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Pathé Diagne, lamane de la pensée* (Par Alioune Sall)

Saint-Louis (3 au 5 décembre 2018) : Colloque international sur le thème Globalisation, langues nationales et développement en Afrique.

 

PD est dense aussi parce qu’il est un homme d’action.

Loin de l’image du chercheur enferme dans sa bulle, sa tour d’ivoire, PD est de plusieurs combats significatifs.

Homme d’action, le vocable qui revient le plus sous sa plume est celui de mobilisation. Mobiliser est, comme chez les militants les plus aguerris, son leitmotiv ! PD « mobilise » des arguments. Les idées sont, chez lui, des armes de combat. Par moments, il utilise comme synonyme « convoque ». Mais «mobiliser » renvoie parfois dans son lexicon a des groupes sociaux : des jeunes, des intellectuels, des leaders politiques, des hommes d’affaires. Dans ces cas, mobilise est synonyme d’«interpelle », « fait appel à »

Et l’intellectuel PD mobilise tous azimuts.

A l’Union Générale des étudiants de l’Afrique Occidentale ( UGEAO), fer de lance du combat anti-colonial à l’Université de Dakar, son panafricanisme s’affirme et ce n’est pas un hasard s’il est élu secrétaire aux relations extérieures,

A Paris, il adhère à la Fédération des Étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) et fait sien le précepte selon lequel le militant se devait d’être « techniquement compètent et politiquement conscient » Techniquement compètent, il l’est celui qui continue sur la lancée de Dakar à être inscrit en Droit et Sciences Économiques et en Lettres et à accumuler des certificats. Quant à sa conscience politique, elle lui vaudra de connaître les brutalités policières dans les rues de Paris singulièrement lors de la marche organisée par la FEANF en 1961 pour dénoncer l’assassinat de Lumumba, qui se termina par des affrontements au cours desquels PD perdit le manuscrit de sa thèse de troisième cycle.

Il sera, à partir de son retour définitif au Sénégal, de tous les combats.

Ne va-t-il pas lancer avec le Lebu Malinké Sembene et le Sérère Samba Dione la revue Kaddu ?Ne va-t-il pas avec le même Sembene mener avec panache la bataille sur les géminées ? Et avec lui tomber les armes à la main puisque Ceedo restera interdit de projection au Sénégal sous le magistère du poète -président  Senghor ?

Touche-à- tout génial, et point échaudé par les parties perdues, ne voilà -t-il pas que Pathé va travailler sur le scenario de Reewu Taax  avec Mahama Johnson Traore ?

Et que dire du symposium qu’il pense et organise sur la pensée de Cheikh Anta Diop ? Cinq soirs d’affilée, l’amphi de la Fac de Droit allait refuser du monde, plein qu’il était  à craquer d’un public d’une très grande diversité mu par le désir d’écouter Cheikh Anta Diop, de toucher un homme élevé au rang de mythe vivant par certains, adulé par certains, combattu férocement par d’autres, mais ne laissant personne indiffèrent. Cheikh Anta Diop respirait le bonheur et en éprouvait une profonde gratitude pour PD qui avait réussi le tour de force de faire sauter les verrous qui, pendant vingt ans, lui avaient barré l’accès à l’Université qui porte aujourd’hui son nom. Les liens privilégiées qu’entretenait PD avec A. Diouf ont pu favoriser cet exploit mais il est certain que sa propre capacité de persuasion et sa rigueur analytique ont pesé d’un poids tout aussi lourd dans une décision que certains faucons de l’époque avaient vite fait de mettre sur le compte d’une désenghorisation à laquelle se serait attelée son Brutus de fils.

Étrangement,-mais est-ce si étrange que cela ?-PD ne sera jamais un bon militant au sens de partisan. Exception faite d’un bref apparentement au Rassemblement National Démocratique (RND) de Cheikh Anta Diop, et encore n’en suis-je pas certain, PD restera à l’écart des partis. Aucun d’eux parmi les partis majeurs de l’époque ne le convaincra suffisamment pour qu’il y milite: ni le Parti Africain pour l’Indépendance (PAI,) ni le Parti pour le Regroupement Africain (PRA/Sénégal), ni le Parti Socialiste (PS), ni le Parti démocratique Sénégalais (PDS).  Il entretient pourtant des rapports cordiaux avec les leaders de ces formations . Avec Majhmout Diop, il partage, outre des origines saint-louisiennes, la passion pour l’indépendance : Moom sa rew . Avec Abdoulaye Ly, une passion pour l’histoire; avec Abdou Diouf, une indéfectible amitié qui s’est nouée sur les bancs du lycée Faidherbe; avec Abdoulaye Wade, un certain intérêt pour la réflexion sur les questions économiques.

Mais PD ne peut être encarté car il est profondément pluraliste et ne saurait se complaire dans l’exclusivisme qui jette des anathèmes. Il est pour la controverse féconde, nullement pour les fatwas et les anathèmes ou encore moins les attaques ad hominen si caractéristiques des partis. PD est pluraliste, comme l’était  l’empire  meridional,pharaonique  comme celui confédéral yoruba, wolof ou mandeng des Mansa du Mali,  voire le Commonwealth anglo-saxon la différence de l’empire France Afrique qui lui, comme l’Empire romain ou latin, portugais ou espagnol, relève d ’un hégémonisme totalitaire d’ordre culturel, politique et économique de prédation et de dépossession

On ne saurait parler de l’action de PD sans évoquer le projet AIFESPAC qu’il conçoit, pilote pendant plusieurs années. Ambitieux, le projet l’était qui ne visait rien moins que de démontrer l’antériorité de l’arrivée des Africains sur le continent américain sur Christophe Colomb. Le projet était à l’image de son concepteur : multidimensionnel. Pathé jette aujourd’hui sur le projet AIFESPAC un regard dont je ne sais s’il est lucide ou désabusé, mais son jugement est sans appel : le projet a été coulé par des États finalement peu ambitieux et timorés .

Homme de pensée, homme de communication,  homme généreux, Homme d’action : PD est tout cela. Mais chez lui, point de barrière, point de frontière entre ces diverses facettes et les traits de caractère qui y sont attachés. Au contraire, chez lui ces diverses facettes se complètent et donnent lieu à une certaine originalité. PD pense en homme d’action et agit en homme de pensée. Il touche ceux qu’il rencontre par sa capacité à redonner espoir, booster le moral, mobiliser,  justifier la dissidence et redonner le gout de l’avenir.

Gout de l’avenir et ouverture par rapport à l’avenir :PD est féru de prospective. Il va monter dans les années 80 alors que les pays sont tous sous ajustement structurel, prisonniers d’horizons temporels très courts imposés par les institutions de Bretton Woods, le Centre d’études de prospective alternative et de politologie (CEPAP) dont l’ambition est clairement affichée : il s’agit d’échapper à la dictature des urgences, d’aider les pays et les institutions à lever le nez du guidon, à oser voir loin, voir large et en profondeur. Il est de ce point de vue l’inspirateur du projet Futurs Africains que le PNUD de son ami Pierre. Claver Damiba financera de 1992 à 2002 et dont j’ai assureré la coordination régionale. Mais ce qui l’intéresse dans la démarche prospective, ce sont moins les outils et méthodes,  dont PD connait plus que beaucoup le caractère subjectif malgré les apparences de scientificité de certaines d’entre elles, que l’esprit qui est celui de Gaston Berger. PD qui aime à rappeler que le père de la prospective moderne est un Saint Louisien –sa grand-mère s’appelait Fatou Diagne aime-t-il à préciser, est fasciné par l’esprit de la prospective; un esprit qui se décline en plusieurs  postulats dont le premier est que l’avenir est ouvert, est domaine de liberté. PD va retrouver avec le CEPAP des thèmes qui lui sont chers : l’intégration africaine, les économies industrielles, etc.

Parce que l’esprit de Gaston Berger c’est que l’avenir est domaine de volonté, PD va penser stratégies de développement. Dans ce cadre, bien avant que mon ami et jeune frère Kako Nubukpo ne s’illustre sur cette question, PD montre que le CFA constitue une entrave à la souveraineté et aux stratégies propres des Etats africains de la zone Franc.

Chers amis,

Je vais conclure avec la conscience claire que je n’ai pas rendu justice à PD, que de cet homme, je n’ai même pas dit peut-être l’essentiel. Mais je manquerais à un devoir élémentaire de vérité et d’élégance toute saint-louisienne si, en dépit de toutes les contraintes, je m’aventurais à terminer mon évocation imparfaite de la trajectoire, de l’œuvre, et de la vie de PD sans réserver une place spéciale à Fat Sow, son épouse, sa complice intellectuelle, la mère de ses enfants, sa partenaire de vie. Fat Sow et PD se rencontrent à l’IFAN en 1967 et ils ne se sont plus jamais quittés. Fat Sow est alors une des rares femmes sénégalaises sociologues. Comme Pathé, elle a des ascendances Saint- Louisiennes mais est aussi une Dakaroise, familière des cinémas et ciné -club, du Théâtre de verdure et autres lieux réservés aux privilégiées des premières heures de l’indépendance.

Mais tout comme Pathé, elle a un côté rebelle, car féministe. Son intégrité morale et sa beauté feront le reste et lui confèreront une place spéciale dans la vie de PD.

Qu’il me suffise, pour bien mettre en exergue la place spéciale de Fat Sow dans la vie de PD, de signaler que c’est la seule personne vivante à qui PD ait exclusivement dédié un ouvrage. La dédicace est d’une sobriété touchante. «A Fatou Sow» et ce sera tout. La concision de la dédicace en dit long sur l’incapacité de PD à définir la place que Fatou Sow occupe dans sa vie. C’est une place unique et pour moi qui m’honore de me  compter parmi les neveux de PD, Fatou Sow a un nom qu’elle porte en exclusivité :Umpaan 

Umpaan, parce que nul n’est mieux placé que toi pour être notre émissaire auprès de PD. Dis lui que notre plus grand souhait est qu’il continue d’être, en bon St Louisien, l’océan aux vagues fougueuses et la mer aux multiples bras ; une lame de fond irrésistible  mais aussi un homme attentif aux méandres, un adepte du  pluralisme culturel, confessionnel, politique. Un pluralisme qui explique la cloche dans une mosquée, le soutien du cadi musulman au mulâtre catholique, l’opposition du légaliste Lamine Gueye au Général De Gaulle qui revient aux affaires en 1958.

-Dis à  PD que nous souhaitons qu’il continue d’être,  comme dirait Senghor avec qui il n’a pas toujours été tendre, mais dont la poésie le touche plus qu’il ne veut sans doute l’admettre, enraciné mais ouvert à tous les souffles. Et qu’en ces périodes de crispation identitaire, il mette autant d’énergie à dénoncer l’universalisme, misérable cache-sexe d’un hégémonisme islamo-oriental ou occidental,  qu’à célébrer l’universel comme projet.

-Dis-lui, enfin, que nous souhaitons que pour longtemps encore, il continue, d’être pour nous le lamane des humanités, le Jambar de tous les fronts à qui nous vouons un profond respect et une affection des plus sincère .

 

*SUITE ET FIN

Nota : Sud Quotidien présente à ses lecteurs la suite de la conférence magistrale qui a été prononcée  dans la foulée du lancement de l’Institut d’Études avancées (IEA) de Saint-Louis en 2018, sous le titre Pathé Diagne, lamane de la pensée, au linguiste, éditeur et économiste qui, depuis de nombreuses années, a vécu dans la pénombre.

 

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