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REQUIEM POUR UN AUTOCRATE À HAUT DÉBY

«Un autocrate vient de tomber sous les armes Le cœur (chœur) des démocrates est en larmes»*

Qu’est-ce que les oraisons funèbres ont retenu de Idriss Déby Itno ? Ils ont été unanimes à saluer son courage, ses hauts faits d’armes militaires, son caractère intrépide. Après avoir été à la tête du Tchad pendant trente bonnes années, Idriss Déby n’aura laissé que le souvenir ou l’unique empreinte d’un chef de guerre.

La postérité ne retiendra pas de ce chef d’Etat d’avoir fait faire à son pays des progrès dans le domaine économique ou social, ni d’avoir réussi à renforcer la démocratie et l’Etat de droit, encore moins d’avoir permis aux Tchadiens d’avoir des raisons d’être fiers de leur pays ou de pouvoir nourrir l’espoir de poursuivre la voie vers le développement. Idriss Déby a laissé un Tchad pauvre, pour ne pas dire exsangue. Il a régné en guerroyant pendant plus de trente ans avec des adversaires, des ennemis réels, imaginaires ou supposés. Il a régné dans le sang et a péri dans le sang. Il était né par la guerre et est mort par la guerre. Idriss Déby a gouverné le Tchad comme un roitelet africain.

En effet, les contes (comptes) et légendes qui peuplent l’histoire de nos peuples sont fleuris par des victoires ou des sacrifices suprêmes sur le champ d’honneur, le champ de bataille. Il est rare de retrouver dans les épopées glorieuses de nos ancêtres que tel ou tel grand chef avait réalisé telle ou telle infrastructure ou avait libéré son peuple de la domination ou même avait promu des politiques de liberté, d’égalité et de respect des droits de leurs peuples.

Les chefs libérateurs s’étaient aussitôt transformés en chefs oppresseurs, sanguinaires. Ceux qui voulaient rester conformes à leurs idéaux pacifistes auront vite été supplantés ou assassinés par d’autres qui ont tenu les destinées de leurs peuples dans la terreur, la domination ou même l’asservissement. Idriss Déby avait le mérite d’avoir libéré le Tchad de la férule du despote Hissein Habré et méritait les honneurs pour cela. Seulement, sa belle saga avait fini par se révéler encore être plus sanguinolente.

Le Tchad avait entre-temps découvert dans ses entrailles, en 2003, le pétrole. Mais l’or noir avait plutôt servi à acheter des armes et autres équipements de guerre ou à assurer la bamboula à une élite politico-militaire.

Le peuple du Tchad n’a pas profité de sa manne pétrolière. Au contraire, cette ressource a surtout servi à faire de Idriss Déby un puissant chef militaire, craint par ses voisins et surtout par sa population. Le Tchad occupe la 187ème place sur 189 sur l’indice de développement humain des Nations unies. On peut même dire que la découverte du pétrole avait scellé Idriss Déby sur le fauteuil présidentiel à vie. Le plus gros échec de Idriss Déby Itno aura été donc de n’avoir même pas réussi à laisser le Tchad en paix. Plus que jamais, on constate avec sa disparition que les démons de la guerre civile, de la division, de l’instabilité et de la terreur continuent de hanter le sommeil des Tchadiens.

Idriss Déby aura presque régné pour rien. Le Tchad est retourné à sa situation de 1990, quand Hissein Habré s’enfuyait de N’Djamena après avoir dévalisé les caisses du Trésor public et des banques pour ramener son butin dans son exil au Sénégal.

La malédiction du bâton de Maréchal

On peut définitivement se faire une religion. Quand ils restent beaucoup trop longtemps au pouvoir, ils finissent par ne plus se prendre pour des êtres humains. Ils entrent alors dans le temple des Divinités. Idriss Déby a sans doute fini par croire qu’il n’était plus un être humain et qu’il ne pouvait qu’être éternel. Les causes de décès des autres humains ne sauraient avoir prise sur le corps de Idriss Déby pour qu’à 70 ans il ait cru encore pouvoir être à la tête des troupes pour diriger une offensive militaire.

Plus d’une fois, il a eu à le faire et était rentré triomphant à N’Djamena, juché sur un char militaire, l’air satisfait ou comblé. Tout le monde pouvait mourir au combat sauf Idriss Déby, avait-il fini par croire. Ainsi, il n’hésitera pas, au moment où ses compatriotes votaient pour la forme, pour lui donner un nouveau et sixième mandat à la tête de son pays, à organiser et diriger une expédition militaire pour affronter des rebelles armés. Il faut franchement se croire invincible et immortel pour tenter une telle audace. Idriss Déby devait donc être élevé à un titre dont aucun autre citoyen du Tchad ne saurait se prévaloir dans l’histoire. Il ne lui suffisait plus d’être chef de l’Etat, chef suprême des Armées, président de la République ou on ne sait quel autre titre encore. Au retour d’une campagne victorieuse contre Boko haram en 2020, il va s’offrir le bâton de Maréchal.

Idriss Déby se fera adouber «Maréchal du Tchad». C’était comme écrit : le glas avait sonné. Dans l’histoire, tous les maréchaux placés à tête de leur pays ont connu une fin tragique, dans la honte, le déshonneur, l’humiliation. Qu’ils se nomment Pétain (France), Jean Bedel Bokassa (Centrafrique), Idi Amin Dada (Ouganda), Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga (Zaïre/Rd Congo), Mohamed Hussein Tantawi (Egypte).

Le très regretté Babacar Touré, visité par on ne sait quel esprit, s’était subitement remis à écrire des articles d’anthologie. Et le 7 juillet 2020, dans le journal Sud Quotidien, il trouva un prétexte avec l’auto-élévation de Idriss Déby au grade de Maréchal du Tchad, pour revisiter les destins tragiques de ces dirigeants africains loufoques qui s’étaient affublés du titre de Maréchal.

Sur Idriss Déby, BT laissait à la postérité ces mots qui sont d’une vérité absolue : «Déby est devenu un héros africain. Ses soldats, pourtant malmenés au Mali par les djihadistes et au Tchad par Boko haram, ont perdu de leur superbe et le mythe de leur invincibilité guerrière. La démocratie tchadienne ne saurait souffrir le risque d’alternance tant les dés sont pipés, le monde ayant convenu de s’accommoder des agissements d’un chef de clan considéré comme un rempart efficace contre les illuminés et autres trafiquants enturbannés, tuant et pillant au nom d’un Dieu de leur création. 30 ans de règne sans partage, d’accaparement du pouvoir et des ressources du pays, de répression systématique de toute parole, posture ou acte dissident, le temps est venu de parer l’absolutisme.

Le titre, le costume et le bâton de Maréchal couronnent le parcours d’un fils de berger, fasciné par les ors, les ornements, les lambris et les fastes d’une France d’une époque révolue même pour les Français, mais fantasmée par une catégorie d’Africains primitivistes, surgis des âges farouches, revisitant le mythe de Tarzan à l’envers. Les potentats ne se rendent pas compte à quel point ils peuvent être raillés, sous cape, par les populations qu’ils cherchent à museler. Une blague circule à N’Djamena. Quand on vous demande si vous avez une capacité internet à haut débit, la réponse convenue fuse : ‘’Non, à bas Deby !’’ Nul doute que le Maréchal du Tchad va être (dé)tourné en dérision par une population qui trouve dans l’humour un antidote à l’humeur massacrante des gouvernants.».

Déby, agent de sécurité pour le Sahel

Le règne de Idriss Déby a été marqué par plusieurs tentatives de coup d’Etat, en 2006, 2008 et 2019. Mais la présence dissuasive de la France ou son action décisive comme en 2019 lui ont permis de se maintenir au pouvoir. En 2008, face aux forces rebelles coalisées, Idriss Déby avait pu compter sur les vols de reconnaissance français et la fourniture de munitions.

En 2019, les avions de chasse français avaient procédé à des frappes pour disloquer les colonnes de rebelles qui marchaient sur la capitale N’Djamena. La France joue d’abord la carte de la stabilité, quitte à devoir s’accommoder avec un régime dictatorial au Tchad. Ce qui permet à l’Armée française de maintenir une présence tant défensive (face aux rebelles venant de Libye ou du Soudan) qu’offensive (avec une composante aérienne capable d’action de force en Afrique centrale). Le Tchad devait rester un sanctuaire de l’influence française dans une Afrique centrale convoitée notamment par les Russes. Idriss Déby ne pouvait aussi qu’être redevable à la France et donc s’engager aux côtés des forces françaises lorsque la situation s’est dégradée au Sahel.

En 2013, lors de l’opération Serval, déclenchée pour stopper une invasion djihadiste en direction de Bamako, des unités tchadiennes ont été déployées dans le nord du Mali, faisant preuve d’une combativité exemplaire. Une partie de ces troupes a été versée dans les rangs de la Minusma, la mission onusienne de maintien de la paix au Mali. Actuellement, 1 400 casques bleus tchadiens opèrent au Mali, déployés entre Tessalit, Aguelhok et Kidal. Le Tchad constitue avec la France et le Sénégal l’ossature principale des forces de la Minusma.

Récemment, le Tchad a déployé un autre bataillon dans la zone des trois frontières (Niger, Mali, Burkina Faso), dans le cadre de la Force conjointe du G5 Sahel. Cette unité est forte de 1 200 hommes qui mènent des actions offensives contre les groupes armés djihadistes. L’Armée tchadienne continue de payer un lourd tribut pour son engagement dans la lutte contre les groupes islamistes partout dans le Sahel. Un grand pays comme le Nigeria, tant du point de vue économique que démographique, avait pratiquement rétrocédé au Tchad sa sécurité en lui laissant les premières lignes des combats contre Boko haram. Conscient de la nécessité de maintenir l’engagement des troupes tchadiennes au Sahel, le président Emmanuel Macron a offert le parapluie français au nouveau pouvoir de Mahamat Idriss Déby Itno, afin de lui laisser les mains libres pour pouvoir participer aux opérations Barkhane et autres dans le Sahel.

L’ironie de l’histoire est que des régimes démocratiques (Niger, Burkina, Nigeria, Sénégal, Mauritanie) tremblent de la mort de Idriss Déby et sont obligés de s’accommoder ou de courtiser un régime autocratique (Tchad) pour pouvoir subsister. Ainsi, la communauté internationale, dans une belle unanimité et au nom d’une certaine «realpolitik», concède que tous les principes de légalité constitutionnelle soient mis sous le boisseau pour sauver le régime bâti par Idriss Déby et qui devrait lui survivre

Gare à la nouvelle vague des putschistes

La succession de Idriss Déby s’est opérée comme un véritable putsch militaire. Son fils, Mahamat, a été installé à la tête du pays par une junte militaire. La promesse est faite d’un retour à un régime civil dans 18 mois, au terme d’une transition. Les procédures constitutionnelles sont mises en veilleuse. On peut bien craindre que l’histoire ne se répète. Après avoir chassé Hissein Habré par la force des canons, Idriss Déby avait en effet fini par faire «légitimer» son pouvoir en se faisant élire à la tête du Tchad de manière discontinue depuis 1990. Au demeurant, Idriss Déby avait régné comme un monarque et ce trait de caractère de son règne a été confirmé par la désignation d’un de ses fils pour lui succéder. Mahamat Idris Déby Itno serait bien tenté de ne pas faire moins que son père pour en être un digne héritier. Le côté dramatique de l’affaire est que le continent africain avait commencé à perdre le souvenir des putschs militaires, mais on constate une résurgence de ce mode de dévolution du pouvoir.

Après les putschistes maliens qui avaient déposé Ibrahim Boubacar Keïta, nous mettions en garde, dans ces colonnes, contre un tel syndrome, car la tolérance dont la communauté internationale avait fait montre à l’endroit des putschistes maliens ne devait pas manquer de faire des émules. On vient ainsi d’accepter une transition de 18 mois pour les militaires tchadiens, le même tarif que pour leurs pairs du Mali, et sans aucune garantie pour la suite. Mieux, la situation sécuritaire dans le Sahel et le rôle que l’Armée tchadienne y joue autorisent même des faveurs pour les successeurs de Idriss Déby. Le Président français, Emmanuel Macron, a annoncé prendre le régime tchadien sous sa protection. Ne faudrait-il pas craindre que les putschistes ainsi acceptés et adoubés ne donnent des idées à des velléités de bruits de bottes dans d’autres pays à travers le continent ?

  • Une parodie de la chanson de Enrico Macias «Un berger vient de tomber», en hommage à Anouar El Sadate (Egypte)

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