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SANGOMAR, BIEN AU-DELÀ DU PÉTROLE

Nombreux sont ceux qui connaissent Sangomar à travers le pétrole qui y est apparu. Mais, à vrai dire, l’or noir n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan d’histoire du site. Sangomar est le nom du génie qui occupe l’île depuis des milliers d’années. D’où l’importance de revisiter une partie de la vie de cette force surnaturelle. De revoir son rapport avec les hommes. De retracer son voyage avec Ngodaan, une Sérère de la lignée maternelle Simala et fondatrice du village de Dionewar, situé à l’Est du site sacré. Mais aussi, de jeter un coup d’œil sur ses richesses méconnues à cause du bruit sur le pétrole. Sangomar, c’est la réunion de la culture, de la nature, du mysticisme… Une île forestière posée au milieu de l’océan.

Par El hadji Fodé SARR

Le pétrole de Sangomar ! C’est le discours sur presque toutes les lèvres à l’échelle mondiale. Pourtant, il y a bien à voir et à apprendre derrière cette ressource qui attire tant de convoitises. Le site de Sangomar est, selon les sages, le fief de l’un des plus puissants génies du monde. Sa position géographique relève de l’insolite pur et dur. C’est un royaume d’arbres, d’herbes et d’arbustes perdu au milieu de l’océan. À partir de la terre ferme, l’œil contemplatif du visiteur tombe à peine sur un beau paysage brouillé par la distance. Un groupe de baobabs apparaît dans sa ligne de mire.

Le site de Sangomar est complètement replié sur lui-même et décalé vers le Couchant. Son vent frais du soir caresse les narines de la partie continentale et fait danser les cocotiers de Dionewar, dans les îles du Saloum. L’histoire de Sangomar est intrinsèquement liée à celle de ce village. D’ailleurs, on part de là pour une visite du lieu sacré.

Pour s’y rendre, une pirogue à moteur de 15 chevaux (cv) suffit pour le trajet. Une trentaine de minutes plus tard, on accoste. Et ce n’est pas inutile de prendre ses précautions. On peut parfois être mouillé par l’eau rejetée par les courants d’air. Mais, ce n’est pas méchant. C’est juste des éclaboussures.

Le site sacré de Sangomar existe depuis des temps immémoriaux. Il y a longtemps, Ngodaan, une femme sérère venue d’horizons lointains débroussailla deux endroits différents. D’abord, Sangomar et puis Dionewar où elle finit par s’installer en tant que fondatrice du village. Ngodaan était de la lignée maternelle Simala. En pays sérère, la lignée maternelle est un lien de parenté qui rattache la progéniture à la mère. Autrement dit, l’enfant porte le nom de son père, mais appartient à la lignée maternelle de sa mère.

Le mystère d’une histoire

À l’Est du site sacré de Sangomar, se trouve le continent où vivent les insulaires des communes de Dionewar, de Bassoul et de Djirnda. Les habitants de ces localités ont toujours bénéficié de la protection d’un grand génie. Le propriétaire du lieu sacré, Sangomar, dont le site porte son nom. Aujourd’hui, il est vénéré par la lignée maternelle Simala car, selon la tradition, le génie lui-même est de cette lignée.

Ainsi, les anciens racontent qu’une certaine Ngodaan, un ancêtre Simala, débarquait à Sangomar en provenance de localités lointaines, il y a plusieurs siècles en arrière. En compagnie de son frère du nom de Taaka, son arrivée sur l’île est le fruit d’un rêve. En quelque sorte, Sangomar était la terre promise de Ngodaan. Un être lui aurait apparu pour lui indiquer une contrée où elle devrait passer sa vie. Cet être n’est autre que le génie Sangomar. Il se révélera finalement à l’ancêtre Simala pour, ensemble, effectuer le déplacement vers le destin. Cet épisode de l’histoire est encore vivant dans la tête d’Ibrahima Ndong, petit-fils de Ngodaan et aujourd’hui plus âgé du village de Dionewar. L’héritage de cette dernière est aujourd’hui entre ses mains. Sous le poids de l’âge, l’homme de quatre-vingt-deux ans (82 ans) a les yeux larmoyants. Une voix vieillissante et rauque qui tremble. N’empêche, il raconte, l’esprit éclairé, l’histoire mystérieuse. « Pour indiquer à Ngodaan le lieu choisi, le génie Sangomar lui a fait connaître les signes révélateurs. Autrement dit, l’endroit promis devait abriter sept fromagers. Là, le génie faisait allusion au village de Dionewar. Un des sept arbres est encore en vie.

Le vieil homme est conforté par Ibarhima Diop dit Bira Coly. Pour apporter son grain de sel dans la discussion, le quinquagénaire avance : « C’est le génie lui-même qui a guidé Ngodaan jusqu’à Dionewar. Cette dernière devait protéger sa famille des exactions et persécutions subies dans le temps. Sous les conseils du génie, elle devait trouver refuge dans un endroit où il y a de l’eau. C’est-à-dire à Sangomar ».

Quand les deux ont atterri sur le site de Sangomar, les témoignages disent que Ngodaan croyait arriver à destination. Mais, par la suite, le génie l’ordonne de continuer vers l’Est pour occuper la forêt d’en face (actuel Dionewar). C’est comme ça que Ngodaan est arrivée sur le lieu indiqué pour s’y installer définitivement. La lignée maternelle Simala a donc habité Dionewar en premier lieu. En même temps, elle vénère le génie Sangomar, compagnon de l’ancêtre de Ngodaan.

Y aurait-il un rapport entre le pétrole et le génie Sangomar ?

L’une des attractions du moment, c’est le pétrole de Sangomar. Cependant, une question taraude. Du moins ceux des gens qui attachent une attention particulière au monde de l’invisible. Qui croit au surnaturel. Chez les populations riveraines du site de Sangomar (les insulaires), certains jeunes s’amusent même à s’interroger sur la position du génie Sangomar par rapport à l’exploitation du pétrole. Ressource apparue sur sa large zone. Cette préoccupation des uns et des autres n’est pas anodine. Sangomar se manifeste souvent par des mouvements bizarres et assourdissants. Surtout dans un passé récent où le génie avait fortement fait impression.

Un pêcheur insulaire s’en souvient : « Il y a eu une année où on pouvait entendre, même à des kilomètres de Sangomar, un bruit très fort de déferlement de vagues. La mer était agitée et secouée par le génie roi qui était probablement peu nerveux. Du moment qu’il est un génie protecteur, je suis convaincu qu’il n’abandonnera pas le peuple riverain dans des choses préjudiciables. Donc, s’il voit que le pétrole est une bonne chose pour ses protégés, il n’y aurait pas de problème pour l’utilisation sereine de la matière. Mais, par contre, s’il sait que l’exploitation va être faite pour le malheur des riverains, il ne va jamais se laisser faire ».

Il est certain que de tels propos sont teintés d’étrangeté. Toutefois, ce serait important de les étudier en profondeur. Déjà, les avis émis par les sages de la même lignée maternelle ainsi que le génie confortent le pêcheur. Dans le village de Dionewar, non loin du site sacré, un descendant de Ngodaan a attiré l’attention de l’État et des exploitants. « C’est une bonne idée que l’État et les exploitants viennent ici à Dionewar. Ensemble, on pourra faire des parties de prière pour faciliter les choses vu que le pétrole est sous la domination de Sangomar. Je ne dis pas que rien ne peut se faire sans tout cela. J’aimerais juste mettre en garde contre une marginalisation du génie. Il y a parfois des réalités qui nous dépassent. Et en Africains et Sénégalais, nous le croyons fortement. Rien ne nous dit que le génie ne peut pas se mettre en porte-à-faux contre l’exploitation. C’est bien probable », a alerté le vieil homme.

Embouchant la même trompette, l’actuel chef de village de Dionewar pense que c’est un acte de reconnaissance que de se rapprocher du sage, gardien du site. « Je pense qu’on doit inclure l’actuel sage de la lignée maternelle Simala dans les activités. Il pourra gérer l’aspect mystique en essayant de jouer le rôle de facilitateur auprès de Sangomar. Il faut faire des sacrifices au préalable. Au moins, c’est plus respectueux que de se lancer à l’œuvre sans aviser le gardien du site. Si c’était au temps des anciens, personne n’oserait extraire une goutte de pétrole sans consulter auparavant les sages et parents du génie. Nous voulons juste que le travail leur soit facile parce que je sais que ce n’est pas trop évident », lance Mamadou Lamine Ndong, âgé aujourd’hui de soixante-six ans.

Ibrahima Ndong alias Bira Coly est allé même plus loin. Pour mieux établir un probable rapport entre le génie du site et l’or noir, le natif de Dionewar et arrière-petit-fils de Ngodaan se pose un certain nombre de questions : « J’ai entendu dire que le génie habite dans la mer. Il vient simplement passer des moments sur le site. Alors, si sa demeure se trouve dans l’eau, comme on le dit, n’est-elle pas là où le pétrole a été découvert ? Mieux encore, est-ce que la ressource n’est pas son trésor ? ». Donc, je pense que ce sont des probabilités importantes qu’il faudra étudier.

Le fief du génie, un écosystème riche et varié

Sangomar est une réalité particulière. Bordé de part et d’autre par l’océan, le site sacré, relativement grand, cache un écosystème riche et varié. Au-delà du pétrole, le site est une réserve de biosphère du delta du Saloum. Beaucoup d’espèces vivantes sont en interaction dans l’île vierge. Ainsi, on y trouve des points d’eau où vivent des poissons, de la mangrove, des oiseaux, etc.

C’est aussi un lieu de refuge d’animaux sauvages comme l’anaconda. Ibrahima Ndong a même fait savoir que des gens ont déclaré y avoir vu des traces d’hyènes. Le siège principal du génie serait le baobab qui s’écarte un peu des autres regroupés. C’est d’ailleurs le plus grand. Les gardiens ou gérants du site ont eu le flair d’y creuser un puits et d’y aménager un lieu de prière. Ce qui permet aux visiteurs de pouvoir pratiquer leurs besoins religieux une fois sur place. Le choix de l’emplacement n’est pas fortuit. À propos de ce lieu de culte à ciel ouvert, Ibrahima Ndong a apporté plus de détails. « C’est une petite construction avec cinq rangées de briques pour hauteur. Un lieu de recueillement qui permet aux croyants de s’y abriter pour effectuer des wirds (séance mystique où on utilise le chapelet pour prononcer des paroles de prières ou invocations de Dieu). Le petit bâtiment est construit sur un site où l’herbe ne pousse jamais. Saison sèche comme pluvieuse », renseigne le membre de la lignée maternelle Simala.

La dimension de l’île est plus ou moins grande. Elle est bâtie sur une longueur Nord-Sud qui peut être estimée à une dizaine de kilomètres. Pour la largeur Est-Ouest, la mesure n’est pas évidente. Le résultat dépend des positions où on est. À partir d’un point donné, la largeur peut s’étendre sur un peu moins d’un kilomètre. Cependant, le site est plus vaste à partir d’autres endroits. M. Ndong le précise ici : « Il y a des points à partir desquels la largeur du site peut mesurer jusqu’à trois kilomètres ».

À travers les témoignages reçus, il en est aussi sorti d’autres vertus de l’île. Elle est, pour ainsi dire, un salut pour les riverains. Ceux de Dionewar par exemple. Son beau sable reste une matière riche servant de construction de bâtiments aux habitants de ce village voisin. Au temps, ces derniers déplaçaient leurs troupeaux de bœufs dans le site, pendant l’hivernage. Réagissant à ce sujet, Ibrahima Ndong déclare : « L’espace est assez grand pour recevoir les troupeaux de bœufs. Il y a beaucoup d’herbes pendant la saison des pluies. Il fut même un temps où les villageois y pratiquaient l’agriculture ».

De nos jours, le site de Sangomar est complètement détaché du continent. Une brèche le sépare aussi bien de Dionewar que de Djifer, un autre village situé au nord du lieu sacré. D’ailleurs, entre les deux endroits, se trouve le redoutable « balo lé Djifer » (le trou de Djifer). Il s’agit d’une partie de l’espace maritime, proche de Djifer, où la mer est toujours agitée. Le trou de Djifer libère des tourbillons tout effrayants qui secouent violemment la pirogue qui est de passage.

L’espace maritime actuel qui sépare Sangomar de Djifer n’a toujours pas été le même dans le temps. Il faut attendre les années 1980 pour assister à ce dysfonctionnement géographique. Ibrahima Ndong en a donné des explications : « Le site de Sangomar était relié à la terre ferme. Les gens y allaient à pied à partir de Djifer. La séparation est survenue le 6 février 1987 coupant ainsi Sangomar de la terre ferme ».

À propos du génie roi, les témoignages disent que les visiteurs ou ceux qui veulent des prières reçoivent, pour la plupart, l’ordre de s’y rendre. Il leur apparaît souvent en rêve pour leur demander d’aller sur le site. Une chance qui n’est pas donnée à tout le monde. D’après Bacary Sarr, 61 ans, au-delà des voisins immédiats, beaucoup de nationalités se retrouvent dans le lieu sacré pour des prières et des bénédictions. « Ce ne sont pas seulement les riverains qui profitent des bénédictions de Sangomar. Les gens viennent d’autres pays aussi. D’ailleurs, les étrangers le connaissent mieux que les voisins », lance-t-il avant de déclarer avoir retrouvé, un jour, un Malien à Sangomar. Et selon toujours ses dires, le Malien en question lui a fait savoir que le génie lui est apparu et lui a ordonné d’aller faire de l’aumône à Dionewar, village d’en face.

Des milliers d’années après l’installation du génie roi Sangomar sur le site mythique (qui porte son nom), l’homme y découvre le pétrole. Alors, au-delà du mysticisme qui caractérise l’île, on y trouve ainsi des ressources naturelles diverses : l’or noir, au large de ses côtes, de même que le poisson. Sans compter la faune et la flore qui s’y épanouissent. Sangomar, c’est donc bien plus que le pétrole. C’est aussi une richesse naturelle et culturelle immense.

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