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Partout dans le monde, la Chine traque et force des « fugitifs » à revenir au pays

Un rapport de l’ONG Safeguard Defenders a détaillé mardi les méthodes « irrégulières » utilisées par Pékin – y compris le kidnapping – pour forcer le rapatriement de plus de 10 000 ressortissants chinois à l’étranger. Des pratiques assumées par la Chine au nom de la lutte contre la corruption, alors même qu’elles sont susceptibles d’enfreindre la souveraineté d’autres pays.

Plus de 10 000 Chinois vivant dans près de 120 pays ont subi, depuis 2014, des pressions de la part de Pékin pour être rapatriés de force en Chine. Tel est le constat de l’ONG Safeguard Defenders qui, dans un rapport publié mardi 18 janvier, détaille le vaste programme de « retours involontaires » mis en place par les autorités chinoises pour traquer tous ceux qu’elles accusent de « crimes financiers » ou de « corruption ».

L’ONG s’est penchée sur les 1 001 manières dont les autorités chinoises harcèlent ses ressortissants qui ont fui à l’étranger afin de les ramener au « bercail ». Il peut s’agir d’activistes ouïghours à l’étranger, des adeptes de la « secte » religieuse des Falun Gong, de dissidents politiques ou d’hommes d’affaires tombés en disgrâce et qui espéraient trouver refuge hors de Chine.

Familles sous surveillance, harcèlement à l’étranger
Les autorités chinoises commencent, généralement, par faire pression sur la famille et les proches de la cible, restés en Chine. Peng Xufeng, un chef d’entreprise de premier plan qui a quitté la Chine en 2020 après avoir été accusé de corruption, a raconté à Safeguard Defenders comment la police chinoise a commencé à suivre ostensiblement ses parents partout et a installé des caméras de surveillance tout autour de leur maison pour les pousser à demander à leur fils de rentrer.

Les autorités ont aussi pris son fils et ont menacé de le placer dans une famille d’accueil s’il ne revenait pas en Chine. Pékin n’hésite pas non plus à mettre les amis de la personne qui a fui le pays dans des situations professionnelles et économiques précaires, en leur faisant perdre leur emploi ou en gelant leurs comptes en banque, précise le rapport.

Si ce premier levier ne suffit pas, la Chine peut envoyer « des agents qui se font passer pour des touristes » faire pression sur la personne directement dans le pays où elle est allée chercher refuge. « Dès que nous disposons d’informations prouvant qu’un suspect se trouve dans tel ou tel pays, nous le traquons sur place », avait affirmé en 2015 Liu Dong, l’ex-responsable du programme de chasse aux « criminels » à l’étranger. Et qu’importe s’il existe un accord de coopération avec le pays concerné.

Pékin peut utiliser aussi bien la carotte que le bâton pour forcer un ressortissant chinois à rentrer au pays. L’une des victimes, réfugiée aux États-Unis, « avait raconté à son avocat qu’il avait dit à la police chinoise que son entreprise allait fermer s’il retournait en Chine, ce qui avait poussé les autorités à lui offrir un million de dollars en dédommagement », racontent les auteurs du rapport.

Mais elles ne sont pas toujours aussi généreuses. L’une des techniques favorites est de « harceler les propriétaires du logement de la personne à rapatrier pour qu’elle se fasse expulser », précise Safeguard Defenders.

Plus de vingt cas de tentatives d’enlèvement
Pékin préfère même parfois utiliser des méthodes qui peuvent bafouer la souveraineté des État plutôt que de passer par les voies diplomatiques traditionnelles. En 2017, la France – qui a pourtant un accord d’extradition avec la Chine – a appris par les médias chinois que des policiers de la région autonome de Ningxia étaient venus en France où ils avaient réussi à « convaincre » un ressortissant chinois de repartir avec eux. Paris avait jugé la pratique « inacceptable » et avait exigé des explications… que la Chine n’a jamais fournies.

En dernier recours, Pékin peut décider de kidnapper un suspect à l’étranger. Safeguard Defenders a comptabilisé plus de vingt tentatives depuis 2014, tous dans des pays d’Asie et d’Océanie. C’est en Thaïlande que les agents chinois ont été les plus actifs, avec dix tentatives d’enlèvement, dont sept fructueuses.

Le recours à de telles méthodes est même officiellement reconnu. « On savait qu’ils le faisaient car on connaissait les témoignages, mais on a été extrêmement surpris de découvrir que le recours a l’enlèvement était légalement justifié noir sur blanc. Je crois qu’il n’y a pas d’autre pays au monde qui se permettrait ça », souligne Laura Harth, directrice de campagne pour Safeguard Defender.

En fait, la Chine a progressivement donné un cadre légal à tout son programme de chasse à l’homme planétaire. Institué en 2014, il est confié à une équipe de 20 personnes qui opèrent dans le cadre de l’opération « Fox Hunt » (« chasse au renard »). Un an plus tard, ces « chasseurs » intègrent le programme « Sky Net », une sorte de holding administrative qui chapeaute « une myriade de plus petites opérations comme Fox Hunt ou le bureau de traque de la fausse monnaie », précise Laura Harth.

Elle est dirigée par la très puissante Commission nationale de surveillance, une instance politiquement très importante chargée d’appliquer la campagne anticorruption, qui est l’un des principaux chantiers de Xi Jinping depuis 2012. C’est elle qui, en 2018, va donner un cadre légal à toutes ces « méthodes irrégulières » pour traquer les suspects à l’échelle internationale.

Outil de propagande

Pékin ne cache donc pas avoir recours à ces méthodes douteuses que la plupart des pays ne sauraient voir. Mieux : la Chine en est même très fière. En 2019, elle a consacré une série documentaire en cinq partie à cette traque contre « les criminels financiers », raconte le China Daily, le plus important médias étatiques anglophones chinois. Il existe même un terme officielle qui désigne l’acte de « persuader quelqu’un à revenir » – « quanfan » – qui est désigné comme un acte « politique et moral ».

En réalité, « cela fait partie de la propagande officielle de Xi Jinping, qui souligne ainsi que les ‘criminels’ aux yeux de Pékin ne sont à l’abri nulle part », analyse Laura Harth. Elle ajoute que « c’est aussi une manière de faire peur à la diaspora », qui peut être « perçue comme une menace par le pouvoir chinois ».

Mais si Pékin assume considérer que le monde entier est son terrain de chasse, les autorités chinoises n’aiment pas qu’une ONG étrangère enquête sur ces pratiques. Hu Xijin, le très influent éditorialiste du Global Times, un tabloïd très pro-Pékin, a violemment attaqué Safeguard Defenders, qualifiant l’ONG de « secte contre l’humanité » (sic) qui « ment comme des arracheurs de dents ». « Elle utilise des vieilles méthodes pour discréditer la Chine en qualifiant de dissidents politiques des criminels corrompus », écrit l’éditorialiste, jeudi 20 janvier.

« D’abord, il faut bien comprendre que dans l’esprit du parti communiste chinois, la corruption n’est pas que voler de l’argent et s’enfuir, c’est aussi une ‘corruption idéologique’. Ensuite, même si les personnes sont suspectées de crimes financiers, ce n’est pas pour autant qu’il faut recourir à des méthodes clairement illégales au regard de tous les standards internationaux », a répondu Laura Harth.

Pour elle, il est d’autant plus important de dénoncer ces pratiques qu’elles semblent s’accélérer, puisque depuis le début de la pandémie il y a eu plus de 2 000 cas de retour forcé. « C’est un chiffre impressionnant quand on pense à toutes les restrictions à la liberté de circulation mises en place pour lutter contre le Covid-19. Qu’est-ce que ce sera quand elles seront levées », s’inquiète-t-elle.

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