SOCIETE / FAITS DIVERS

POURQUOI LES SÉNÉGALAIS NE SONT PAS DE GRANDS ÉPARGNANTS

POURQUOI LES SÉNÉGALAIS NE SONT PAS DE GRANDS ÉPARGNANT

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« Qui n’épargne pas un sou n’en aura jamais deux », dit la maxime. Nombreux sont ceux qui serrent la ceinture pour garder une partie de leurs revenus. Dans les marchés et les entreprises, les ménages font recours aux tontines pour épargner de l’argent. Cependant, le faible revenu, le gaspillage dans les cérémonies, la cherté de la vie et les imprévus constituent des obstacles qui vident le peu de sous mis à côté.

Aliou Diouf, enseignant

« Nous sommes très endettés »

« On essaie de vivre selon nos moyens. Vous savez, ici, à Dakar, la location coûte excessivement cher. Ensuite, il faut payer la scolarité des enfants. Il y a beaucoup de choses à régler. Mais nous essayons quand même de trouver des revenus supplémentaires. Certains font dans le petit commerce, d’autres de la consultance dans les écoles privées, des cours d’encadrement. Donc, il y a beaucoup de choses qui nous permettent d’essayer d’arrondir la fin du mois. On est obligé de faire du travail extra pour vivre décemment à Dakar. C’est la même chose partout parce que le niveau de vie est extrêmement élevé et nous avons des salaires qui ne nous permettent pas de faire face à l’ensemble des dépenses. Mais, il faut dire qu’il y a eu une amélioration cette année par rapport au niveau de salaire des enseignants. L’État a fait un effort. Pour ce qui est de l’épargne, au contraire, nous c’est les crédits. Nous sommes très endettés. Souvent, on chahute même en parlant de Pte (Professeurs très endettés). Donc, les enseignants ont tous des engagements à la banque parce que c’est le seul moyen pour nous d’avoir un terrain ou construire. C’est dramatique pour quelqu’un d’aller à la retraite sans avoir un toit. Très souvent, les gens, au lieu d’épargner, sont très déficitaires. Quand vous recevez le salaire, le tiers est déjà consommé par le crédit que vous avez à la banque. Maintenant, vous essayez de gérer avec ça. Si vous ne faites pas de crédit, il est très difficile de construire. Avec les taux d’intérêt qui sont pratiqués par les banques, c’est de l’usure mais les gens n’ont pas le choix. C’est dans ce sens que l’État devrait pouvoir aider. En tant qu’organisations syndicales, nous sommes en train de travailler à la mise en place d’une banque de l’Éducation, qui va permettre aux enseignants d’avoir du crédit à des taux imbattables sur le marché ».

Fatou Faye, gérante de gargote

« Je participe à des tontines pour m’en sortir »

« Pour vous expliquer la situation, je vous donne un exemple : le prix du litre d’huile est passé de 1 100 à 1 500 F CFA. Pour ne rien arranger, tous les autres prix ont flambé. Même si je parviens à peine à m’en sortir, je m’organise afin de participer à des ’natts’’ (tontines). C’est la seule solution, à mon niveau, pour que je puisse m’en sortir. Le défi est de ne rater aucune cotisation. Pour y arriver, je suis obligée de limiter mes besoins. C’est un véritable casse-tête mais l’essentiel est, pour moi, de respecter mes engagements. C’est très important pour éviter les problèmes surtout quand on a déjà décroché le jackpot ».

Abdoul Malick Diallo, vendeur de chaussures

« Il est très difficile d’épargner »

« Je vends des chaussures. Je me procure en gros dans un dépôt. Je m’en sors assez bien parce que je gère la dépense quotidienne avec mes revenus. Je parviens même à envoyer de l’argent à mes parents en Guinée. Mais sans plus. Je ne sais pas si c’est un problème de fonds ou c’est moi qui ne sais pas m’y faire ? A la fin du mois, si je vends une valeur de 300 000 F CFA, ce qui n’arrive pas toujours, je me retrouve avec moins de 150 000 F CFA de bénéfices, après avoir récupéré les fonds investis pour l’achat de la marchandise. Chez moi, je dépense au moins 100 000 F CFA. Je paie 40 000 F CFA la location aux HLM. Je donne jusqu’à 2 500 F CFA de dépense quotidienne après l’achat du sac de riz. Donc, c’est très difficile d’épargner quelque chose. On a beau vouloir garder de l’argent mais pas au point de sevrer sa famille ».

Comptes mobile money
L’épargne électronique, une autre tentative

Au Sénégal, les ménages n’ont pas la culture de la bancarisation. Beaucoup épargnaient leur argent dans leur tirelire, communément appelé « caisse condamne ». Depuis l’avènement des transferts mobiles, l’épargne électronique a permis à beaucoup de ménages de sauver les miettes de leurs revenus. Une tentative qui marche bien pour Mame Binetou. Cette commerçante soutient que son argent souffle beaucoup mieux. « Je pense que quand on a de l’argent liquide sur soi, il n’est pas facile d’épargner. Auparavant je pouvais acheter deux ‘’caisses’’ par mois. Je prenais la décision de garder l’argent, mais deux semaines après je la casse pour retirer mes sous et le lendemain j’utilise l’autre. Maintenant avec mes comptes mobile money, j’arrive à épargner le peu que je gagne », a confié Mame Binetou.

TROIS QUESTIONS À…
Ndèye Awa Guèye, sociologue de la famille

« C’est justement quand le revenu est faible qu’il faut épargner »

Pourquoi les Sénégalais épargnent moins maintenant ?
Au Sénégal, avec l’émergence d’une classe moyenne, le mimétisme empêche beaucoup d’individus d’épargner. Chacun veut sauver la face, faire en sorte que tout semble bien se passer en apparence, même si tel n’est pas le cas. Les gens épargnent de l’argent, mais les gaspillages dans les cérémonies et fêtes épuisent le petit sou qu’ils ont gardé, et le lendemain ils se retrouvent sans un centime.

Mais avec la cherté de la vie et le faible revenu des ménages, est-il possible d’épargner ?
N’étant pas un économiste, je ne vais pas rentrer dans ces considérations. Mais l’épargne est avant tout un acte volontaire et je pense que, c’est quand le revenu est faible ou insuffisant qu’il faut épargner. Les besoins sont illimités et on ne peut les satisfaire tous, d’où la nécessité de penser à mettre de côté un peu de sous. Il y a quelques années, nos parents recevaient un faible revenu, mais l’utilisaient avec modération. C’est avec cette faible ressource qu’ils ont pu réaliser beaucoup de choses. Vivre dans une société de consommation ne veut pas dire que l’on doit faire comme les riches.

Que faire face à cette situation ?
La solution demeure personnelle. Je pense qu’il y a toujours des ménages qui font des efforts pour mettre de côté du peu qu’ils gagnent. L’Etat ne peut pas imposer l’épargne privée. Chacun doit revoir son train de vie, car on ne peut pas vivre au-dessus de ses moyens. Si vous gagnez 5 000 francs à la fin du mois, il faut serrer la ceinture pour garder au moins 500 francs. Mais quand vous dépensez plus que ce que vous gagnez, l’épargne devient impossible. Finalement, vous serez tout le temps dans le besoin.

 

Dié BA et Fodé B. CAMARA

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