A LA UNEACTUALITÉS

Russie: des milliers de personnes rendent hommage à Alexeï Navalny lors d’obsèques, des dizaines arrêtées

Selon le rite orthodoxe, le corps a été exposé à cercueil ouvert avant la mise en terre, au cimetière de Borissovo, dans le sud-est de la capitale, en présence notamment de ses parents. Les ambassadeurs français et allemand se sont rendus sur place, ainsi que trois figures de l’opposition encore en liberté : Evguéni Roïzman, Boris Nadejdine et Ekaterina Dountsova.

Mais toute la cérémonie a été faite dans une très grande discrétion à l’intérieur : le cercueil a été caché à la vue du grand public, très peu ont pu accéder à la cérémonie qui a été très courte. Le cercueil a été fermé brutalement sous les yeux des derniers qui cherchaient à rendre hommage à l’opposant. « Ils ne nous ont même pas laissé allumer une bougie à l’intérieur de l’église », a répété un homme âgé, accablé, sur la route menant de l’église au cimetière.

À l’extérieur, la garde nationale, la police anti-émeutes, ainsi que des membres de services de sécurité en civil filmaient tout avec pour consigne d’« attraper tous ceux qui crient des slogans ». « Nous avons tous peur, mais nous avons choisi notre conscience contre la peur », ont dit un groupe d’habitants du quartier. Pourtant, chaque habitant des alentours savait que des membres des services spéciaux du FSB se trouvaient dans chacun des halls d’immeuble. « Je crois que je suis inquiète, je ressens de l’anxiété. Pour être honnête, je ne me sens pas en sécurité. Surtout quand on voit le nombre de policiers, on dirait qu’ils sont encore plus nombreux que nous », a fait remarquer une jeune fille.

Au début, beaucoup pleuraient ou semblaient s’être murés dans leur chagrin. Ce fut le cas de cette jeune russe : « Navalny n’était pas seulement pour moi un politique, bien que je partage ses opinions, mais aussi une personne très sincère. La chose la plus importante pour moi, c’était sa force d’esprit qui n’a jamais pu être brisée peu importe tout ce qu’on a pu lui faire. Jusqu’à la fin, il est resté Alexey Navalny, il a vécu à 100%. Il était libre malgré le fait qu’il était en prison ». Sous la manche de son pull, elle portait à son poignet un bracelet souvenir de la campagne d’Alexey Navalny en 2018. Elle le porte désormais tous les jours depuis qu’il est décédé.

Mais très vite, la foule s’est exprimée. Certains ont scandé des slogans en l’honneur d’Alexeï Navalny. À la sortie du cercueil, on a notamment pu entendre « non à la guerre ! », « Nous ne t’oublierons pas ! », « Nous ne pardonnerons pas », ou encore « La Russie sera libre, une Russie sans Poutine ».

« Nous avons peur »

Les autorités ont annoncé la mort d’Alexeï Navalny, principal opposant du Kremlin, le 16 février à l’âge de 47 ans dans une colonie pénitentiaire russe de l’Arctique dans des circonstances qui restent obscures. D’après les services pénitentiaires, il est mort à la suite d’un soudain malaise « après une promenade ». Ses collaborateurs, sa veuve Ioulia Navalnaïa et les Occidentaux ont accusé le président Vladimir Poutine d’être responsable de sa mort, ce que le Kremlin nie. Après avoir tardé à remettre la dépouille d’Alexeï Navalny à ses proches, les autorités russes s’y sont finalement résolues le week-end dernier, permettant des funérailles.

Un mot revient souvent chez les personnes présentes aux funérailles : « Nous avons peur, nous avons tous peur d’être venus. Mais nous avons fait ce choix entre la conscience et la peur. C’est lui qui nous a donné l’espoir, c’est lui qui nous a rendu libre. »

Entre l’église et le cimetière, une grande foule était présente, avec plusieurs milliers de personnes. La police russe a arrêté vendredi au moins 45 personnes à travers le pays lors des hommages, selon le groupe de surveillance des droits OVD-Info. Selon l’ONG, qui « a connaissance de plus de 45 détentions », la plupart « des personnes – 18 d’entre elles – ont été arrêtées à Novossibirsk », ville de Sibérie, ou encore dans la région de Voronej. À Moscou, six personnes ont été arrêtées. Jamais depuis le début de la guerre autant de gens n’avaient été vus dans les rues de Moscou, criant et manifestant leur colère et leurs émotions, certains des fleurs à la main.

« Rien à dire »

Le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a averti de potentielles sanctions en cas de participation à toute manifestation « non autorisée » à l’occasion de ces funérailles. Lors de sa conférence de presse quotidienne, Dmitri Peskov a aussi affirmé qu’il n’avait « rien à dire » à la famille du défunt.

Alexeï Navalny avait été la figure centrale d’une vague de protestations en 2011-2012 pendant laquelle il avait déclaré pouvoir « prendre le Kremlin » ; il avait tenu tête à Sergueï Sobianine, le candidat pro-Poutine, lors des municipales à Moscou en 2013 (près de 30 % des voix) – le seul scrutin auquel il a été autorisé à se présenter – et était parvenu à se créer un réseau de soutien en dehors de la capitale. Il avait surtout multiplié les vidéos sur internet qui commençaient toujours pas la même phrase, « Privet, eto Navalny ! » (« Salut, c’est Navalny ») et accusaient de corruption l’élite du Kremlin ainsi que Vladimir Poutine lui-même.

Rentré en Russie début 2021 après un séjour en Allemagne pour soigner une tentative d’empoisonnement, Alexeï Navalny avait été immédiatement arrêté sur ordre des autorités.

« Une des personnes en prison »

Interrogé en juin 2021 par une chaîne de télé américaine sur la possibilité qu’Alexeï Navalny puisse être libéré de prison en bonne santé, Vladimir Poutine avait déclaré s’attendre à « ce que la personne que vous mentionnez soit soumise aux mêmes traitements […] que d’autres personnes en prison ». Et quand le journaliste avait mentionné le nom de l’opposant, Vladimir Poutine a coupé court : « Vous pouvez l’appeler comme vous le voulez, il est une des personnes en prison ».

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page