaces ne sont plus physiques, le digital a pris sa part. Il faut organiser la résistance. Et pour cela, il faut une feuille de route, une stratégie et une volonté solide, des militants et leurs relais, puis le nerf de la guerre naturellement (du budget). Le cinéma est une chose, l’audiovisuel (les produits destinés à la télé) une toute autre chose. Mais ici on fait l’amalgame des deux. Les Sénégalais lambda n’ont pas accès aux films de cinéma qui se font et qui ont une autre vocation. Un autre temps, un autre destin et un autre budget (encore une fois on revient à l’argent) et puis il y a les films qui passent à la télé et sur les plateformes digitales payantes ou non. C’est de ces productions que tout le monde parle et s’agite en ce moment. J’ai envie de dire aux Sénégalais de ne pas les regarder si elles les dérangent (éclat de rires). Mais les Sénégalais aiment gérer ce que les autres Sénégalais doivent faire ou non au nom de leur image qui serait collective. Mais enfin…

Que pensez-vous de cette censure qui frappe certaines séries au Sénégal ?

Je suis contre les censures en général, mais je ne suis pas pour les fauteurs de troubles. Il y a un marché qui s’est ouvert pour les téléfilms et les séries. Et des producteurs et entrepreneurs ont sauté sur le marché. Ils ont raison, c’est l’offre et la demande. Quand ils iront audelà des attentes de ce public, les affaires ne marcheront plus et ils changeront de cap. C’est la demande qui oriente le marché. Il y a eu très récemment d’ailleurs une bande de jeunes qui s’est risquée à pousser le bouchon trop loin en essayant de profiter de toute cette polémique, mais ça n’a pas marché. Les Sénégalais ont dit non à leur teaser de mauvais goût. Les techniciens de l’audiovisuel se sont offusqués aussi de leur proposition artistique et la police a mis la main sur les porteurs de ce projet provocateur et bête, mais qui est le fruit de cette chasse aux sorcières organisée par une Ong de la place qui joue les sentinelles ces jours-ci. Des bonnes séries, il y en a beaucoup, mais personne ne veut parler de celles-là. On veut parler des deux, trois où l’on a vu un slip passer et où on a entendu quelqu’un insulter. Comme si les Sénégalais n’avaient jamais été confrontés à ce type d’images ou d’injures.

Avec la censure et l’arrestation de certains artistes, la production n’est-elle pas menacée au Sénégal ?

A un moment donné, dans le désordre et la panique et même la peur, tout se mélange. Nous vivons une époque où beaucoup de gens gagnent leur vie grâce au net. Ils passent leur temps à fomenter des coups pour attirer la curiosité des Sénégalais et créer un buzz, (un bad buzz), afin de faire cliquer les internautes pour gagner leur pain. Ils savent qu’après un moment tout rentrera dans l’ordre parce que si la justice est impliquée, elle fera tout de même un certain travail en profondeur qui aura un aboutissement logique. Si vous parlez de cette fameuse affaire de son qui oppose deux tarikha, il faut être complètement à côté de la plaque pour juger selon un extrait, de toute une démarche musicale et visuelle et sauter sur l’occasion pour mettre le pays sens dessus-dessous. Nous ne sommes pas des imbéciles tout de même, même si nous faisons les moutons suiveurs.

N’est-il pas beaucoup plus noble pour un artiste de préserver son image que de privilégier l’argent en acceptant un rôle qui ne l’honore pas ?

C’est une question de «Sénégalais bon teint ça» : l’image, l’honneur, les valeurs, on ne sait même plus quoi inventer comme concept glorifiant l’homosenegalensis. Nous ne sommes plus tout cela monsieur. Nous sommes un Peuple qui ne réfléchit plus, qui ne débat plus, qui n’organise plus. Nous sommes un Peuple qui croit à l’argent facile, à la réussite, au bien-être, à l’ascension sociale, aux femmes juteuses et au teint vanille, aux hommes qui donnent plus qu’ils ne savent être des partenaires de vie ou des pères et nous croyons que l’argent n’a pas d’odeur. Donc nous allons le chercher pour les louanges de la bouche de nos parents et amis et nous faisons attention à donner cette même image à la mosquée, à la télé et dans la communauté. Nous ne sommes que cela monsieur. Mais nous refusons cette réalité en prenant refuge dans nos religions et nos confréries pour que tout de même une part de paradis nous soit réservée. Retenez juste qu’un artiste (un vrai) n’est pas un homme ou une femme ordinaire ! Il a fini avec les règles sociales du citoyen lambda. Un artiste est un agitateur d’idées. Il avertit les mutations, pousse les communautés à sortir dans la lumière et faire face à leurs mensonges et à leurs peurs. C’est lui la sentinelle, c’est lui le chroniqueur. Un de nos plus grands artistes comédiens, admiré et respecté, a joué le rôle d’un pédophile, d’un homo en chasse, d’un très mauvais mari, d’un ivrogne et va-t-il perdu son honneur ? Ben non, je vous parle de El Hadji Lamine Ndiaye, connu de tous les Sénégalais. Et ces rôles, il les a joués il y a 20 ans maintenant. Alors de quoi parle-t-on ? Si vous parlez des petites séries faites au lance-pierre au fin fond des quartiers suffocants, «ganaw assamane» comme le dit Fou Malade pour des publics vicieux qui sont en demande et qui existent aussi, ces séries ne se font pas avec des comédiens professionnels et bien rémunérés, mais avec des êtres qui sont issus des milieux où ces projets se déroulent. Tout le monde n’a pas le privilège de la vertu, il faut que les Sénégalais le sachent. Juger la prostituée, c’est ne pas connaître ce qui l’a conduite à cela.

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